CHAPITRE XXII
Comment Panurge faict discours pour retourner à Raminagrobis.
« Retournons, dist Panurge continuant, l'admonester de son salut. Allons au nom, allons en la vertus Dieu. Ce sera œuvre charitable à nous faicte. Au moins s’il perd le corps etla vie, qu’il ne damne son asne. Nous l'induirons à contrition de son péché, à requérir pardonés diets tant béats pères, absents comme présents. Eten prendrons acte, affin qu'après son trespas ils ne le declairent hérétique et damné comme les farfadets feirent de la prévosté d'Orléans ; et leur satisfaire de l’oultrage, ordonnant par touts les convents de ceste province, aux bons pères religieux, force bribes, force messes,
(1) Equivoque sur les mots dme, âne.
(2) C'est-à-dire de Médine, (3) Allusion à un horloger de La Rochelle, nommé Cla-
vèle, qui fut brulé comme hérétique, avec une horloge qu’il avait fabriquée.
force obits et anniversaires: et que, au jour de son trespas sempiternellement, ils ayent touts quintuple pitance, et que le grand bourrabaquin, plein du meilleur, trotte de ranco par leurs tables, tant de burgots, laïcs et briffaulx, que des prestres et des clercs; tant des novices que des profés. Ainsi pourra il de Dieu pardon avoir,
« Ho, ho, je m'abuse et m'esgare en mes discours. Le diable m'emporte si je y vai. Vertus Dieu, la cham-
- bre est desja pleine de diables, Je les oui desja soi pe-
laudants et entrebatants en diable, à qui humera l'ame Raminagrobidique, et qui premier de brocen boue la portera à messer Lucifer. Ostez-vous de là. Je n'y vai pas. Le diable m'emporte si je y vai. Qui sçait sie useroient de qui pro quo, et en lieu de Raminagrobis grupperoient pauvre Panurge quitte? Ils y ont maintesfois failli, estant safrané et endebté. Ostezvous de là. Je n'y vai pas. Je meurs par Dieu de male rage de paour. Soi trouver entre diables affamés ? entre diables de factions ? entre diables négotiants. Ostezvous de là. Je gage que par mesme doubte à son enterrement n'assistera jacobin, cordelier, carme, capucin, ne minime. Et eulx sages. Aussi bien ne leur a il rien ordonné par testament. Le diable m'emporte si j'y vai. S'il est damné, à son dam. Pourquoi mesdisoit-il des bons pères de religion ? Pourquoi les avait-il chassés horssa chambre sus l'heure qu'il avoit plus besoin de leur aide, de leur dévotes prières, de leurs sainctes admonitions? Pourquoi par testament ne leur ordonnoitil au moins quelques bribes, quelque bouffage, quelque carrelure de ventre, aux pauvres genls, qui n ont que leur vie en ce monde? Y aille qui vouldra aller. Le diable m'emporte si j'y vai. Si j'y allais, le diable m'emporteroit. Cancre! Ostez-vous dé là.
« Frère Jean, veulx-tu que présentement trente Charretées de diables t'emportent? Fai trois choses. Baille-moi ta bourse; car la croix esi contraire au charme. Et t'adviendroit ce que nagaires advint à Jean Dodin, recepveur du Couldray au gué de Vede, quand les gents d'armes rumpirent les planches. Le pinart, rencontrant sus la rive frère Adam Couscoil, cordelier observantin de Mirebeau, lui promist un habit, en condition qu'il le passast oultre l’eau à la cabre morte sus ses espaules; car c'estoit un puissant ribault. Le pact fut accordé. Frere Couscoil se trousse jusques aux
couilles et charge à son dos, comme un beau petit.-
sainct Christophle, le dict suppliant Dodin. Ainsi le portoit gaiement, comme Eneas porta son père Anchises hors la conflagration de Troie, chantant un bel Ave, maris stella. Quand ils furent au plus parfund du gué, au dessus de la roue du moulin, il lui demanda s'il avoit poinct d'argent sus lui. Dodin respondit qu'il en avoit pleine gibbessière, et qu’il ne se deffiast de la promesse faicte d’un habit neuf? « Comment, dit frère « Couscoil, tu sçais bien que, par chapitre exprès de « nostre règle, il nous est rigoureusement deffendu « porter argent sus nous. Malheureux es-tu bien cer- « tes, qui me as faict pécheur en ce poincet. Pourquoi « ne laissas-tu ta bourse au meusnier ? Sans faulte tu en seras présentement puni. Et si jamais je Le péulx tenir en nostre chapitre à Mirebeau, tu auras du miserere , jusques à vitulos, » Soubdain se descharge, et vous jecte Dodin en pleine eau la teste au fond.
