‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 189 sur 327 · CN SEE) RON · texte numérisé non relu

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Joyeux musiciens en un jardin secret [page 208).

Arcadelt, Claudin, Certon, Manchicourt, Auxerre, Villiers, Sandrin, Sohier, Hesdin, Morales, Passereau, Maille, Maillart, Jacotin, Heurteur, Verdelot, Carpentras, l'Heritier, Cadeac, Doublet, Vermont, Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, du Moulin, Alaire, Marault, Morpain, Gendre et autres joyeux musiciens, en un jardin secret soubs belle feuillade autour d'un rempart de flacons, jambons, pastés et diverses cailles coiphées, mignonnement chantants :

S’il est ainsi que coingnée sans manche

Ne sert de rien, ne oustil sans poignée, Affin que l’un dedans l’aultre s'emmanche, Prend que sois manche, et tu seras coingnée.

« Ores seroit à scavoir quelle espèce de coingnée demande ce criart Couillatris. »

A ces mots, touts les vénérables dieux et déesses s’esclatarent de rire, comme un microcosme de mousches. Vulcan, avecques sa jambe torte, en feit pour l'amour de s'amie trois ou quatre beaulx petits saults en plate forme. « Ça, ça, dist Jupiter à Mercure, descendez présentement là bas, et jectez és pieds de Couillatris trois coingnées : la sienne, une aultre d'or, et une tierce d'argent, massives, toutes d’un qualibre. Lui-ayant baillé l'option de choisir, s'il prend la sienne et s’en contente, donnez-lui les deux aultres. S'il prend aul-

tre que la sienne, coupez-lui la teste avecques la sienne propre. Et désormais ainsi faictes à ces perdeurs de coingnées. »

Ces paroles achevées, Jupiter, contournant la teste comme un juge qui avalle pilules, feit une morgue tant espouventable, que tout le grand Olympe trembla. Mercure, avecques son chapeau poinctu, sa capeline, talonnières et caducée, se jecte par la trappe des cieulx, fend le vide de l’aer, descend légèrement en lerre et jecte és pieds de Couillatris les trois coingnées; puis lui dist : « Tu as assez crié pour boire. Tes prières sont exaucées de Jupiter. Regarde laquelle de ces trois est ta coingnée. et l'emporte. » Couillatris sublève la coingnée d'or : il la regarde et la trouve bien poisante; puis dict à Mercure : « Marmes, cesle-ci n'est mie la mienne. Je n’en veulx grain. » Aultant faict de la coingnée d'argent, et dict : « Non est cesle-ci. Je la vous quitte. » Puis prend en main la coingnée de bois : il regarde au bout du manche, en icellui recognoit sa marque, et tressaillant tout de joie, comme un regnard qui rencontre poulles esgarées, et soubriant du bout du nez, dict : « Merdigues, ceste- ci estoit mienne. Si me la voulez laisser, je vous sacrifierai un bon et grand pot de laict tout fin couvert de belles fraières, aux ides (c’est le quinziesme jour de mai). — Bon homme, dist Mercure, je te la laisse, prend-la. Et pour ce que tu as opté et soubhaité mé-

diocrité en matière de coingnée, par le veuil de Jupiter

FRANÇOIS RABELAIS. 209 mm grammes

Se transporte à Chinon, ville antique, voire première du monde {page 209).

je te donne ces deux aultres. Tu as de quoi doresenavant le faire riche; sois homme de bien. »

Couillatris courtoisement remercie Mercure, révère le grand Jupiter, sa coingnée antique attache à sa ceinture de cuir ets’en ceiïnct sur le cul, comme Martin de Cambrai (4). Les deux aultres plus poisantes il charge à son col. Ainsi s’en va prélassant par le pays, faisant bonne trogne parmi ses parochiens et voisins et leur disant le petit mot de Patelin : « En ai-je? » Au lendemain, vestu d'une sequenie blanche, charge sus son dos les deux prétieuses coingnées, se transporte à Chinon, ville insigne, ville noble, ville antique, voire première du monde, selon le jugement et assertion des plus doctes massorets. En Chinon, il

(4) Une des deux figures qui frappent l'heure à l'horloge de l’hôtel-de-ville de Cambrai.

Paris. — Imp. Lacour ær C°, rue SoufMlot, 16,

change sa coingnée d'argent en beaux testons et aultres monnoies blanches; sa coingnée d’or en beaulx saluts, beaulx moutons à la grande laine, belles riddes, beaulx royaulx, beaulx escuts au soleil. Il en achapte force métairies, force granges, force censes, force mas, force bordes et bordiaux, force cassines, prés, vignes, bois, terres labourables, pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes, bœufs, vaches, brebis, moutons, chèvres, truies, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulles, coqs, chapons, poullets, oies, jars, canes, canars, et du menu. Et en peu de temps fut le plus riche homme du pays; voir plus que Maulevrier le boiteux (1).

Les francs gontiers et Jacques bons homes du voi-

(1) Louis de Brézé, comte de Maulevrier, mari de Diane de Poitiers.

