‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 151 sur 327 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Comment Panurge se conseille à Her Trippa (1).

« Voyez ci, dist Epistemon continuant, toutesfois que ferez, avant que retournons vers nostre roi, si me croyez. Ici, près l'isle Bouchart, demoure Her Trippa : vous sçavez comment, par art d’astrologie, géomantie, chiromantie, métopomantie, et aultres de pareille farine, il prédict toutes choses futures ; conférons de vostre affaire avec lui. — De cela, respondit Panurge, je ne sçai rien. Bien sçai-je que lui un jour parlant au grand roi (2) de choses célestes et transcendentes, les laquais de court par les degrés entre les huis sabouloient sa femme à plaisir, laquelle estoit assez bellastre. Et il, voyant toutes choses éthérées et terrestres sans besicles, discourant de touts cas passés el présents, prédisant tout l'advenir, seulement ne voyoit sa femme brimballant, et onques n’en sçeut les nouvelles. Bien, allons vers lui, puis qu’ainsi le voulez. On ne.sçauroit trop apprendre. »

Au lendemain arrivarent au logis de Her Trippa. Panurge lui donna une robe de peaulx de loup, une grande espée bastarde bien dorée à fourreau de velours, et Cinquante beaulx angelots, puis familièrement avec lui conféra de son affaire. De première venue Her Trippa, le regardant en face, dist : « Tu as la

(1) Allusion presque certaine au célèbre médecin et philosophe Henri Corneille Agrippa, auteur du traité De l’incertitude et vanité des sciences.

(2) A François Ier,

| | Panurge et ses amis abordent Her Trippa (page 173).

métoposcopie et physiognomie d’un cocu. Je di cocu scandalé et diffamé. » Puis considérant la main dextre de Panurge en touts endroicts, dist : « Ce faulx traict, que je voi ici au dessus du mont Jovis, onques ne fut qu’en la main d’un cocu. » Puis, avec un style, feit hastivement certain nombre de poincts divers, les accoupla par géomantie, et dist : « Plus vraie n’est la vérité, qu’il est certain que seras cocu, bien tost après que seras marié. »

Cela faict, demanda à Panurge l'horoscope de sa nativité. Panurge lui ayant baillé , il fabriqua promptement sa maison du ciel en toutes ses parties, et considérant l’assiète et les aspects en leur triplicités, jecta un grand souspir, et dist : «J'avois ja prédict apertement que tu serois cocu , à cela tu ne povois faillir : ici j'en ai d’abundant asseurance nouvelle. Et te afferme que tu seras cocu. D’advantage seras de ta femme batu, et d’elle seras desrobé. Car je trouve la septiesme maison en aspects touts malings, et en baterie de touts signes portants cornes, comme Aries, Taurus, Capricorne, et aultres. En la quarte, je trouve décadence de Jovis, ensemble aspect tétragone de Saturne, associé de Mercure. Tu seras bien poivré, homme de bien.— Je serai, respondit Pauurge , tes fortes fièvres quartaines, vieulx fol mal plaisant que tu es. Quand touts cocus s’assembleront, tu porteras la bannière. Mais d'ond.me vient ce ciron ici entre ces deux doigts ? » Cela disoit tirant droict vers Her Trippa, les deux premiers doigts ouverts en forme de cornes, et fermant au poing touts les aultres. Puis dist à Epistemon : « Voyez ci le vrai Olus de Martial, lequel tout son estude addonnoit à observer et entendre les maulx et misères d’aultrui. Ge pendent sa femme tenoit Le berland. Il, de son costé, pauvre plus que ne fut Irus, au demourant glorieux , oultrecuidé, intolérable, plus que dixsept diables, en an mot p{ôchalazôn (1), comme

(1) Hroyxiiéwy, pauvre glorieux.

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bien proprement telle peautraille de belistrandiers nommaient les anciens. Allons, laissons ici ce fol enragé, mat de catène (1), ravasser tout son saoul avec diables privés. Je croirois tantost que les diables voulussent servir un tel marault. Il ne sçait le premier traict de philosophie, qui est: Cognoi toi. Et se glorifiant voir un festu en l'œil d'aultrui, ne voit une grosse souche, laquelle lui poche les deux yeulx. C'est un tel Polypragmon (2) que descript Plutarche. C'est une aultre Lamie, laquelle en maisons eslranges, en publice, entre le commun peuple, voyant plus pénétramment que un lynce, en sa maison propre estoit plus aveugle qu'une taulpe : chez soi rien ne voyoit. Car retournant du dehors en son privé, ostoit de sa teste ses yeux exemptibles, comme lunettes, et les cachoit

dedans un sabot attaché derrière la porte de son logis. ».

A ces mots, print Her Trippa un rameau de tamarix. « Il prend bien, dit Epistemon : Nicandre la nomme divinatrice. |

— Voulez-vous, dist Her Trippa, en scavoir plus amplement la vérité par pyromantie, par aéromantie, célébrée par Aristophanes en: ses nuées, par hydro-

mantie , par lécanomantie, tant jadis célébrée entre . les Assyriens et esprouvée par Hermolaüs Barbarus?.

