SA VIE ET SES OUVRAGES
L'auteur du Pantagruel n'aurait pas manqué de biographes, si les éléments de sa biographie n’eussent fait défaut à ses plus doctes admirateurs. Ainsi, Le Duchat, qui consacra plusieurs années à composer un commentaire philologique sur les OEuvres de Rabelais (1), déjà commentées par l'étymologiste Ménage et par le médecin-voyageur Bernier (2), ne trouva point
(1) La première édition du Rabelais de Le Duachat parut à Amsterdam, Henri Bordesius, 1711, 6 vol. in-8. La dernière et la plus estimée, sinon la meilleure, est celle de 1741, en 3 vol. in-4, publiée par Jean-Frédéric Bernard à Amsterdam, avec belles gravures de Bernard Picart.
.(2) IL n’existe du commentaire de Ménage que quelques articles insérés dans son Dictionnaire étymologique et dans le Menagiana , ainsi que dans la préface du livre de Jean Bernier, intitulé : Jugement et nouvelles observalions sur les œuvres grecques, latines, toscanes et françoises, de maïstre François Rabelais, ou le Véritable Rabelais réformé. Paris, d'Houry, 1687, in-12.
assez de documents authentiques et nouveaux, relatifs à son auteur favori, pour refaire et augmenter la courte notice que les frères Scévole de Sainte-Marthe avaient placée en tête de leur édition des Lettres de François Rabelais. Les contemporains de cet illustre écrivain ne paraissent s'être occupés que de ses ouvrages; car ils ne nous ont presque rien transmis sur l'histoire de sa vie; et, malgré les minutieuses recherches d'Antoine Le Roy, prêtre et licencié en droit, qui décerna. une espèce de culte à la mémoire de Rabelais et qui consacra un volume in-folio au panégyrique du bon curé de Meudon (1), on ne sait pas même avec certitude l'année de sa naissance et celle de sa mort.
(1) Le manuscrit d'Antoine Le Roy, conservé à la Bibliothèque [mpériale, sous le n° 8704,est intitulé: Elogia Rabelæsina; on y trouve des renseignements curieux, recueillis à Meudon même, cinquante ou soixante ans après la mort de Rabelais; mais on a peine à les découvrir au milieu d’une verbeuse polémique, dans laquelle Antoine Le
6 à CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
me EL à
Francois Rabelais naquit à Chinon, en Touraine, vers 4483 (1), selon la plupart des biographies anciennes et modernes. Son père tenait l'hôtellerie de la Lamproie (2) et possédait sans doute une petite fortune, puisque cette hôtellerie était une grande maison à plusieurs corps de logis, avec cours, jardins et dépendances, qui restèrent à peu près dans le même élat et sous l'enseigne de la Lamproie jusqu'à la fin du xvire siècle. L'hôtelier avait, en outre, à une lieue de Chinon, une métairie, renommée dans le pays à cause du bon vin blanc { pineau) qu’elle produisait, et que Rabelais a vanté dans ses écrits, comme Horace célébrait en poète les vignobles de sa maison de campagne de Tibur. La tradition fait naître Rabelais dans cette métairie, voisine de l’abbaye de Seuillé.
Ce fut en cette abbaye de bénédictins, que Rabelais commença son éducation monacale. Il y apprit probablement quelles doivent être les qualités d'un vrai moine , depuis que le monde moinant moina de moinerie. Les premiers rudiments de son éducation consistèrent à entendre les cloches du monastère, les beaux préchants et les beaux répons des religieux, à voir de belles processions et à ne rien faire, en passant le temps comme les petits enfants du pays, c'est à savoir à boire, manger et dormir, à manger, dormir et boire, à dormir, boire et manger. On croit qu'il a emprunté aux souvenirs de son enfance le moine émérite, qui, sous le sobriquet de frére Jean des Entommeures, figure si joyeusement dans les Chroniques de Gargantua et de Pantagruel. C'était, dit-on, un nommé Buinart, qui devint prieur de Sermaise, après avoir été, du temps de Rabelais, simple moine à l'abbaye de Seuillé (3).
