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Voici, leur dit-il, un poison très subtil que Je suis allé chercher en Italie pour vous délivrer du roi
et de ses
chercha un refuge contre des persécutions qui ne pouvaient provenir que de ses imprudences en matière religieuse ou de ces excentricités au point de vue de la règle de son ordre. Selon cette tradition, qui à survécu aux documents de l'histoire, il se serait alors retiré auprès de ses condisciples de la Basmette, les frères du Bellay, qui faisaient reconstruire le château de Glatigny, où ils étaient nés, sur les terres de leur seigneurie patrimoniale. Celui qui dirigeait avec le plus d'intérêt cette magnifique reconstruction était le fameux capitaine Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, dans la maison duquel Rabelais paraît avoir eu d'abord la charge de secrétaire ou celle de chapelain. Les cinq frères, qui faisaient la gloire de cette illustre famille, venaient se reposer ensemble, ou tourà-lour, des fatigues de la vie politique, dans cette belle et délicieuse retraite de Glatigny, où l’un d'eux, Martin du Bellay, finit par s'établir à demeure fixe, après la mort du sire de Langey.
Rabelais logeait done ordinairement au château de Glatigny, lorsque Guillaume du Bellay, son premier maitre, y résidait avec tout le luxe et le fracas d'un
la bibliothèque publique de Châteaudun : « Nam, in ea parte qua Uuellos seu Perticenses attigit, sylvosa est et lucis ac nemoribus densisque arboribus opaca, stagnis, pascuis, armentis et paludibus exinde refertissima. »
enfants,
train de prince, au retour d'une de ses ambassades ou de ses campagnes militaires. Ce grand homme de guerre aimait les études historiques, et ne dédaignait pas de consacrer ses loisirs à la composition de divers ouvrages d'histoire écrits en latin et en français, auxquels Rabelais eut certainement une grande part. Lorsque Jean du Bellay, qui commencait à se distinguer aussi dans Îles négociations diplomatiques, arrivait à Glatigny , après avoir séjourné dans une cour étrangère, ou à la cour de France, ou dans son diocèse de Bayonne, Rabelais s’'empressait de se mettre à ses ordres et de lui offrir le service d’une plume exercée, pour la rédaction de ses harangues, de ses lettres et de ses mémoires d'Etat; en outre, Jean du Bellay cullivait avec passion la poésie latine, et Rabelais, qui lui était bien supérieur dans ce genre de littérature , travaillait sans doute à perfectionner les vers lyriques de son illustre patron (1). On attribue ainsi à Rabelais,
(1) Dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Paris, que nous regardons comme un brouillard autographe de Rabelais et dont nous parlerons plus loin, il y a des vers latins du cardinal du Bellay, qui semblent inédits et que l’auteur du manuscrit a chargés de corrections, après les avoir copiés de sa main. Le poète Salmon Macrin revoyait aussi les poésies du cardinal, avant de les publier avec les siennes.
Paris, — imp. Lacour ET C°, rue Soufflot, 46 9
10 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
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plutôt qu’à l’un des frères du Bellay, cette inscription gravée en lettres d’or, sur une lable de marbre, au fronton de la grande porte du château de Glatigayÿ :
PAX HABITET SECURA DOMI , SIT ROBUR IN ARMIS : CONSILIUM PRUDENS ARMA DOMUMQUE REGAT.
