‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 131 sur 327 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comment Panurge avoit la pulce en l’aureille, et désista porter sa magnifique brâguette,

Au lendemain, Panurge se fit percer l’aureille dextre à la judaïque, et y attacha un petit anneau d'or à ouvrage de tauchie, au chaston duquel éstoit une pulce enchassée. Et estoit la pulce noire, affin que de rien ne doubtez. C'est belle chose estre en touts cas bien informé. La despense de laquelle, rapportée à son bureau, ne montoit par quartier gaires plus que le mariage d'une tigresse hyrcanique, comme vous pourtriez dire 609,000 malvedis. De tant excessive despénse

gi Moine luxurieux, dont il est également question dans arot,

(2) Selon Le Duchat , allusion au roi Charlés VIII, qui, après la journée de Saint-Aubin des Cormiers, en 1418, se

trouya obligé, par faute d’argent,de congédier quelques-uns de ses officiers,

se fascha, lors qu'il fut quitte, et depuis la nourrit, en la facon des tyrans et avocats, de la sueur et du sang de ses subjects. Print quatre aulnes de bureau, s’en accoustra comme d'une robe longue à simple cousture, désista porter le hault de chausses, et attacha des lunettes à son bonnet. En tel estat se présenta devant Pantagruel, lequel trouva le desguisement estrange, mesmement ne voyant plus sa belle et magnifique braguette, en laquelle il souloit comme en l'ancre sacré constituer son dernier refuge contre touts naufrages d'adversité. N'entendent le bon Pantagruel ce mystère, l'interrogua, demandantque prétendoit ceste nouvelle prosopopée. « J'ai, respondit Panurge, la pulce en l'aureille. Je me veulx marier. — En bonne heure soit, dist. Pantagruel, vous m'en avez bien resjoui. Vraiement je n’en vouldrois pas tenir un fer chauld. Mais ce n’est la guise des amoureux ainsi avoir bragues avalades, et laisser pendre sa chemise sus les genoulx sans hault de chausses, avec robe longue de bureau, ui est couleur inusitée en robes talares entre gents e bien et de vertus. Si quelques persorinages d’hérésies et sectes particulières s’en sont aultresfois accous-

trés, que plusieurs l’ayent imputé à piperie, imposture

et affectation de tyrannie sus le rude populaire, je ne veulx pourtant les blasmer et en cela faire d’eulx jugement sinistre. Chascun abunde en son sens, mesmement en choses foraines, externes et indifférentes, lesquelles de soi ne sont bonnes, ne maulvaises, pour ce qu'elles ne sortent de nos cœurs et pensées, qui est l'officine de tout bien et tout mal : bien,ssi bonne est et par l'esperit monde réglée l'affection : mal, si hors équité par l’esperit maling est l'affection dépravée. Seulement me desplaist la nouveaulté et mespris du commun usage.

— La couleur, respondit Panurge, est aspre aux pots, à propos : c'est mon bureau; je le veulx doresenavant tenir, et de près regarder à mes affaires. Puis qu’une fois je suis quitte, vous ne vistes onques homme plus mal-plaisant que je serai si Dieu ne m'aide. Voyez-ci mes bésicles. À me voir de loing, vous diriez Man que c’est frère Jean Bourgeois (1). Je croi

ien que l'année qui vient je prescherai encores une fois la croisade. Dieu gard’ de mal les pelotons (2). Voyez-vous ce bureau ? Croyez qu'en lui consiste quelque occulte jipine à peu de gents cognue. Je ne l'ai prins qu'à cé matin, mais desja j’endesve, je dégaine, je gresille d'estre marié et labourer en diable bur dessus ma femme, sans crainte des coups de baston. O le grand mesnager que je serail Après ma mort on me fera brusler en bust honorifique, pour en avoir les cendres, en mémoire et exemplaire du mesnager parfaict. Corbieu! sus cestui mien bureau, ne se joue pas mon argentier d’allonger les ss (3). Car coups de poing troteront en face. Voyez-moi devant et derrière : c’est la forme d’une toge antique, habillement des Romains au temps de paix. J'en ai prins la forme en la columne de Trajan à Rome, en l'arc triumphal aussi de Septimius Severus. Je suis las de guérre, las de sayes et hoquetons. J'ai les espaules toutes usées à force de porter harnois. Cessent les armes, règnent les toges, au moins pour toute ceste subséquente année, si je suis marié comme vous m’al.. léguastes hier, par la loi mosaïque. |

«Au regard du hault de chaussés, ma grande tante Laurence jadis me disoit qu’il estoit faict pour la braguette. Je le croi, en pareille induction que le gentil falot Galen, /ib. 9, de l'Usage de nos membres, diet la teste estre faicte pour les yeulx. Car nature eust pu mettre nos testes aux genoulx ou aux coubtes; mais

(1) Cordelier fort zélé, mort à Lyon en 1494.

(2) Considérant le mariage comme une croix et se posant en frère Bourgeois, Panurge dit, comme saint François,

adieu aux pelotes de neige qui jusque-là lui avaient servi de femme (Le Duchat). 4

(3) C'est-à-dire de changer les ss en ff, les sous en francs.

ordonnant les yeulx pour descouvrir au loing, ficha la teste comme en un baston au plus hault du corps; comme nous voyons les phares et haultes tours sus les havres de mer estre érigées, pour de loing estre vue la lanterne. Et pource que je vouldroie quelque espace de temps, un an pour le moins, respirer de l’art mililaire, c'est-à-dire me marier, je ne porte braguette, ne par conséquent hault de chausses. Car la braguette est première pièce de harnois, pour armer l'homme de guerre. Et maintien jusques au feu (exclusivement entendez) que les Turcs ne sont aptement armés , vu que braguette porterest chose en leur loi deffendue. »

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