Rabelais alla continuer ses études au couvent de la Basmette, fondé par Réné d'Anjou à un quart de lieue d'Angers, et bâti à l’entrée d’une grotte, sur le penchant d’une montagne, de même que la Sainte-Baume en Provence (4). Dès qu'il fut en âge de faire un no-
Roy s’efforce de prouver que Rabelais était non-seulement un savant, un philosophe, un poète, un‘ homme de génie enfin , mais encore un bon chrétien et un bon ecclésiastique ! Ce volumineux panégyrique ne sera sans doute jamais publié. Le même auteur avait donné lui-même un extrait de son grand ouvrage comme préface d’un livre tout-àfait étranger à Rabelais : Floretum philosophicum seu ludus Meudonianus in terminos totius philosophiæ, Parisiis, ap. J. Dedin, 1649, in-4.
(1) Cette date n’est établie par aucune preuve ni justifiée par aucune discussion. Je croirais volontiers que la naissance de Rabelais fut postérieure à l’année 1483.
(2) Quelques auteurs ont prétendu que le père de Rabelais était apothicaire, mais sans motiver leur opinion.
(3) Antoine Couillart, sieur du Pavillon, contemporain de Rabelais, dans une pièce de vers adressée à ce Buinart, en tête des Contredits des prophéties de Nostradamus :
Quand Rabelais t’'appeloit moine, C'estoit sans queue et sans dorure ; Tu n'estois prieur ni chanoine, Mais frère Jean de l’Entamure.
(4) Le séjour que fit Rabelais à l’abbaye de Seuillé et au couvent de la Basmette, a été constaté pour la première fois, d’après la tradition, par Chalmel, dans son Histoire de Touraine. M. Leclerc, d'Angers, a bien voulu nous envoyer cette note manuscrite de son oncle, le savant oratorien Toussaint Grille, ancien bibliothécaire de sa ville natale : «On sait que Rabelais, étant cordelier, habita quelque temps la Basmette; et qu’on montrait encore, dans ce couvent avant la Révolution, la chambre qu’il avait occupée. » Plusieurs historiens angevins disent que Rabelais vint à Angers continuer ses études; qu'il y fit peu de progrès mais qu’il eut alors l'avantage de se lier avec les frères du Bellay, qui étaient ses condisciples. M. Leclerc, après avoir examiné très judicieusement ces divers témoignages historiques, en arrive à conclure que Rabelais, ayant com-
viciat, il entra au couvent de Fontenay-le-Comte en Poitou, de l’ordre de Saint-François , et il passa successivement par tous les degrés du sacerdoce jusqu’à la prêtrise, qu'il reçut vers 1511 (1). Son double caractère de prêtre et de cordelier ne l'empêcha pas de se livrer à des études profanes et d'acquérir beaucoup plus d'instruction que les moines mendiants ne devaient en avoir, suivant l'esprit de leur règle. Il se perfectionna.surtout dans la langue grecque, qui était encore peu répandue en France. Il approfondit aussi la liliérature ancienne, et se forma de toutes pièces une érudition immense à l’aide de sa prodigieuse mémoire. Plus il augmentait la somme deses connaissances, plus il prenait en pitié l'ignorance crasse et invariable de ses compagnons de cloître. Ceux-ci ne le voyaient pas de bon œil faire honte à leur paresse par son ardeur au travail, et se passionner pour le grec,
qui leur semblait un grimoire quesi hérétique.
Il n'avait trouvé, parmi les moines de Fontenay-le- Comte, que deux intelligences capables de comprendre la sienne : Antoine Ardillon, qui fut depuis abbé de ce même couvent, et dont le nom est attaché à la dédicace de plusieurs ouvrages de Jean Bouchet; et Pierre Amy, qui disputait à Rabelais l'honneur de correspondre en grec avec Guillaume Budé. On peut présumer que la rencontre de Budé et de Rabelais eut lieu à Tours , où l’illustre helléniste, en sa qualité de secrétaire du roi, chargé de missions diplomatiques auprès des princes étrangers, était obligé de paraître souvent à la cour de Louis XII et de François Ier.
Les lettres grecques, latines et françaises, donnèrent à Rabelais plusieurs autres amis, avec lesquels il se consolait d'être moine. C'était André Tiraqueau, lieutenant-général au bailliage de Fontenay-le-Comte , Le bon, le docte, le sage, le tant humain, tant débonnaire et équitable Tiraqueau, comme il l'appelle dans le prologue du quatrième livre du Pantagruel ; c'était Jean Bouchet, procureur à Poitiers, un des plus féconds écrivains de son temps; c'était encore Geoffroi d’'Estissac, prieur de Legugé, qu'il avait connu au couvent de la Basmette, ainsi que les frères du Bellay, qui ne l’oublièrent point en s’élevant aux plus hautes dignités de l'Etat et de l'Eglise.