On rapporte au séjour de Rabelais dans la maison des du Bellay deux anecdotes, qui pourraient bien n'être que des contes populaires, mais qui ont pourtant traversé trois siècles en passant de bouche en bouche, comme des traditions authentiques attachées aux souvenirs du château de Glatigny (1). Jean du Bellay était la providence des pauvres du pays : il avait ordonné qu'on ne leur refusât jamais l'aumône, el tous les mendiants qui se présentaient à l'entrée du château y recevaient une large hospitalité. La table était toujours mise pour eux, à toute heure de nuit et de jour, et on ne les laissait pas repartir avant qu'ils eussent rempli leur ventre et leur bissac. Rabelais, qu’on ne connaissait pas encore à Glatigny, y arrive un soir, vêtu en mendiant, couvert de poussière, accablé de lassitude, mourant de faim et de soif. Il s'était enfui, on ne sait d’où, sous un déguisement qui devait le soustraire aux recherches des sergents. Il demande, d'un ton impérieux, à boire et à manger : on lui apporte la pitance ordinaire des gueux de passage. Il goûte le vin, il goûte la soupe, en faisant la grimace; il s'indigne et crie pour qu'on lui donne de meilleur vin et des aliments plus succulents. On s'étonne de voir un mendiant si exigeant et si délicat ; on lui obëit néanmoins. Mais Rabelais ne se tient pas encore pour content : en voyant fumer lés mets qu'on va servir sur la table seigneuriale, en voyant déboucher les bouteilles qui doivent se vider dans les verres des convives du maître de céans, il veut goûter ces vins et ces mets ; sa faim renaît, sa soif augmente. Il faut employer la force pour l’empêcher de faire main-basse sur les flacons et les plats. On court avertir Jean du Bellay : on lui raconte les incroyables prétentions de l'audacieux mendiant ; on attend des ordres pour expulser ce drôle. Mais Jean du Bellay, qui se mettait à table, ne fait que rire du singulier épisode qui se passe dans ses cuisines et ordonne qu’on lui amène l’auteur de tout ce bruit. On introduit en sa présence Rabelais, qu’il accueille d’abord avec bonté, qu’il embrasse après l'avoir reconnu, et qu’il fait asseoir auprès de lui, en disant à sesgensébahis, que c'est«le plus gentil
esprit et le plus docte personnage de la république des lettres. »
Un jour (Rabelais était devenu un des domestiques de la famille du Bellay, mais il ne mangeait pas à la table des seigneurs de Glatigny, quoiqu'il assistât souvent à leurs repas, où il les divertissait de ses bons mots), on pêcha dans la rivière voisine, le Coueteron, un poisson d'une grosseur extraordinaire qui fut réservé pour labouche de monseigneur Jean du Bellay. Ce poisson, qu'on appelle {ourte dans le pays, a la chair la plus blanche et la plus exquise. Rabelais le convoitait des yeux, en le voyant paraître sur la table de son maître : au moment où l’écuyer-tranchant allait dépecer la {ourte, Rabelais fit un pas en avant, et touchant du doigt le plat d'argent où le poisson s'étalait dans toute sa splendeur, il prononça ces deux mots avec un air doctoral : duræ coctionis. Jean du
(1) Ces traditions et la plupart des détails entièrement nouveaux relatifs au séjour de Rabelais dans le Perche nous ont été fournis par le docteur Piron, qui a longtemps habité Glatigny, et qui a rassemblé une foule de renseignements précieux sur les anciens seigneurs de ce chàteau. Nous faisons usage d’un savant mémoire manus-
crit, que M. le docteur Piron a bien voulu nous commu niquer.
Bellay en conclut que ce poisson-là n'était pas facile à digérer, et il le renvoya à l'office, avant qu'on l'eût entamé. Rabelais se hâta de rejoindre le poisson qu’il semblait avoir frappé d'une sentence médicale, et il lui fit une telle fête, qu'il ne laissa que les arêtes. On ne manqua pas de dire à Jean du Bellay comment maître François avait donné un fier démenti à son arrêt contre le poisson. « Pourquoi, lui demanda le prélat, avez-vous prétendu que ce poisson était indigeste, duræ coctionis? — Je ne parlais pas du poisson, monseigneur, reprit Rabelais, mais bien du plat que je touchais en disant : duræ coctionis , et de fait, je n'ai point essayé d'y mordre » (1).
