‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 14 sur 327 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la généalogie et antiquité de Gargantua.

Je vous remets à la grande chronique pantagruéline, à cognoistre la généalogie et antiquité d’ond nous est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les géants nasquirent en ce monde, et comment d'iceulx par lignes directes issit Gargantua, père de Pantagruel; et ne vous faschera si pour le présent je m'en déporte. Combien que la chose soit telle, que tant plus seroit remembrée, tant plus elle plairoit à vos seigneuries : comme vous avez l'autorité de Platon in Philebo et Gorgias, et de Flacce (2), qui dict estre aulcuns propos, tels que ceulx-ci sans doubte, qui plus sont délectables, quand plus souvent sont redicts.

Pleust à Dieu qu'un chascun sceust aussi cértaineément sa généalogie, depuis l’arche de Noé jusques à cest age. Je pense que plusieurs sont aujourd'hui empereurs, rois, ducs, princes et papes en Ja terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de coustrets. Comme au rebours plusieurs sont gueux de l’hostière (3), souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang et ligne de grands rois et empereurs ; attendu l’admirable transport des règnes et empires :

Des Assyriens, és Mèdes, Des Mèdes, és Perses,

Des Perses, és Macédones, Des Macédones, és Romains, Des Romains, és Grecs,

Des Grecs, és François :

Et pour vous donner à entendre de moi qui parle, je. cuide que soie descendu de quelque riche roi, ou prince, au temps jadis : car onques ne vistes homme qui eust plus affection d’estre roi et riche que moi, affin de faire grand'chère, pas ne travailler, poinct ne me soucier, et bien enrichir mes amis, et touts gents de bien et de scavoir. Mais en ce je me réconforte , qu’en l’aultre monde je le serai : voire plus grand que de présent ne l'oseroie soubhaïiter. Vous en telle ou meilleure pensée réconfortez vostre malheur, et buvez frais si faire se peult.

Retournant à nos moutons, je di que par don souverain des cieulx, nous ha esté réservée l’antiquité et. généalogie de Gargantua , plus entière que nulle aul-

(1) Toute cette phrase contient des traces de l’idiome provençal ou gascon : ares metis , immédiatement, vient, selon Ménage, de kora metipsa, sur l'heure même.

(2) Flacce, Horace, Art poët., v. 365, (3) Gueux de l’hostiere, de l'hôpital.

EE

tre : exceptez celle du Messias, dont je ne parle, car il ne m'appartient : aussi les diables {ce sont les calumniateurs et caphards) s'y opposent (4). Et fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit près l’arceau Gualeau, au dessoubs de l’Olive, tirant à Narsay. Duquel faisantleverles fossés, toucharent les piocheurs, de leurs marres, un grand tombeau de bronze, long sans mesure : Car onques n’en trouvarent le bout, par ce qu'il entroit. trop avant les excluses de Vienne. Icellui ouvrants en certain lieu, signé au dessus d’un goubelet, à l'entour duquel estoit escript en lettres étrusques, HIC BIBITUR (2), trouvarent neuf flacons, en tel ordre qu'on assied les quilles en Gascogne. Desquels cellui qui au milieu estoit couvroit un gros, gras, grand, gris, joli, petit, moisi livret, plus, mais non mieulx sentant que roses.

En icellui fut la dicte généalogie trouvée escripte au long , de letires cancellaresques (3), non en papier, bon en parchemin, non en cère : mais en escorce d'ulmeau, tant toutesfois usées par vétusté qu’à poine en povoit on trois recognoistre de ranc.

Je (combien que indigne) y fus appellé : et à grand renfort de besicles practiquant l’art dont on peult lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles, la translatai, ainsi que voir pourrez, és pantagruélisants, c'est à dire buvants à gré, et lisants les gestes horrifiques de Pantagruel. A la fin du livre estoit un petittraicté intitulé. Les Fanfreluches antidotées(4). Les rats et blattes, ou (affin que je ne mente) aultres malignes. bestes avoient brousté le commencement : le resie j'ai ci dessoubs adjousté, par révérence de l’antiquaille.

Page 1