Les relations toutes littéraires, que Rabelais entretenait avec des séculiers, achevèrènt d’envenimer la jalousie de ses confrères, qui le querellaient sans cesse sur son goût pour les sciences profanes. La persécution éclata par une visite faite dans sa cellule et dans
. celle de Pierre Amy : le chapitre du couvent confisqua
leurs livres grecs. C'est après cette exécution barbare, que Budé écrivait à Pierre Amy, en beau latin entremêlé de grec : « O Dieu immortel, patron de l'amitié et arbitre de la nôtre, qu'est-ce donc que nous avons entendu? Rabelais, ton Thésée, et toimême, Ô ami bien cher, tourmentés par vos frères, ces ennemis haineux de la beauté et de la grâce, à cause de votre zèle pour l'étude de la langue grecque, vous avez à supporter une foule de pénibles vexations! Hélas ! Ô funeste aveuglement des hommes à
esprit grossier et stupide, qui, loin d’honorer votre
docte intimité, s'efforcent de mettre fin à la plus libérale occupation , en accusant calomnieusement ceux qui sont parvenus si promptement au faite de la science, et en conspirant contre eux! Adieu: salue quatre fois de ma part le gentil et ingénieux Rabelais ! »
Mais cette persécution ne s'arrêta pas là: on parvint, à force de menaces ou de séductions , à séparer
mencé ses études au couvent de Seuillé, dut les terminer à l’Université d'Angers, et non au couvent de la Basmette.
(1) Cette date très incertaine est indiquée dans le Trésor chronologique et historique (1642, in-fol.) du P. Pierre de Saint-Romuald (Guillebaud).
Pierre Amy de Rabelais et à en faire un accusateur au lieu d'un complice. Rabelais, affligé de cette ingratitude, proclama lui-même la lrahison de Pierre Amy, et enveloppa, dans sa rancune et dans ses soupcons, Guillaume Budé, qui se défendit chaleureusement d’avoir pris la moindre part à tout ce qui s'était passé au couvent : « Vraiment, lui écrivit Budé, votre lettre, qui respire une singulière intelligence des langues grecque et latine, m'a été douce et agréable comme une rémiuiscence de mon éducation classique : mais elle semble contenir je ne sais quel soupçon sinistre contre moi, puisque vous y avez formulé cette accusation de méchante tromperie, que vous dites avoir portée contre Pierre Amy, votre confrère dans l’ordre de Saint- François, à cause d'une imposture qu'il vous aurait faite à vous, homme simple et imprudent. J'ignore qui sera ma caution, si, pensant qu'Amy est aussi un perfide, vous avez reconnu, à vos dépens, que vous ne sauriez plus vous fier à personne, et que le vrai même n'existait pas! Je vous renvoie ces injustes soupçons, afin que quelque autre s’en puisse faire une arme visà-vis de vous, en récriminant de la sorte : Il faut que vous soyez un prêtre d’un caractère bien difficile et bien morose, vous qui n’avez pas pu accorder votre confiance à un frère en Dieu, à un ami, à un compagnon d’études ! Voilà donc cette charité fraternelle, lien des monastères, soutien de la religion, ciment de la communauté ! cette charité divinisée dans de pompeux sermons!.…. Vous n'avez pas eu foi en votre frère : c'est que vous vous êtes défié de vous-même. O bienheureux saint François , auteur et fondateur de cet ordre! Où s’en est allé l’esprit de votre institution, si ces hommes enchaînés par leurs vœux à la règle de la vie commune, ces hommes qui n’ont pas même le droit de sanctionner par un léger serment la foi de leurs paroles, peuvent manquer entre eux à tous les engagements et se défier l’un de l’autre, au péril de leur tête et de leur réputation! Passe encore s’il en advenait ainsi parmi les paiens! Maintenant, si je m'égaie à mon tour, pardonnez-moi de prétendre imiter le ton sur lequel vous avez si joyeusement écrit » (1). Rabelais révélait donc dès lors son humeur joviale et sa philosophie épicurienne, au milieu des chagrins et des tribulations, qui lui faisaient détester davantage la profession monastique.