Les seigneurs de Glatigny avaient, entre: tous leurs priviléges, le droit de nomination à la cure de Souday, qui était dépendante de leur château : c’est un fait à peu près incontestable , que Rabelais fut pendant quelques années le tilulaire de cette cure, et qu’il la desservit, du moins en qualité de chapelain de Glatigny. On voit encore, dans le chœur de l’église de Souday, cinq fenêtres ogivales, garnies de vitraux peints, et l'opinion constante des habitants de la localité persiste à reconnaître Rabelais dans un des personnages représentés sur ces vitraux. Ce personnage portant l'habit ecclésiastique, est agenouillé, les mains jointes, devant le crucifix ; derrière lui, saint Jean-Baptiste, caractérisé par ses emblèmes ordinaires, l'agneau et le roseau en croix, semble avoir pris sous sa protection le pécheur agenouillé qui fait amende honorable en disant : in manibus tuis sortes meæ. Ce pécheur-là, dont les cheveux plats, les yeux larges, la bouche bien fendue, le nez aplati et la physionomie goguenarde rappellent évidemment cerlains portraits de Rabelais dans sa jeunesse, pourrait bien n'être cependant qu’un des frères du Bellay, puisque trois d'entre eux, Guillaume, Jean et Réné du Bellay, sont très reconnaissables dans les peintures de deux fenêtres voisines. Néanmoins, tousles curés de Souday, qui se glorifiaient d'avoir eu Rabelais pour prédécesseur, se sont transmis de l’un à l’autre cette tradition, en y ajoutant des particularités erronées plus propres à la contredire qu'à la prouver. Ainsi, on a prétendu que Jean du Bellay et ses frères, qui firent restaurer entièrement l'édifice, dans l'intervalle de 1526 à 1534, avaient voulu perpétuer le souvenir de la réconciliation de Rabelais avec l'Eglise et de son absolution par bref du pape ; mais il est impossible de croire que Guillaume du Bellay, sire de Langey, vice=roi de Piémont ; Jean du Bellay, évêque de Bayonne et de Paris, ambassadeur du roi de France, et Réné du Bellay, évêque du Mans, aient jamais consenti à élever jusqu’à eux leur chapelain, leur secrétaire et leur médecin, en lui donnant place à leurs côtés sur les vitraux de Souday. Il faudrait, pour expliquer cet étrange assemblage, que Rabelais eût fait peindre lui-même ces vitraux à ses frais et se fût mis sans façon sous la protection immédiate de saint Jean-Baptiste, patron de son bienfaiteur. Au reste, les vitraux existent encore presque intacts, quoique, dans ces derniers temps, un incendie ait détruit le bas d'une fenêtre, où les dates 1526-1534 étaient peintes dans un cartouche.
Rabelais, curé de Souday, préféra bientôt aux devoirs de la prêtrise séculière, pour lesquels il se sentait peu de vocation, l'exercice actif de l’art médical. Il n'avait pas encore éludié la médecine, en suivant les cours d’une faculté ; mais ils’était passionné pour cette science et il commençait à la pratiquer avec beaucoup de bonheur, après-en avoir pris la théorie dans les livres des anciens et des modernes. L'étude de la botanique lui permit bientôt de connaître les vertus des plantes et
(1) Nous nous rappelons avoir lu cette anecdote dans plusieurs Ana, notamment dans les Lettres curieuses de M. de B. (Bordelon), qui font partie de ses Diversités curieuses, en 12 vol. in-12, mais les Ana parlent d'une lame proie, et non d’une tourte.
FRANÇOIS RABELAIS. j{
de les appliquer au traitement des maladies. IT avait d'abord expérimenté sur ses paroissiens, qui réclamaient ses soins d'autant plus volontiers qu’ils ne le payaient pas ; lui, en revanche, ne se faisait pas scrupule d'opérer à leurs dépens : il devint de la sorte, en peu de temps, un habile praticien, et sa réputation de docteur se répandit dans tout le pays percheron. A cette époque, il n’y avait des médecins que dans les grandes villes ; on ne s’en portait peut-être pas plus mal dans les campagnes. Rabelais cessa d’être curé de village pour se faire médecin empirique. Il était sans cesse par voie et par chemin, monté sur sa mule, cherchant des malades à guérir et ne songeant qu'à se perfectionner dans un art qu'il avait appris surtout dans Hippocrate et dans Galien. On peut supposer que l'ingratitude de ses clients s'était signalée à son égard, dans plusieurs occasions qui lui avaient laissé un fonds de ressentiment contre les Percherons et les Manceaux, en général; car, dans son cinquième livre, chapitre 31, il les représente comme des fourbes et des menteurs.
