CHAPITRE XL
Comment Pantagruel excuse Bridoye sur les jugements faiets au sort des dez. L
À tant se tut Bridoye. Trinquamelle lui commenda issir hors la chambre du parquet. Ce que fut faict. Alors dist à Pantagruel : « Raison veult, prince trèsauguste, non par l'obligation seulement en laquelle vous tenez par infinis bienfaicts cestui parlement, et tout le marquisat de Myrelingues : mais aussi par le bon sens, discret jugement et admirable doctrine, que le grand Dieu dateur de touts biens ha en vous posé, que vous présentions la décision de cette matière tant nouvelle, tant paradoxe et estrange de Bridoye, qui vous présent, voyant et entendant, a confessé juger au sort des dez. Si vous prions qu'en veuillez sententier comme vous semblera juridique et équitable. »
À ce respondit Pantagruel : « Messieurs, mon eslal n’est en profession de décider procès, comme bien scavez. Mais puisqu'il vous plaist me faire tant d'honeur, en lieu de faire office de juge, je tiendrai lieu de suppliant. En Bridoye je recognoi plusieurs qualités, par lesquelles me sembleroit pardon du cas advenu mériter. Premièrement vieillesse, secondement simplesse : esquelles deux vous entendez trop mieulx, quelle facilité de pardon et excuse de meffaict nos droicts et nos loix octroyent. Tiercement, je recognoi un aultre cas pareillement en nos droicts déduict à la faveur de Bridoye, c'est que ceste unique faulte doibt estre abolie, extaincte et absorbée en la mer immense de tant d'équitables sentences qu’il ha donné par le passé ; et que, par quarante ans et plus, on n’ha en lui trouvé acte digne de répréhension : comme si en la rivière de Loire je jectois une goutte d'eau de mer, pour ceste unique goutte, personne ne la sentiroit, personne ne la diroit salée. Et me semble qu'il y ha je ne sçai quoi de Dieu, qui ha faict et dispensé qu'à ces jugements de sort toutes les précédentes sentences ayent esté trouvées bonnes en ceste vosire vénérable et souveraine court : lequel, comme sçavez, veult souvent sa gloire apparoistre en l’hébétation des sages, en la dépression des puissants, et en l'érection des simples et humbles.
« Je mettrai en obmission toutes ces choses : seulement vous prierai, non par celle obligation que pretendez à ma maison, laquelle je ne recognoi, mais par l'affection sincère que de toute ancienneté avez en nous cognu, tant deça que delà Loire, en la maintenue de votre-estat et dignités, que pour ceste fois lui veuilliez pardon octroyer , et ce en deux conditions. Premièrement, ayant salisfaict, ou protestant satisfaire à la partie condamnée par la sentence dont est ques-
du cap de Gascogne, je dormais tout plein, quand ce méchant m'est venu réveiller. »
(4) « Ah pauvret! je t'éreinterai aussitôt que je serai bien reposé. Va un peu te coucher comme moi, puis nous nous battrons. »
(2) En s’asseyant et se reposant, on devient prudent.
lion. A cestui article , je donnerai bon ordre et conlentement. Secondement, qu’en subside de son office, vous lui baillez quelqu'un plus jeune, docte, prudent, périt et verlueux conseiller, à l'advis duquel doresenavant fera ses procédures judiciaires. Et en cas que le voulussiez totalement de son office déposer , je vous prierai bien fort m’en faire un présent et pur don. Je trouverai par mes royaulmes lieux assez et estats pour l'ermaployer et m'en servir. À tant, supplierai le bon Dieu créateur, servateur et dateur de touts biens, en sa sainte grace perpétuellement vous maintenir. »
Ces mots dicts, Pantagruel feit révérence à toute la court, et sortit hors le parquet. A la porte trouva Panurge, Epistemon, frère Jean et aultres. Là montarent à cheval pour s’en retourner vers Gargantua. Par le chemin, Pantagruel leur comptoit de poinct en poinct l’histoire du jugement de Bridoye. Frère Jean dist qu’il avoit cognu Perrin Dendin, au temps qu’il demouroit à la Fontaine-le-Comte,soubsle nobleabbéArdillon.Gymnaste dist qu’il estoit en la tente du gros Christian, chevalier de Crissé, lorsque le gascon respondit à l’adventurier. Panurge faisoit quelque difficulté de croire l'heur des jugements par sort, mesmement par si long temps. Epistemon dist à Pantagruel : « Histoire parallèle nous compte l’on d’un prévost de Monsihery. Mais que diriez-vous de cestui heur des dez continué en succès de tant d'années? Pour un ou deux jugements ainsi donnés à l’adventure, je ne m’esbahirois poinct, mesmement en matières de soi ambiguës, intriquées, perplexes et obscures. » |
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