La trahison que Rabelais reprochait à Pierre Amy eut peut-être pour résultat la vengeance du chapitre conventuel ; car on ne peut admettre que ce généreux martyr du grec se fût attiré un châtiment exemplaire par certaines friponneries d’importance (2). I] fut mis in pace, c'est-à-dire condamné à une prison perpétuelle, au pain et à l’eau, dans les souterrains du monastère. Sa disparition ne tarda pas sans doute à éveiller les inquiétudes de ses amis, principalement d’André Tiraqueau, qui, en sa qualité de lieutenant-général de la sénéchaussée, pouvait s’immiscer dans les affaires du couvent. Il se fit, en effet, le défenseur du prisonnier des moines, et parvint, ron sans difficulté, à le retirer de leurs mains, avec l’aide de la famille Brisson et des habitants les plus recommandables de Fontenay-le-Comte (3).
Quel était le crime de Rabelais? Suivant les uns, il avait mêlé, au vin des moines, certaines drogues et plantes lesquelles rendent l'homme refroidi, maléficié et impotent à génération ; suivant les autres, il aurait
(1) Dans les lettres grecques et latines de G. Budé , publiées en 1526 , il y en a deux adressées à Rabelais, « frère mineur. »
(2) Ce sont les expressions du P. Pierre de Saint-Romuald dans son Trésor chronologique.
(3) L'abbé Pérau, dans la notice historique qui précède son édition de Rabelais, rapporte qu’on ne put le tirer de prison, qu’en forçant les portes du couvent.
imaginé une facétie toute contraire et beaucoup plus grave dans ses conséquences, en se servant des drogues qui excitent, échauffent et habilitent l’homme à l'acte vénérien, pour entraîner la communauté dans les plus honteux déscrdres. Un des panégyristes de Rabelais (1) assure qu’il fut lui-même un objet de scandale, dans une fête de village, où , ayant bu plus que de raison, il enivra les paysans, leur prêcha la débauche, et, par ses chants, ses danses et ses folies, donna l'exemple du libertinage. Enfin, la tradition la plus constante, qui n’est pas la moins invraisemblable, accuse Rabelais d’avoir commis une éclatante impiété, en s’affublant d’un costume de saint François , et en se plaçant, au lieu de la statue du saint, dans l’église même du couvent, pour faire crier au miracle les bonnes gens qui viendraient s’agenouiller devant lui. On ajoute qu’il poussa l’irrévérence et le sacrilége jusqu'à les asperger avec une eau qui n’était rien moins que bénite.
Quoi qu'il en soit, Rabelais sortit du couvent, où il serait mort, sans l'intervention de ses amis; et par l'entremise des protecteurs que sa gaîté et son savoir lui avaient acquis à la cour, il obtint, vers l’année 1524, un indult du pape Clément VII, qui lui permettait de passer dans l'ordre de Saint-Benoît, d'entrer dans l'abbaye de Maillezais, en Poitou, d'y porter l’habit de chanoine régulier, et de posséder, en dépit de son ancien vœu de pauvreté, tous les bénéfices ecclésiastiques qu’il pourrait obtenir comme bénédictin (2).
Rabelais ne resta pas longtemps dans le chapitre de Maillezais, quoique ses goûts studieux , antipathiques avec les habitudes fainéantes d’un ordre mendiant, semblassent convenir à sa nouvelle vocation de bénédictin ; il ne prit pas même l’habit de Saint-Benoît, et, renonçant de son plein gré, sans la permission de ses supérieurs, à la clôture monastique, il rentra dans le siècle, avec l’habit de prêtre séculier (3). Il s’attacha d’abord à la personne de l'évêque de Maillezais, son camarade d’études au couvent de la Basmette, Geoffroi
. d’Estissac, qui aimait les gens de lettres, connaissait
les langues anciennes, et prenait plaisir aux entretiens de littérature, d'histoire et de théologie. Geoffroi d'Estissac donna donc à Rabelais le revenu d’une charge de secrélaire, en promettant de le pourvoir bientôt d'un bénéfice.