Rabelais était condamné cependant à vivre avec eux. Il fat obligé, on ignore pourquoi, de s'éloigner de Glatigny et de renoncer à la cure de Souday; il resta toutefois sous la protection seigneuriale de la famille du Bellay, et il alla se loger dans le village de Langey, vis-à-vis du château de ce nom, vieille forteresse féodale, que Guillaume du Bellay affectionnait comme le berceau de ses ancêtres. Ce seigneur avait donné à Rabelais une petite maison, que celui-ci fit reconstruire et décorersur ses propres dessins. Cette maison, qui n'a pas entièrement changé de physionomie, rappelait sans doute à son propriétaire la métairie de la Devinière où il avait passait son enfance et qu'il regrettait surtout au milieu des agitalions de sa vie errante et tourmentée. Elle ne se composait que d'un rezde-chaussée divisé en deux chambres, dont l'une était l'étude, l'autre la salle ; uné vis en bois conduisait au grenier où devait être l'observatoire astronomique de Rabelais. Des fenêtres inégales éclairaient le rez-dechaussée, où l’on trouve encore une vaste cheminée en pierre, tout-à-fait semblable à celle qui est figurée dans les vieilles estampes représentant la chambre de Rabelais à la Devinière. L’observaioire avait une espèce de balcon, formé par une grande mansarde (1), qui s'élève jusqu'au sommet de la toiture, et qui est couronnée par des sculptures grossières en bois ou en plomb. Le faîte de cette mansarde est orné de deux lamproies qui se dressent en baldaquin et se réunissent par l'extrémité de leurs queues. Rabelais avait adopté pour armes parlantes la lamproie, comme s'il était fier de montrer à tous les yeux l'enseigne du cabaret de son père. Enfin, au fronton de la mansarde , un médaillon en pierre, fruste et dégradé par le temps, offre l’image d'un homme barbu, qui reproduit assez naïvement les principaux traits du masque rabelaisien (2).
C'est dans cet ermitage que Rabelais a passé plusieurs années, au milieu d’une solitude agreste, entouré de ses livres, absorbé par ses études et menant de front, dans ses travaux, la science et les lettres, la philosophie, la linguistique, l'astronomie et la médecine, C’est dans cette retraite modeste qu'il alla souvent
(1) Quoique ce mot-là rappelle seulement l'architecte Mansard, qui avait adopté le mode de construction, auquel est resté son nom, les fenêtres ménagées sur le toit, et formant une espèce de niche ornée de sculptures, appartiennent au Style architectural du xvi£ et même du xve siècle.
(2) Voyez, à la bibliothèque publique de Châteaudun, un manuscrit inédit de l’abbé Bordas, rédigé en 1780 : « François Rabelais, dit l’auteur de ce manuscrit, n’est pas encore dans l'oubli à Langey. On montre, dans ce bourg, une maison, la dernière à gauche en allant à Boisgosson, que l’on dit avoir été bâtie par le cardinal; elle porte encore son nom (le Rabelais); on y donne pour sa figure un buste en pierre tendre, un peu mutilé, qui est au-dessus d’une fenêtre de cette maison et dans son couronnement. »
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se confiner et se cacher, pendant le cours de sa carrière vagabonde et traversée de tant de vicissitudes. Il est certain que l’auteur de Gargantua et de Pantagruel aimait la vie contemplativeet tout ce qui luisert d’aliment dans les spectacles de la nature. « Les vers que Clément lui a adressés (1), dit le savant docteur Piron dans son curieux mémoire sur la maison de Rabelais, nous portent à croire que, dans maintes occasions, il aurait manifesté Je désir de vivre à la campagne , loin des grands et du tumulte des villes. Sous le climat du Perche, où les hivers durent six mois, Rabelais avait retrouvé au milieu de sa liberté les ombrages frais en été et la vie claustrale dans la froide saison. » Clément Marot, en dédiant à Rabelais ces vers imités de Martial (liv. v, épigr. 21), se rappelait peut-être l'invocation de Panurge dans la tempête : « O que trois et quatre fois heureux sont ceulx qui plantent choulx! O Parces', que ne me filastes-vous pour planteur de choulx ! »
