CHAPITRE XI
Comment Pantagruel remonstre le sort des dez estre illicite.
« Ce seroit, dist Panurge, plustost faict et expédié à trois beaulx dez. — Non respondit Pantagruel. Ce sort est abusif, illicite, et grandement scandaleux. Jamais ne vous y fiez. Le mauldit livre du Passe-temps des dez fut, longtemps ha, inventé par le calumniateur ennemi, en Achaïe pres Boure ; et devant la statue d'Hercules Bouraïque y faisoit jadis, et de présent en plusieurs lieulx faict maintes simples ames errer et en ses lacs tomber. Vous scavez comment Gargantua, mon père, par touts ses royaulmes l'ha deffendu, bruslé avec les moules et pourtraicts, et du tout exterminé , supprimé et aboli comme peste très-dangereuse. Ce que des dez je vous ai dict, je di semblablement des tales. C'est sort de pareil abus. Et ne m'alléguez au contraire le fortuné ject de tales que fit Tibere dedans la fontaine d’Apone à l’aracle de Gerion. Ce sont hamecons, par lesquels le calumniateur tire les simples ames à perdition éternelle. Pour toutesfois vous satisfaire, bien suis d’advis que jectiez trois dez sur ceste table : au nombre des poincts advenants nous prendrons les vers du feuillet qu’aurez ouvert. Avez-vous ici dez en bourse ?—Pleine gibbessière , respondit Panurge.. C’est le verd du diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de Patria diabolorum. Le diable me prendroit sans verd s’il me rencontroit sans dez. »
Les dez furent tirés et jectés, ettombarent és poincts de cinq, six, cinq. « Ce sont, dist Panurge, seze. Prenons le vers seziesme du feuillet. Le nombre me plaist, et croi que nos rencontres seront heureuses. Je me donne à travers touts les diables, comme un coup de boulle à travers un jeu de quilles, ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gents de pied (gare diables qui vouldra ), en cas qu’aultant de fois je ne belute ma femme future la première nuict de mes nopces. — Je n'en fai doubte, respondit Pantagruel : ja besoing n’estoit en faire si horrifique dévotion. La première fois sera une faulte, et vauldra quinze; au desjucher vous l’amenderez, par ce moyen seront seze. — Et ainsi, dist Panurge, l’entendez ? Onques ne feut faict solécisme par le vaillant champion qui pour moi faict sentinelle au bas ventre. M’avez-vous trouvé en la confrairie des faultiers ? Jamais, jamais, au grand jamais. Je le fai en père, et en beau père sans faulle. J'en demande aux joueurs. »
Ces paroles achevées, furent apportés les œuvres de Virgile. Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel : « Le cœur me bat dedans le corps, comme une mitaine (1). Touchez un peu mon pouls en ceste arière du bras gausche : à sa fréquence et élévation vous diriez qu'on me pelaude en tentative de Sorbonne. Seriez-vous poinct d'avis, avant procéder oultre, que invoquions Hercules, et les déesses Ténites, lesquelles on dict présider en la chambre des sorts? — Ne l'ung, respondit Pantagruel , ne les aultres : ouvrez seulement avec l’ongle. »
(1) Ailusion à üné coutume de Poitou, où, dans lés noces, les convives, avant de se séparer, se frappaient à coups dé poing avec les mains garnies de mitaines. Voy. liv. iv ;, chap. 12, les nopces de Basché.
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158 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.