210 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

sinage, voyant ceste heureuse rencontre de Couil-

latris, furent bien estonnés : et fut en leurs espérits

la pitié et commisération, que auparavant avoient du

pauvre Couillatris, en envie changée de ses richesses

tant grandes el inopinées. Si commencearent courrir,

s'enquérir, guémenter, informer par quel moyen, en

quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à

quel propos lui estoit ce grand thrésor advenu. Enten-

dants que c'estoit par avoir perdu sa coingnée. « Hen,

ben, dirent-ils, ne tenoit-il qu'à la perte d'une coingnée, que riches ne fussions? Le moyen est facile, et. de coust bien petit. Et doncques telle est au temps

présent la révolution des cieulx, la constellation des astres, et aspect des plantes, que quiconque coingnée

perdra, soubdain deviendra ainsi riche? Hen, hen,

hen, ha, par Dieu, coingnée vous serez perdue, et ne vous en déplaise. »

Adoncques touts perdirent Jeurs coingnées, Au diable l’un à qui demoura coingnée. Il n’estoit fils de bonne mère, qui ne perdist sa coingnée. Plus n'estoit abbatu, plus n'estoit fendu bois au pays en ce défault de coingnées. Encore, dict l’apologue ésopique, que certains petits janpillhommes de bas relief, qui à Couillatris avoient le petit pré et le pelit moulin vendu pour soi gurgiaser à la monstre, advertis que ce thrésor lui estoit ainsi et par ce moyen seul advenu, vendirent leurs épées pour achepter coingnées, affin de les perdre comme les paysans, et par icelle perte recouvrir montjoie d’or et d'argent. Vous eussiez proprement dict que fussent petits romipètes vendants le leur, empruntants l’aultrui pour achapter mandats à tas d’un pape nouvellement créé. Et de crier, et de prier, et de lamenter et invoquer Jupiter. « Ma coingnée, ma coingnée, Jupiter. Ma coingnée deça, ma coingnée delà, ma coingnée, ho, ho, ho, ho, Jupiter ma coingnée. » L’aer tout autour retentissoit aux cris et ullements de ces perdeurs de coingnées.

Mercure fut prompt à leur apporter coingnées, à chascun offrant la sienne perdue, une aultre d’or et une tierce d'argent. Tous choisissoient celle qui estoit d'or, et l’amassoient, remerciants le grand donateur Jupiter : mais sus l'instant qu'ils la levoient de terre, courbés et enclins, Mercure leur tranchoit les testes, comme estoit l’édict de Jupiter. Et fut des testes coupées le nombre égal et correspondant aux coingnées perdues.

Voilà que c’est. Voilà qu'advient à ceulx qui en simplicité soubhaitent et oplent chose médiocre. Prenez ÿ tous exemple, vous aultres galliers de plat pays, qui dictes que pour dix mille francs d'intrade ne quitteriez vos soubhaits, et désormais ne parlez ainsi impudentement, comme quelquefois je vous ai oui soubhaitants : « Plust à Dieu que j’eusse présentement cent soixante et dix-huit millions d'or! Ho, comment je triumpherois! » Vos males mules. Que soubhaiteroit un roi, un empereur, un pape d'advantage? Aussi voyez-vous par expérience, que ayants faict tels oultrés soubhaits, ne vous en advient que le tac et la clavelée, en bourse pas maille : non plus que aulx deux belistrandiers soubhaiteux à l'usage de Paris. Desquels l’un soubhaitoit avoir en beaulx escuts au soleil aultant que ha esté à Paris despendu, vendu et achapté depuis que pour l’édifier on y jecta les premiers fondements jusques à l’heure présente : le tout estimé au taux, vente et valeur de la plus chère année, qui ait passé en ce laps de temps. Cestui, à vostre advis, esloit-il desgousté? Avoit-il mangé prunes aigres sans peler ? Avoit-il les dents esguassées? L’aultre soubhaitoit le temple de Nostre Dame tout plein d'aguilles acérées, RUN le pavé jusques au hault des voultes: et avoir aultants d'escuts au soleil, qu’il en pourroit entrer en aultant de sacs que l’on pourroit couldre de toutes et une chascune aiguille, jusques à ce que toutes fussent crevées ou espointées. C’est soubhaïté cela. Que vous

en semble? Qu'en advint-il? Au soir un chascun d’eulx eut :

Les mules au talon, Le petit cancre au menton, La male toux au poulmon, Le catarrhe au gavion, Le gros froncle au croupion, :

Et au diable le boussin de pain pour s’escurer les dents. Soubhaitez doncques médiocrité : elle vous adviendra, et encore mieulx, duement cependant laborantsettravaillants. «Voire mais, dictes-vous, Dieu m'en eust aussi-tost donné soixante mille, comme la trèziesme partie d’un demi. Car il est tout puissant. Un million d’or est aussi peu qu’un obole. » Hay, hay, hay. Et de qui estes-vous apprins ainsi discourir et parler de la puissance et prédestination de Dieu, pauvres gens? Paix : si, st, st, humiliez-vous devant sa sacrée face, et recongnoissez vos imperfections. C'est, goutteux, sur quoi je fonde mon espérance, et croi fermement, que (s’il plaist au bon Dieu) vous obtiendrez santé : vu que rien plus que santé pour le présent ne demandez. Attendez encores un peu, avecques demie once de patience.

Ainsi ne sont les Genevois (1), quand au matin, avoir dedans leurs escriptoires et cabinets discouru, propensé et résolu, de qui et de quels cellui jour ils pourront tirer denares et qui par leur astuce sera beliné, corbiné, trompé et affiné, ils sortent en place, et s’entresaluaut disent : Sanita et quadain, messer. Xs ne se contentent de santé, et d’abundant ils soubhaitent gaing, voire les escuts de Guadagne (2). D’ond advient qu'ils souvent n’obtiennent l’un ne l’aultre. Or en bonne santé toussez un bon coup, buvez en trois, secouez de hait vos aureilles, et vous oirez dire merveilles du noble et bon Pantagruel.

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