Les mesuresde rigueur, invoquées parle clergécatholique et ordonnées par le parlement de Paris contre les novateurs, frappèrent d’abord quelques gens de lettres qui s'étaient faits les disciples de Calvin : Clément Marot encourut un procès criminel pour avoir mangé du lard en carême ; Bonaventure des Periers fut dénoncé comme athéiste par Sagon, abbé de Saint-Evroul , et faillit être traduit en justice pour des propos qu’il avait: tenus en se promenant avec des gentilshommes sur une terrasse du château d'Alencon , chez la reine de Navarre; enfin Louis Berquin, qui partageait les croyances luthériennes avec les hommes les plus éclairés de cette époque, fut condamné au feu par une commission extraordinaire du parlement, et, malgré les efforts de Guillaume Budé pour obtenir qu'il fît amende honorable devant la Sorbonne, il subit son arrêt en place de Grève, le 17 avril 1530. Les flammes du bûcher, qui consuma ses livres avec lui, jetèrent une sinistre lueur dans l'esprit de ses amis et de ses adhérents. Il est permis de supposer que Guillaume Budé , qui s'était si fort employé pour sauver Louis Berquin , invita ensuite tous les gens de lettres qu’il savait imbus des mêmes doctrines à n’en plus faire parade, et même à se soustraire par la fuite aux accusations d'hérésie qui allaient couvrir la France de potences et de bûchers. Rabelais, aussi bien que Berquin, haïssoit mortellement l’änerie des sorbonnistes el moines, de sorte que souvent il ne pouvoit dissimuler, voire entre les plus apparents du royaume, de dire contre eulx ce qui lui en sembloit (2). Il était done gravement compromis, et il se trouvait exposé à la vengeance des moines, qu'il n'avait que trop expérimentée déjà. Ce fut en présence d’un danger imminent qu'il dut renoncer à sa chère ville de Chinon, où il avait pignon sur rue ; à son clos de la Devinière, où il récoltait de si joli vin ; à sa petite chambre d'étude du château de Legugé; à son bon maitre l'évêque de Maillezais, à ses illustres amis du château de Glatigny, à sa maisonnelte de Langey, à tout ce qui l'attachait enfin au sol de la Touraine et du Poitou. Il s’en alla seul, à l’âge de quarante-deux ans, étudier la médecine à Montpellier, dans cette faculté célèbre qui avait fait oublier l'ancienne école de Salerne.
On raconte que, le jour même de sen arrivée à Montpellier, il suivit la foule qui se portait à la Faculté de médecine pour entendre une thèse publique : là, s'étant mêlé aux auditeurs dans la grande salle, il ne s'occupa d’abord qu’à regarder les tableaux qui la
(4) Nous citerons plus loin ces vers, qui ne parurent qu’en 4539, avec la Suite de l’ Adolescence clémentine.
(2) On peut appliquer à Rabelais ce que Simon Goulard dit de Berquin (Hist. des Martyrs persécutés et mis à mort pour la vérité de l'Evangile, édition in-fol. de 1619, pag. 104), avec qui l’auteur de Panlagruel offre une singulière analogie de sentiments et de but.
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décoraient; mais, comme la discussion s’engageait sur la vertu des plantes et des herbes , il prêta l'oreille, et manifesta bientôt son mécontentement par une pantomime étrange qui attira l'attention de toute l’assemblée : il branlait la tête, haussait les épaules, roulait des yeux ardents, grinçait des dents, rongeail ses ongles, se frappait la poitrine. Le doyen lui envoya un appariteur qui le pria d'entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs et de prendre part à la discussion. Rabelais, dont l'air majestueux et la belle physionomie avaient commandé une sorte de respect aux membres de la Faculté, s’excusa d’émettre son avis en présence de tant d'illustres professeurs , lui qui n’était pas même bachelier en médecine. Après cet exorde plein de convenance et de modestie, il entra de plain-pied dans la discussion , et abordant une à une toutes les questions de botanique médicale qui avaient été posées, i! les traita si éloquemment, si profondément , si ingénieusement, que la surprise et l'admiration des assistants éclatèrent avec transport et accompagnèrent Rabelais, à la suite de cette thèse improvisée, qui remplaca pour lui celle du baccalauréat (1).
