‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 182 sur 327 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Comment doibt estre préparé et mis en œuvre le célèbre pantagruélion.

On pare le pantagruélion soubs l’équinoxe automnal en diverses manières, selon la phantasie des peuples, et diversité des pays. L'enseignement premier de Pantagruel fut : le tige d'icelle desvestir de feuilles et semence; le macérer en eau stagnante non courante par cinq jours, si le temps est sec et l’eau chaulde, par neuf ou douze, si le temps est nébuleux et l’eau froide; puis au soleil le seicher; puis à l’'umbre l'excortiquer et séparer les fibres (esquelles, comme avons dict, consiste tout son prix et valeur) de la partie ligneuse, laquelle est inutile, fors qu’à faire flambe lumineuse, allumer le feu, et pour l’esbat des petits enfants enfler les vessies de porc. D’elle usent aulcunefois les friands à cachettes, comme de siphons, pour sugcer et avec l’haleine attirer le vin nouveau par le bondon. Quelques pantagruélistes modernes, évitants le labeur des mains qui seroit à faire tel départ, usent de certains instruments cataractes composés à la forme que Juno la fascheuse tenoit les doigts de ses mains liés pour empescher l’enfantement de Alcmène mère d'Hercules; et à travers icellui contundent et brisent la partie ligneuse, et la rendent inutile, pour en saulver les fibres. En ceste seule préparation acquiescent ceulx qui, contre l'opinion de tout le monde, et en maniere paradoxe à touts philosophes, gagnent leur vie à reculons (2). Ceulx qui en profict plus évident la veulent évaluer, font ce que l’on nous compte du passetemps des trois sœurs Parques, de l’esbatement nocturne de la noble Circé et de la longue excuse de Penelope, envers ses muguets amoureux, pendant l’absence de son mari Ulysses. Ainsi est-elle mise en ses inestimables vertus, desquelles vous exposerai partie (car le tout est à moi vous exposer impossible), sidevant vous interprète la dénomination d'icelle.

Je trouve que les plantes sont nommées en diverses manières (3). Les unes ont prins le nom de cellui qui premier les inventa, cognut, monstra, culliva, apprivoisa et appropria, comme mercuriale de Mercure; panacea de Panace, fille de Esculapius ; armoise, de Artemis, qui est Diane; eupatoire, du roi Eupator ; telephium, de Telephus ; euphorbium, de Euphorbus, médicin du roi Juba: clymenos, de Clymenus ; alcibiadion, de Alcibiades; gentiane, de Gentius roi de Sclavonie. Ettant ha esté jadis estimée ceste prérogative

(1) Rabelais reconnaît les deux sexes chez les plantes; mais il prend à tort pour le mâle la femelle qui porte la graine.

(2) Les cordiers.

(3) Presque tout ce qui suit est emprunté de Pline.

198 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

d'imposer son nom aux herbes inventées, qué, comme fut controvérse mue entre Neptune ét Pallas, dé qui prendroit nom Ja terrespar eulx deux ensemblement trouvée, qui depuis fut Athènes dicte, de Athéné, c'est à dire, Minerve, pareillement Lÿncus, roi de Scythie, se mist en effort d'occire en trahison le jeune Triptolème, envoyé par Cérès, pour és hommes monstrer le froment. lors encores inéognu ; affin que, par la mort d’icellui il imposast son nom, et fust en honeur et gloire immortelle dict inventeur de ce grain tant utile et nécessaire à la vie hurhaine. Pour laquelle trahison fut par Cerès transformé en lÿnce ou loup cervier. Pareillement, grandes et longues guerres furent jadis mues entre Certains rois de séjour en Cappadoce, pour ce seul différent, du nom desquels seroit une herbe nommée : laquellé pour tel débat fut dicete Polemonia, comme guerrière:

Les aultres ont retenu le nom des régions desquelles furent ailleurs transportées, comme pommes médices, ce sont poncires, de Médie, en laquelle furent premièrement trouvées; pommes puniques, ce sont grenades, apportées de Punicie, c’est Carthage; ligusticum, c’est livesche, apportée de Ligurie, c’est la coste de Gêenes ; rheubarbe, du fleuve barbare nommé Rha, comme atteste Ammianus; santonique, fenoil grec ; castanes, parsiques, sabine; stœchas, de mes isles Hieres{1), antiquement dictes Stæchades ; spica celtica, et aultres.

Les aultres ont leur nom par äntiphrase et contrariété;, comme abSinthe, au Contraire de pinthe : caril est fascheux à boire; holosteon, c'est tout de os: äu contraire, car herbe n’ést en nature plus fragile et plus tendre qu'il est.

Aultres sont nommées par leurs vértus etopérations, comme aristolochia, qui aide les femmes en mal d’enfants; lichen, qui guérit les maladies de son nom (2); malve, qui mollifie; callithrichum, qui faict les cheveulx beaulx ; alyssum, ephemerum, bechium, nasturtium, qui est cresson alenois; hyoscyame, hanebanes, et aultres.

Les aultres, par tes admirables qualités qu’on ha vu en elles, comme héliotropé, c'est soulci qui suit le soleil. Gar, le soleil levant, il s’espanouit; montant, il monte; déclinant, il décline; soi cachant, il se clost, Adiantum : car jamais ne retient humidité, quoi qu'il naisse près les eaux, et quoi qu’on le plongeast en eau par bien long temps; hieracia, eryngion et aulires.

Aultres, par métamorphose d'hommes et femmes dé nom semblable : comme daphné, c'est laurier, de Daphné; myrte, de Myrsine; pitys, de Pitys; cynare, c'est artichault ; narcisse, saphran, smilax et aultres.

Aultres, par similitude : comme hippuris (c’est presle),

car elle ressemble à queué de cheval ; alopecuros, qui semble à la queue de regnard; psyllion, qui semble à la pulce; delphinium, au dauphin; buglosse, à la langue de bœuf: iris, à l'arc en ciel, en ses fleurs; myosola, à l’aureille de souris; coronopus, au pied de cornéille ; et aultres.

Par réciproque dénomination sont dicts les Fabies, des fébves ; les Pisons, des pois; les Lentules, des lentilles; les Cicerons, des pois chiches. Comme encorés,

ar plus haulte ressemblance, est dict le nombril dé enus, les cheveulx de Venus, la cuve de Venus, la barbe de Jupiter, l’œil de Jupiter, le sang de Mars, les doigts de Mercure, et aultres.

Les aultres, deleurs formes : comme trefeuil, qui ha trois feuilles ; pentaphyllon, qui ha cinq feuilles: serpoulet, qui herpe contre terre ; helxine, petasites, myrobalans, que les Arabes appellent Been, car ils semblent à glands et sont unctueux. 3

(1) Rabelais à pris le titre de Caloyer dés tlés d'Hières, en tête d’une des éditions de ce me livre du Pantagruel.

(2) Les dartres, en grec Atynv.

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