L’évêque séjournait ordinairement au château de l'Ermenaud , dépendant de son évêché, ou bien au château de Legugé, qu'il avait fait bâtir près du prieuré de ce nom qui lui appartenait. Rabelais se trouvait done, par emploi, commensal ou domestique de Geoffroi d’Estissac, qui réunissait chez lui une société choisie de littérateurs et de personnes instruites ; mais on doit penser qu'il préférait sa liberté, la solitude, plus favorable à ses travaux, ses changements de séjour, ses voyages continuels, et peut-être de longues stations vis-à-vis un pot de purée septembrale, dans le cabaret de la Cave-Peinte de Chinon (4). Néanmoins, Rabelais était chargé d'inviter, au nom de l’évêque, les hôtes qu'on voulait avoir à Legugé, et la lettre en vers qu’il écrivit à son ami Jean Bouchet, épitre dans laquelle il traite des imaginations qu’on peut avoir attendant la chose désirée, est d'autant plus précieuse, qu’elle nous apprend le genre de vie qu’il menait à Legugé, et qu’elle nous fait connaître à quel titre il avait mérité d'être mis au nombre des premiers poètes de son temps.
(4) Antoine Le Roy, dans ses Elogia Rabelæsina.
(2) Ce sont les termes mêmes de sa Supplique latine à Paul 111, rapportée plus loin.
(3) I le dit lui-même dans la Supplique citée ci-dessus.
(4) « J'y ai bu maint verre de vin frais, » dit Panurge, avec lequel Rabelais s’identifie souvent (1. v, ch, xxxv).
L'espoir certain, et parfaicte asseurance
De ton retour, plein de resiouyssance, Que nous donnas, à ton partir d’icy,
Nous ha tenu iusques ore en soulCy
Assez fascheux, et tresgriefue ancolye :
Dont noz espritz, tainctz de merencolye, Par longue attente et vehement desir, Sont de leurs lieux, esquelz souloyent gesir, Tant deslochez, et haultement rauiz,
Que nous cuidons, et si nous est aduiz, Qu’heures sont iours, et iours plaines années, Et siècle entier ces neuf ou dix iournées.
Non pas qu’au vray nous croyons que les astres, Qui sont reiglez, permanans en leurs atres, Ayent deuoyé de leur vray mouuement,
Et que les iours telz soyent asseurement, Que cil quand print losué Gabaon,
Car ung tel iour depuys n’arriua on;
Ou que les nuyctz croyons estre semblables A celle la que racontent les fables,
Quant lupiter, de la belle Alcmena,
Feit Hercules qui tant se pourmena.
Ce ne croyons, ny n’est aussy de croyre ;
Et toutesfoys, quant nous vient à memoyre Que tu promiz retourner dans sept iours, Nous n'avons eu ioye, repos, seiours, Depuys que feut ce temps prefix passé,
Que nous n’ayons les momens compassé, Et calculé les heures et mynutes,
En t'attendent quasi à toutes meutes.
Mais quant auons si longtems attendu,
Et que frustrez du désir prétendu
Nous sommes veuz, lors l’ennuy tedieux Nous a renduz si tresfastidieux
En noz espritz, que vray nous apparoyt
Ce que vray n’est et que noz sens ne croyl; Ne plus ne moins qu’à ceulx qui sont sur l’eau, Passans d’ung lieu à l’autre par basteau,
J1 semble aduiz, à cause du ryuage (1)
Et des grandz flotz, les arbres âu ryuage
Se remuer, chèminer, et dancer :
Ce qu'on ne croyt et qu’on ne peut penser.
De ce j'ay bien voulu ta seigneurie Assauanter, qu’en ceste resuerie Plus longuement ne nous veuilles laisser; Mais quant pourras bonnement delaisser Ta tant aymée et cultiuée estude, Et differer ceste sollicitude De litiger et de patrociner, Sans plus tarder et sans plus cachinner Apreste toy promptement, et procure Les taloniers de ton patron Mercure, Et sur les vents te metz alegre et gent:
Car Eolus ne sera negligent De t’enuoyer le bon et doux Zephyre, Pour te porter où plus on te desyre, Qui est ceans, ie m’en puys bien vanter.
la (ce croy) n’est besoin t'assauanter De la faueur et parfaicte amitié Que treuueras; car presque la moitié Tu en congneuz, quant vins dernierement ; Dont peuz lareste assez entierement Coniecturer, comme subsecutoire.
Ung cas y ha, dont te plaira me croire, Que, quant viendras, tu verras les seigneurs Mettre en oubly leurs estatz et honneurs Pour te cherir, et bien entretenir,
Car ie les oy tester et maintenir Appertement, quant escheoït le propous, Qu'en Poictou n’est ne en France suppous, A qui plus grant familiarité
Veullent auoir, ny plus grant charité.