Le lendemain, il s’inscrivit sur les registres des matricules, en ces termes, qui ne reproduisent que le sens de l'élégant latin de l'original : « Moi, François Rabelais, Chinonais, du diocèse de Tours, j'ai été amené ici par amour des études de la médecine, et je me suis choisi pour pére l'illustre seigneur Jean Schyron, docteur et régent dans cette féconde univérsité. Donc, je promets d'observer tous les statuts de la Faculté de médecine, lesquels sont observés par ceux qui ont donné leur nom de bonne foi, en prêtant serment comme il est d'usage; el sur ce, j'ai écrit mon nom, de ma propre main, le seizième jour de septembre 1530. RABELAIS. » Un mois après, il obtint une dispense spéciale pour être recu bachelier, quoique les délais de rigueur ne fussent pas écoulés depuis son inscription matriculaire; il consigna lui-même son nouveau titre sur les registres de la Faculté : « Moi, François Rabelais, du diocèse de Tours, j'ai été promu au grade du baccalauréat , le premier jour du mois de novembre 1539, sous le révérend maître èsarts et professeur de médecine Jean Schyron. RABE- LAIS » (2).
Rabelais commença presque aussilôt les Zeçcons du cours que les nouveaux bacheliers étaient tenus de faire pendant trois mois : il expliqua devant un nombreux auditoire les Aphorismes d’Hippocrate et l'4rs parva de Galïien (3). Rabelais n’était pas satisfait de la version latine adoptée pour l’enseignement ; il y voyait des omissions, des contre-sens, et même des interpolations grossières. 11 se servit donc d’un précieux manuscrit de l'original grec qu’il possédait ,
(1) Voyez Elogia Rabelæsina, prem. part., p. 340.
(2) Mém. pour servir à l'hist. de la Faculté de médecine de Montpellier, par Astruc, pag. 317 et 318. « Ego Franciscus Rabelæsus, Chinonensis, diæcesis Turonensis, huc adpuli studiorum medicinæ gratia, delegique mihi in patrem egregium dominum Joannem £Scurronem , doctorem, regentemque in hac alma Universitate. Polliceor autem me Omnia observaturum quæ in prædicta medicinæ Facultate Statuuntur et observari solent ab ïis, qui nomen bona fide dedere , juramento, ut moris est, præstito: adscripsique nomen meum manu propria. Die 16 mensis septembris anno Domini 1530. RABELÆSUS. »
« Ego Franciscus Rabelæsus, diœcesis Turonensis, promotus fui ad gradum baccalaureatus, die 1 mensis novembris anno Domini 1530, sub reverendo artium et medicinæ professore magistro Joanne Scurrone. RABELÆSUS. »
(3) On donnait ce nom au traité intitulé 4rs medicinalis, que Rabelais nomme Ars medica dans la préface dédica-
toire de son édition des Aphorismes, préface qui nous;
fournit ces détails.
pour rectifier les erreurs de l'interprète latin, et rétablir le véritabe sens du texte à l’aide de quelques variantes. Ces éclaircissements philologiques firent beaucoup d'honneur au nouveau bachelier, qui se montrait déjà digne du bonnet de docteur.
Ce fut peut-être à l’occasion de ce premier succès, qui couronna son baccalauréat, que Kabelais institua un cérémonial burlesque et singulier, que les étudiants en médecine de Montpellier observèrent religieusement jusqu'au dernier siècle, en l’attribuant toujours à leur célèbre prédécesseur Francois Rabelais. Voici quel était ce cérémonial. Après l'acte (examen) du baccalauréat , les professeurs passaient dans la salle du Conclave pour délibérer, et le chancelier, ou, à son défaut, le doyen de la Faculté, faisant approcher le candidat, lui disait à haute voix : Zndue purpuram, conscende cathedram, et grates aga quibus debes (Revêts la robe rouge, monte en chaire, et rends grâce à qui tu le dois). Le bachelier descendait bientôt de la chaire, au pied de laquelle il recevait les félicitations du professeur qui l'avait interrogé. Ensuite, il traversait la salle des Actes pour se rendre au Conclave avec tous les professeurs. Alors, ses condisciples et amis, qui. l'attendaient au passage, confirmaient par des coups de poing sa réception comme bachelier, Ces coups de poing étaient comme un adieu des éludiants à leur camarade, qui s'élevait d'un degré Scientifique au - dessus d'eux et cessait d'être leur égal en sortant de la salle où il avait passé son examen {1).
