CHAPITRE VII
Comment Panurge feit en mer noyer le marchand et ses moutons.
Soubdaïn, je ne sçaicomment (le cas feut subit, je n’eu loisir le considérer), Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton criant et beslant. Touts les aultres moutons, criants et beslants en pareille intonation, commencearentsoi jecter et saulteren mer après à la file. La foulle estoit à qui premier y, saulteroit après leur compagnon. Possible n’estoit les en garder. Comme vous sçavez estre du mouton le na- . turel, tousjours suivre le premier, quelque part qu'il aille, Aussi le dict Aristoteles lib. 9, de Histor. anim. estre le plus sot et inepte animant du monde.
Le marchand, tout effrayé de ce que devant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s’efforçoit les empescher et retenir de tout son povoir. Mais c’estoit en vain. Touts à la file saultoient dedans la mer et périssoient. Finablement, il en print un grand et fort par la toison sus le tillac dela nauf, cuidant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi conséquemment. Le mouton fut si puissant qu’il emporta en mer avec soi le marchand, et fut noyé, en pareille forme, que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportarent hors la caverne Ulysses et ses compagnons. Aultant en firent les aultres bergers et moutonniers, les prenants uns par les cornes, aultres par les jambes, aulires par la toison. Lesquels tous feurent pareillement en mer portés et noyés misérablement.
Panurge, à costé du fougon, tenant un aviron en main, non pour aider aux moutonniers, mais pour les engarder de grimper sus la nauf et évader le naufrage,
Lesqnels tonts fürent pareillement en mer portés et noyés misérablement [page 216).
les preschoit éloquentement comme si fust un petit frère Olivier Maillard, ou un second frère Jean Bourgeois (4), leur remonstrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien, et l’heur de l’aultre vie, affermant plus heureux estre les trépassés, que les vivants en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eulx promettant ériger un beau cénotaphe et sépulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lanternois; leur optant ce néanmoins, en cas que vivre entre les humains ne leur faschast, et noyer ainsi ne leur vinst à propos, bonne adventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour subséquent les rendist sains et saulves en quelque pays de satin, à l'exemple de Jonas.
La nauf vidée du marchand et des moutons, « Reste il ici, dist Panurge, ulle ame moutonnière? Où sont
ceulx de Thibault l’Agnelet (2) et ceulx de Regnauld
Belin, qui dorment quand les aultres paissent? Je n'y sçai rien. C’est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean? — Tout bien de vous, respondit frère Jean. Je n’ai rien trouvé de maulvais, sinon qu'il me semble qu'ainsi comme jadis on souloit en guerre, au jour de bataille ou assault, promettre aux souidars double paye pour cellui jour : s’ils gaingnoient la bataille, l'on avoit prou de quoi payer; s'ils la perdoient, c'eust esté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers (3) après la bataille de Serizolles : aussi qu'enfin vous doibviez le payement réserver, l'argent vous demourast en bourse. — C'est, dist Panurge, bien chié pour l'argent. Vertus Dieu, j'ai eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons-nous, le vent est propice. Frère Jean, escoute ici. Jamais homme ne me feit plaisir sans récompense, ou reco-
(4) Prédicateurs célèbres autant que ridicules, de Louis XI à Louis XII.
(2) Personnage de la farce de Patelin, qui vole les moutons de son maitre le drapier.— Ceuix, les moutons.
(3) Suisses du pays de Gruyère.
gnoissance pour le moins. Je ne suis poinct ingrat et ne le fus, ne serai. Jamais homme ne me feit desplaisir sans repentance, ou en ce monde ou en l’aultre. Je ne suis point fat jusques là. — Tu, dist frere Jean, te damnes comme un vieil diable. Il est escript : Mihi vindictam, etc. (1). Matière de bréviaire. »