« A cest exemple, frère Jean,mon ami doux, affin que les diables t’emportent mieulx à ton aise , baille-moi ta bourse : ne porte croix aulcune sus loi. Le danger y est évident. Ayant argent, portant croix, ils te jecteront sus quelques rochers, comme. les aigles jectent les tortues pour les casser, tesmoing la teste pelée du poète Eschylus. Et tu te ferois mal, mon ami : j'en serois bien fort marri. Ou te laisseront tomber dedans quelque mer, je ne sais où, bien loing, comme tomba Icarus; et sera après nommée la mer Entommérique.
« Secondement, sois quitte; car les diables aiment fort les quittes; je le scai bien quant est de moi. Les paillards ne cessent me mugueter, me faire la court:
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ce que ne souloient estant safrané et endebté. L’ame d'un homme endebté est toute hectique et dyscrasiée. Ce n’est viande à diable.
« Tiercement, avec ton froc,et ton domino de grobis, retourne à Raminagrobis : en cas que mille batelées de diables t’emportent ainsi qualifié, je payerai pinte et fagot. Et si, pour ta seureté, tu veulx compagnie avoir, ne me cherche pas, non. Je t'en advise. Ostezvous de là, je n’y vai pas. Le diable m'emporte si j'y vai. |
— Je ne m'en soucjerois, respondit frère Jean, pas
tant, par adventure, que l’on diroit, ayant mon bragmard au poing. — Tu le prends bien, dist Panurge, et en parles comme docteur subtil en l’art. Au temps que j'estudiois à l’escole de Tolete, le révérend père en diable {1} Picatris, recteur de la faculté diabolologique, nous disoit que naturellement les diables craignent la splendeur des espées, aussi bien que la lueur du soleil. De faict Hercules, descendent en enfer à touts les diables, ne leur feit tant de paour, ayant seulement sa peau de lion etsa massue, comme par après feit Eneas estant couvert d'un harnois resplendissant, et garni de son bragmard bien à poinct fourbi et desrouillé à l'aide et conseil de la sibylle cumane. C’estoit, peult-estre, la cause pourquoi le seigneur Jean Jacques Trivolse, mourant à Chartres (2), demanda son espée, et mourut l’espée nue au poing, s’escrimant tout au tour du lict, comme vaillant et chevaleureux, et par ceste escrime mettant en fuite touts les diables qui le guettoient au passage de la mort. Quand on demande aux massorets et cabalistes pourquoi les diables n'entrarent jamais en paradis terrestreils ne donnent aultre raison, sinon qu'à la porte est un chérubin, tenant en main une espée flambante. Car parlant en vraie diabolologie de Tolete, je confesse que les diables vraiement ne peulvent par coups d'espée mourir; mais je maintien selon la dicte diabolologie, qu’ils peulvent pastir solution de continuité, comme si tu coupois de travers avecques ton bragmard une flambe de feu ardent, ou une grosse et cbseure fumée. Et crient comme diables à ce sentiment de solution, laquelle leur est doloreuse en diable. Quand tu vois le hurt de deux armées, penses-tu, couillasse, que le bruit si grand et horrible que l'on y ouït, provienne des voix humaines, du heurtis des harnois, du cliquetis des bardes, du cha- plis des masses, du froissis des piques, du bris des lances, du cri des navrés, du son des tabours et trompettes, du hennissement des chevaulx, du tonnerre des escoupettes et canons? Il en est véritablement quelque chose, force est que le confesse. Mais le grand effroi et vacarme principal provient du deuil et ullement des diables, qui là guettants pelle mesle les pauvres ames des hlessés, recoipvent coups d’espée à l'improviste, et pastissent solution en la continuité de leur substance aérée et invisible : comme si à quelque laquais, croquant les lardons de la broche, maistre Hordoux donnoit un coup de baston sus les doigts. Puis crient et ullent comme diables : comme Mars, quand il fut blessé par Diomedes devant Troie, Homere dict avoir crié en plus hault ton et plus horrifique effroi que ne feroient dix mille hommes ensemble. Mais quoi ? Nous parlons de harnois fourbis, et d’espées resplendentes. Ainsi n'est-il de ton bragmard; car par discontinuation de officier, et par faulte de opérer, il est, par ma foi, plus rouillé que la clavure d'un vieil eharnier. Pourtant fai de deux choses l’une : ou le desrouille bien à poincet et gaillard; ou le maintenant ainsi rouillé, garde que ne retournes en là maison de Raminagrobis. De ma part je n'y vai pas. Le diable m'emporte si j'y vai. »
(4) Pére en diable, professeur de démonologie. (2) Au bourg de Chartres sous Montlhéri, en 1548.