Rabelais, qui n’avait rien perdu de la gaïté de sa Jeunesse, ne se faisait aucun scrupule, en descendant de sa chaire et en déposant la robe rouge, de s’essayer comme acteur, devant un joyeux auditoire, dans des farces qu'il composait lui-même. Ses compagnons d'études, qu'il nomme ses antiques amis, et qui n'étaient encore que bacheliers comme lui, Antoine Saporta, Guy Bourguier , Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier et Guillaume Rondelet l’aidèrent à jouer la morale Comédie de celui qui avoit espousé une femme mute (muette). « Je ne ris Onc tant qu'à ce patelinage! » dit Rabelais, en racontant le sujet de cette mrralité, que Molière n’a pas dédaigné d’imiter dans le Médecin malgré lui (2). Les poètes de ce temps-là étaient volontiers comédiens. André de la Vigne et Pierre Gringoire paraissaient en scène, dans leurs soties et leurs moralités; Clément Marot, clerc de la Basoche, s'était enrôlé dans la troupe des Enfants sans souci, et Jean Bouchet, tout procureur qu'il fût, figurait publiquement en costume de diable dans /a Passion, qu'on représentait souvent à Poitiers et à Doué. Les jeunes acteurs, qui avaient concouru à la représentation de la farce de Rabelais, devinrent comme lui, à peu de temps de là, les lumières de la science médicale à Montpellier, surtout Antoine Saporta , qui fut doyen de la Faculté, et Guillaume Rondelet, qui se fit une haute réputation par ses travaux sur l'histoire nalurelle des poissons.
Ce fut sans doute en coopérant aux recherches de Guillaume Rondelet, que Rabelais retrouva la saumure de garum, que les anciens employaient comme purgatif et dont la recette était perdue Cette saumure, chantée par Horace, Ausone et Martial, était autre'ois extraite des œufs de quelques poissons sans écailles. Rabelais essaya de se servir d’un petit poisson de mer, nommé picarel, qu'on pêche en abondance sur les côtes du Languedoc, et qui, de même que la sardine et l’anchois, acquiert par la salaison un goût piquant et dé-
(1) Histoire de la Faculté de médecine de Montpellier, pag. 329 et 331. Il y a quelque analogie entre ces coups de poing et ceux des noces de Basché dans Pantagruel, 1. 1V, C., XIL à XVI.
(2) Voyez Pantagruel, 1. 111, C. xxxiv.
poche t-on ct 2 ea on
licat, Ce poisson prit dès lors le nom de garon, à cause du garum qu'on fabriqua d'après la recette inventée par Rabelais. Cette découverte gastronomique et hygiénique à la fois, que Rabelais s'empressa de communiquer à ses amis, obtint les honneurs d’un éloge en vers français et en vers latins à Lyon et à Paris en même temps Elienne Dolet et Clément Marot célébrèrent la renaissance du garum (1) que Rabelais avait annoncée aux savants et aux gourmets dans cette épigramme adressée au docte imprimeur de Lyon :
Quod medici quondam tanti fecere priores, Ignotum nostris en tibi mitto Garum.
Vini addes acidi quantum vis, quantum olei vis, Sunt quibus est oleo plus sapidum butyrum.
Dejectam assiduis libris dum incumbis, orexim Nulla tibi melius pharmaca restituent, Nulla et aqualiculi mage detergent pituitam,
Nulla alvum poterunt solvere commodius.
Mirere id potius quantum vis dulcia sumpto Salsamenta Garo , nulla placere tibi.
Quoique Rabelais ne fût pas encore recu docteur (peut-être les règlements de la Faculté fixaient-ils un délai de rigueur entre le baccalauréat et le doctorat), il était considéré comme un des professeurs les plus savants et les plus éloquents de l’Université de Montpellier. Le choix qu’on fit de lui pour plaider la cause de l’Université auprès du chancelier Duprat prouve assez l'estime et la confiance qu'on accordait à ce simple bachelier. Le chancelier avait porté atteinte à quelques-uns des priviléges de la Faculté de médecine de Montpellier , sans doute pour satisfaire les prétentions rivales de la Faculté de Paris; de plus, il s’opposait à la réouverture du collége de Gironne, qui avait été fermé par suite des guerres de Louis XI et de Charles VIII contre les rois d'Aragon, et il voulait enlever à l'Université les bâtiments et les revenus de ce collége abandonné. Rabelais fut choisi comme le meilleur ambassadeur qu’on pût envoyer à Duprat, qui aimait les gens d’espril, les beaux parleurs et les bons compagnons. Mais Rabelais, arrivé à Paris pour cette affaire, réclama inutilement une audience du chancelier.