Car tes escriptz, tant doulx et melliflues, Leur sont, on temps et heures superflues À leur affaire, ung ioyeux passetemps, Dont deschasser les ennuytz et contemps Peuuent des cueurs, ensemble proufficter
(a) 11 faut lire probablement : Mmouvage ; car Rabelais n'eût pas employé le même mot pourles deux rimes. Ce n’est pas le seul passage de cette pièce, dans lequel le sens parait altéré. La faute en est sans doute à Jean Bouchet, qui la publia pour la première fois.
En bonnes meurs, pour honneur mériter.
Car, quant ie liz tes oeuures, il me semble
Que i’apperceoys ces deuz poinctz tout ensemble, Esquelz le pris est donné en doctrine :
C’est assauoir doulceur et discipline.
Par quoy te prye et semons derechief Que ne te soit de les venir veoir grief.
Si eschapper tu puis en bonne sorte, Rien ne m’escrips, mais toi mesmes apporte Ceste faconde et éloquente bouche, Par où Pallas sa fontaine desbouche, Et ses liqueurs castallides distille.
Ou , si te plaist exercer ton douix stile À quelque traict de lettre me rescripre, En ce faisant, feras ce que desire.
Et toutesfoys ays en premier esgard À t’appriuer, sans estre plus esguard, Et venir veoir icy la compaignie Qui de par moy de bon cueur t'en supplie.
A Ligugé, ce matin, de septembre Sixiesme jour, en ma petite chambre, Que de mon lict ie me renouuellays, Ton seruiteur et amy RABELAYS.
Jean Bouchet, à qui une épître /anilière en vers ne coùûlait pas plus qu’un acte de procureur, répondit, en datant sa lettre du fécheux Palais de Poitiers, pour s'excuser de ne pouvoir profiter d'une hospila lité si honorable, à laquelle l'évêque et son neveu, jeune gentilhomme de belle espérance, modéré en son parler et maintien et bien orné d'éloquence, savaient donner plus de prix par cette familiarité sans arrogance et'ces formes aimables, gracieuses et polies, qui caractérisent les gens de bien et de bonne lignée 1).
Il est présumable que ces réunions de savants et de liltérateurs, sous les auspices du bon évêque de Maillezais, mirent Rabelais en rapport avec plusieurs hommes distingués qui manifestèrent,en même temps que’ lui, une sympathie plus ou moins apparente pour la Réforme. Clément Marot, Antoine Héroet, Hugues Salel, Bonaventure des Periers, durent se rencontrer, à peu près vers cette époque, en Poitou, avec Calvin, que Rabelais avait connu sans doute au sortir du couvent, lorsqu'il jeta le froc aux orties. « Il y en a qui disent qu'il se rendit luthérien, et d’autres qu'il devint athée » (2). Le premier lien qui rapprocha Rabelais de Calvin semble avoir été la passion du grec, à laquelle Rabelais était déjà redevable de l'amitié du docte Budé. Calvin, pendant sarésidence à Angoulême, fut surnommé le Grec de Claix, parce qu'il avait étudié la langue grecque avec le secours de Louis du Tillet, curé de Claix. Mais la bonne intelligence ne pouvait être que passagère entre le fanatique réformateur et le philosophe sceptique.
Ce fut certainement dans l'intervalle de 4524 à 4530, que Rabelais se fixa dans un petit village du Perche, nommé Soudé ou Souday, où s’est perpétuée jusqu'à nos jours la tradition de sa résidence comme curé et comme médecin. Le Perche était, à cette époque, une province presque sauvage : couverte de bois, entourée d'étangs et de marais, sans voies de communication et sans aucun mouvement commercial, cette province se trouvait, pour ainsi dire, tout-à-fait isolée au centre de la France et complétement séparée de l'existence politique du royaume (3). On raconte que Rabelais y
(1) La lettre et la réponse se trouvent réunies dans les Spistres familières de Jean Bouchet, Poitiers, 1545, in-folio.
(2) Trésor chronologique dû P. Pierre de Saint-Romuald ; et Théophile Rainaut, De bonis ac malis libris, pars ] » 37.
(3) On lit dans un manuscrit du xvie siècle, conservé à -