CHAPITRE VI
Pourquoi les nouveaulx mariés estoient exemptés d'aller en guerre.
« Mais, demanda Panurge, en quelle loi estoit ce constitué et establi, que ceulx qui vigne nouvelle plarteroient, ceulx qui logis neuf bastiroient, et les nouveaulx mariés, seroient exempts d'aller en guerre pour
Paris, — Imp. Lacour er C*, rue Soufflot, 46
Ja première année ? — En la loi, respondit Pantagruel,
de Moses. — Pourquoi, demanda Panurge, les nouveaulx mariés? Des planteurs de vigne, je suis trop vieulx pour me soucier : je acquiesce au souci des vendengeurs, et les beaulx bastisseurs nouveaulx de pierres mortes ne sont escripts en mon livre de vie. Je ne bastis que pierres vives : ce sont hommes.— Selon mon jugement, responditPantagruel, c’esloit affin que, pour la première année, ils jouissent de leurs amours à plaisir, vacassent à production de lighage, et feissent provision d'héritiers. Ainsi pour le moins, si l’année seconde estoient en guerre occis, leur nom et armes restast à leurs enfants. Aussi, que leurs femmes on cognust certainement estre ou brehaignes ou fécondes (car l'essai d'un an leur semblait suffisant, attendu la maturité de l’age, en laquelle ils faisoient nopces), pour mieulx, après le décès des marits premiers, les colloquer en secondes nopces : les fécondes, à ceulx qui vouldroient multiplier en enfants; les brehaignes,
à ceulx qui n'en appéteroient, et les prendroient pour leurs vertus, scavoir, bonnes graces, seulement en consolation domestique, et entretènement de mesnage. — Les prescheurs de Varenes, dist Panurge, détestent les secondes nopces, comme folles et deshonestes. — Elles sont, respondit Pantagruel, leurs fortes fièvres quartaines. — Voire, dist Panurge, et à frère Engainnant (1) aussi, qui, en plein sermon preschant à Pareilly, et détestant les nopces secondes, juroit el se donnoit au plus viste diable d'enfer, en cas que mieulx n’aimast dépuceler cent filles, que biscotter une veuve. Je trouve vostre raison bonne el bien fondée. Mais que diriez-vous, si ceste exemption leur estoit octroyée pour raison que, tout le décours d'icelle prime année, ils auroient tant taloché leurs amours de nouveau possédés, comme c’est l'équité et debvoir, et tant esgoutté leurs vases spermatiques, qu’ils en restoient touts effilés, touts évirés, louts énervés et flétris? Si que, advenent le jour de bataille, plustost se mettroient on plongeon comme canes, avec le bagage, qu'avec les combattants et vaillants champions, au lieu aquel par Enyo est mu le hourd, et sont les coups départis. Et soubs l’estendard de Mars ne frapperoient coup qui vaille; car les grands coups auroient rués soubs les courtines de Vénus s’amie. Qué ainsi soit, nous voyons encore maintenant, entre aultres reliques et monuments d'antiquité, qu’en toutes bonnes maisons, après ne sçai quants jours, l'on envoyé ces nouveaulx mariés voir leur oncle, pour les absenter de leurs femmes, et ce pendent soi reposer et derechef se avitailler pour mieulx au retour combattre, quoi que souvent ils n’ayent ne oncle, ne tante. En pareille forme que le roi Petault, après la journée des Cornabons (2), ne nous cassa proprement parlant, je di moi, et Courcaillet, mais nous envoya refraischir en nos maisons, Il est encore cherchant la sienne. La marraine de mon grand-père me disoit, quand j'eslois petit, que
Patenostres et oraisons
Sont pour ceux-là, qui lés retiennent.
Un fiffre allant en fenaisons,
Est plus fort que deux qui en viennent.
« Ce que m'induict en ceste opinion est que les planteurs de vigne à poine mangeoïent raisins, où buvoient vin de leur labeur, durant la première année; et les bastisseurs, pour l'an premier, ne habitoient en leurs logis de nouveau faicis, sus peine dé mourir suffoqués par défault d'expiration, comme dôctement ha noté Galen, lib. 2, de la Difficulté de respirer. Je ne l'ai demandé sans cause bien causée, ne sans raison bien résonante : ne vous desplaise, »