‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 134 sur 327 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment Pantagruel remonstre à Panurge difficile chose estre le conseil de mariage et des sorts homériques ; et virgilianes.

«Vostre conseil, dist Panurge, soubs correction, semble à la chanson de Ricochet : ce ne sont que sarcasmes, moqueries, paronomasies, épanalepses, et redictes contradictoires. Les unes destruisent les aultres. Je ne sçai esquelles me tenir. — Aussi, respondit Pantagruel , en vos propositions tant y ha de Si et de Mais, que je n’y sçaurois rien fonder, ne rien résouldre. N'’estes-vous asseuré de vostre vouloir? Le poinct principal y gist : tout le reste est fortuit et dépendent des fatales dispositions du ciel. Nous voyons bon nombre de gents tant heureux à cette rencontre, qu'en leur mariage semble reduire quelque idée et représentation des joies de paradis. Aultres y sont tant malheureux, que les diables qui tentent les ermites, par les déserts de Thébaïde et Monserrat , ne le sont d'advantage. Il s'y convient mettre à l’adventure, les yeulx bandés, baissant la teste, haisant la terre, et se recommandant à Dieu au demourant, puisqu’une fois l’on s’y veult mettre. Aultre asseurance ne .vous en

. Sçaurois-je donner. Or voyez-ci que vous ferez, si bon

vous semble. Apportez-moi les œuvres de Virgile , et par trois fois avec l'angle les ouvrants , explorerons par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de vostre mariage. Car, comme par sorts homériques, souvent l’on ha rencontré sa destinée.

« Tesmoing Socrates, lequel, ouyant en prison réciter ce mètre d'Homère, dict d’Achilles, Iliad., x, 363 :

Hpore xëy TpiraTo Dry épiéwhoy LtolLEv,

Je parviendrai, sans faire long séjour, En Phthie belle et fertile au tiers jour:

prévid qu'il mourroit le tiers subséquent jour, et le asseura à Eschines, comme escrivent Plato, in Cri-

tone ; Cicero , primo de Divinalione , et Diogenes Laertius.

« Tesmoing Opilius Macrinus, auquel, convoitant voir S'il seroit empereur de Rome, advint en sort ceste sentence, Iliad., vu, 402 :

Q yépov, ñ pékx dn ce vécr reipouot parrait

En de Bin ur X2hem0v Dé ce yüpaç mater.

O homme vieulx, les soudards désormais Jeunes et forts te laissent certes; mais

Ta vigueur est résolue, et vieillesse Dure et moleste accourt et trop te presse,

« De faict, il estoit ja vieulx, et ayant obtenu l'empire seulement un an et deux mois, fut, par Heliogabalus, Jeune et puissant, dépossédé et occis. l

« Tesmoing Brutus, lequel, voulant explorer le sort de la bataille Pharsalique, en laquelle il fut occis, rencontra ce vers dict de Patroclus, Iliad., XVI, 849 :

». 1 ss . o e ANS pe poip 0Âon xat Antodc Éxravsy vie.

Par mal engroin de Ja Parce felone Je fus occis, et du fils de Latone.

« C'est Apollo, quifut pour mot'du guet le jour d'icelle bataille. Aussi par sorts virgilianes ont esté cosnues anciennement et prévues choses insignes el cas de grande importance, voire jusques à obtenir

l'empire romain , comme advint à Alexandre Sévère, qui rencontra en ceste manière de sort ce vers escript, Enéid., vr, 851 : s

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Romain enfant, quand viendras à l'empire, Régis le monde en sorte qu’il n'empire.

« Puis fut, après certaines années, réalement et de faict, créé empereur de Rome. En Adrian empereur romain, lequel, estant en doubte et poine de sçavoir quelle opinion de lui avoit Trajan et quelle affection il lui portoit , print advis par sorts virgilianes, et rencontra ces vers, Enéid., vi, 809:

Quis procul ille autem ramis insignis olivæ.

Sacra ferens ? nosco crines, incanaque menlta Regis Romani.

Qui est cestui, qui là loïing, en sa main Porte rameaulx d'olive: illustrement ?

A son gris poil, et sacre accoustrement, Je recognois l'antique roi romain.

« Puis fut adopté de Trajan, et lui succéda à l'empire.

« En Claude second, empereur de Rome, bien loué, auquel advint par sort ce vers escript, Enéid. 1, 269 :

Tertia dum Latio regnantem viderit œstas.

Lorsque t'auras regnant manifesté En Rome, et vu tel le troisiesme esté.

« De faict, il ne régna que deux ans.

« À icellui mesme, s’enquérant de son frère Quintil, lequel il vouloit prendre au gouvernement de l'empire, advint ce vers, Enéid., vi, 869:

Ostendent terris hunc tantum fata.

Les destins seulement le montreront aux terres.

« Laquelle chose advint; car il fut occis dix etseptjours après qu'il eut le maniement de l'empire.

« Ce mesme sort eschut à l’empereur Gordienle-Jeune.

« À Claude Albin, soucieux d'entendre sa bonne adventure, advint ce qu'est escript, Enéid., vi, 858 :

Hic rem romanam, magno turbante tumullu, Sistet eques, etc.

Ce chevalier, grand tumulte advenant, L’estat romain sera entretenant,

Des Carthagiens victoires aura belles

Et des Gaulois, s'ils se monstrent rebelles.

« En D. Claude , empereur, prédécesseur de Aurelian, auquel, se guementant de sa postérité, advint ce vers en sort, Enéid., 1, 278 :

His ego nec metas rerum nec tempora pono.

Longue durée à ceulx-ci je prétends, Et à leurs biens ne mets bourne ne temps.

« Aussi eut-il successeurs en longues généalogies.

« En M. Pierre Amy (1), quand il explora pour sçavoir s’il eschapperoit de l’embuschie des farfadets, et rencontra ce vers, Enéid., 11, 44 :

Heu! fuge crudeles terras, fuge littus avarum.

Laisse soubdain ces nations barbares, Laisse soubdain ces rivages avares.

Puis eschappa de leurs mains sain et saulve.

(4) Ami intime de Rabelais, cordelier comme lui et con disciple de Guillaume Budé : ses farfadets étaient les moines.

« Mille aultres, desquels trop prolixe seroit narrerles adventures, advenues selon la sentence du vers par tel sort rencontré. Je ne veulx toutefois inférer que ce sort universellement soit infaillible, affin que n’y soyez abusé, »

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