Dedans un bassin plein d’eau je te monstrerai ta femme future brimballant avecques deux rustres. — Quand, dist Panurge, tu mettras ton nez en mon cul, sois records de deschausser tes lunettes. — Par catoptromantie, dist Her Trippa continuant, moyennant la-

quelle Didius Julianus, empereur de Rome, prévoyoit

tout ce qui lui debvoit advenir, il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voirras en un miroir, biscotant aussi apertement, que si je te la montrois en la fontaine du temple de Minerve près Patras. Par coscinomantie, tant religieusement observée entre les cérémonies des Romains, ayons un crible et des forcettes, tu voirras diables. Par alphitomantie, désignée par Théocrite en sa Pharmaceutrie, et par aleuromantie, meslant du froment avecques de la farine. Par astragalomantie : j'ai céans les projects touts prests. Par tyromantie : j'ai un formage de Brehemont à propos. Par gyromantie : je te ferai ici tournoyer force cercles, lesquels touts tomberont à gausche, je t'en asseure. Par sternomantie : par ma foi, tu as le pects assez mûl proportionné. Par libanomantie, il ne fault qu'un peu d’encens. Par gastromantie, de laquelle, en Ferrare, usa longuement la dame Jacoba Rhodigina engastrimythe. Par céphaléonomantie, de laquelle user souloient les Allemans, rostissants la teste d'un asne sus les charbons ardents. Par céromantie : là, par la cire fondue en eau, tu voirras la figure de ta femme et de ses taboureurs. Par capnomantie, sus des charbons ardents nous metlrons de la semence de pavot et de sésame. O chose galantel Par axinomantie, fais ici provision seulement d'une cognée et d'une pierre gagate, laquelle nous mettrons sus la brase. O! comment Homère en use bravement envers les amoureux de Pénélope ! Par onychomantie, ayons de l'huile et de la cire. Par téphramantie, tu voirras la cendre en l’aer figurant ta femme en bel estat. Par botanomantie : j'ai ici des feuilles de saulge à propos. Par sycomantie, Ô art divin ! en feuilles de figuier. Par ichthyomantie, jadis célébrée et praeti quée par Tirésias et Polydamas, aussi certainement que jadis estoit faict en la fosse Dina , au bois sacré à Apollo en la terre des Lyciens. Par chœromantie : ayons force pourceaulx, tu en auras la vessie. Par cléromantie, comme l’on trouve la febve au gasteau la vigile de l'Epiphanie. Par anthropomantie, de laquelle usa Heliogabalus empereur de Rome. Elle est quelque peu fascheuse : mais tu l'endureras assez, puisque tu es destiné cocu. Par stichomantie sibylline, par onomaltomantie. Comment as-tu nom ? — Maschemerde , respondit Panurge. — Ou bien par alectryomantie :

(4) Enïitalien, matto di catena, fou à enchainer. (2) Factotum, qui se mêle des affaires d'autrui,

je ferai ici un cerne galantement , lequel je partirai, toi voyant et considérant, en vingt et quatre portions équales. Sus chascune je figurerai une lettre de l’alphabet; sus chascune lettre je poserai un grain de froment : puis lascherai un beau coq vierge à travers. Vous voirrez, je vous affie, qu'il mangera les grains posés sur les lettres c. 0. &. U. $. E. R. A.; aussi falidiquement comme sous l’empereur Valens, estant en perplexité de scavoir le nom de son successeur, le coq valicinateur alectryomantique mangea sur les lettres

@.E, O. A, (1). Voulez vous en sçavoir par l'art d'a-

ruspicine? par extispicine ? par augure , prins du vol des oiseaulx ? du chant des oscines ? du bal solistime [2 des canes ? — Par estronspicine, respondit Panurge. — Ou bien par nécromantie? Je vous ferai soubdain ressusciter quelqu'un peu ci-devant mort, comme feit Apollonius de Tyane envers Achilles, comme feit la pythonisse en présence de Saül : lequel nous en dira totage, ne plus ne moins que à l’invocation de Erichtho , un défunct prédiet à Pompée tout le progrès et

issue de la bataille pharsalique. Ou, si avez paour des

morts, comme ont naturellement touts cocus, j'userai seulement de sciomantie.

— Va, respondit Panurge, fol enragé, au diable : et te fais lanterner à quelque Albanois, si auras un chapeau poinctu (3). Diable, que ne me conseilles-tu aussi bien tenir une esmeraugde, ou la pierre de hyène sous la langue? ou me munir de langues de puputs et de cœurs de ranes verdes; ou manger du cœur et du foye de quelque draco, pour à la voix et au chant des cycnes et oiseaulx entendre mes destinées, comme faisoient jadis les Arabes au pays de Mesopotamie? A trente diables soit le cocu , cornu, marrane, sorcier: au diable l’enchanteur de l'antichrist. Retournons vers nostre roi. Je suis asseuré que de nous content ne sera, s’il entend une fois que soyons ici venus en la tasnière de ce diable engipponné. Je me repens d'y estre venu. Et donnerois voluntiers cent nobles et quatorze roturiers, en condilion que cellui qui jadis souffloit au fond de mes chausses, presentement de son crachat lui enluminast les moustaches. Vrai Dieu, comment il m'ha parfumé de fascherie et diablerie, de charme et sorcellerie ! Le diable le puisse emporter. Dictes amen , el allons boire. Je ne ferai bonne chère de deux, non pas de quaire jours. »

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