Ce fut alors qu'il imagina, dit-on, de s’affubler d'un costume étrange et comique, avec une longue robe verte, un bonnet arménien, des chausses pendantes, une énorme écritoire ou galimard à la ceinture, et des lunettes attachées à son bonnet, ainsi qu'il a représenté Panurge dans le Pantagruel : il se mit à se promener magistralement, ainsi vêtu, sur le bord de la Seine, près du couvent des Augustins [où est situé actuellement le marché de la Vallée), visà-vis l'hôtel d'Hercule, où logeait le chancelier. La singularité de son habiliement et de sa démarche ameuta les passants autour de lui. Le bruit de la foule, qui riait de cette mascarade et qui en attendait quelque spectacle extraordinaire, attira le chancelier à la fenêtre, et voyant ce personnage ridicule qu’on entourait à l’envi, il lui fit demander son nom et sa condition : « Je suis l’écorcheur de veaux , » répondit Rabelais.
Cette réponse piqua davantage la curiosité de Duprat, qui voulut connaître ce qu'il venait faire à Paris; mais, quand un page vint annoncer à Rabelais le désir du chancelier, Rabelais lui parla en latin ; le page alla chercher un gentilhomme qui comprenait le latin : Rabelais s’exprima en grec; un autre parut sachant le grec : Rabelais l'apostropha en espagnol ;
(1) Les vers de CI. Marot ne se trouvent pas dans ses
œuvres; mais Etienne Dolet en parle dans les siens. Voyez Elogia Rabelæsina, prem. part., p. 350.
puis en italien , puis en allemand, puis en anglais, puis en hébreu, à chaque nouvel interprète qui se présentait. Enfin Duprat donna ordre de l'introduire, et Rabelais, laissant de côté ces langues étrangères, qui avaient si fort embarrassé les truchements, commença en français une harangue, adroitement préparée, dans laquelle il exposait les motifs de sa mission. La tradition ajoute que le chancelier fut émerveillé du savoir, de l’élnquence et de la gentillesse de l’orateur, à tel point qu'il lui accorda le maintien des priviléges de la Faculté de médecine de Montpellier et le rétablissement du collége de Gironne. On prétend que Rabelais a consacré dans son Pantagruel le souvenir de la comédie des langues, qui lui avait gagné les bonnes grâces du premier ministre de François ler (4).
Le succès de l'ambassade de Rabelais semble constalé par un usage qui s'établit dans la Faculté de Montpellier, et qui s’est perpétué jusqu'à nos jours. On conserva la robe qu'il portait à cette époque , et qui était, comme celle de tous les clercs de médecine ses condisciples, en drap rouge, à larges manches, avec un Collet de velours noir et les initiales de son nom brodées en or (Franciscus Rabelæsus Chinonensis). Les bacheliers revêtaient cette robe pour passer leur cinquième examen, etils ne la quittaient pas, sans en emporter un morceau qui avait à leurs yeux le mérite d'une relique. Cette robe révérée était devenue si Courte au commencement du xvue siècle,
qu’elle ne descendait plus qu’à la ceinture des réci-
piendaires. On la remplaça par une robe neuve, en 1610 , et il fallut encore la renouveler tout entière, en 1720 : ce fut le vénérable François Ranchin, chancelier de la Faculté, qui voulut rendre cet hommage à la mémoire de Rabelais (2).
Malgré la considération dont il jouissait à Montpellier, Rabelais quitta cette ville, avant même d'yavoir été recu docteur; mais, comme il exerçait la médecine et se qualifiait médecin, on doit supposer que rien ne manquait à son éducation médicale, el que des circonstances particulières l'avaient empêché de prendre le degré du doctorat. Dans les premiers mois de l’année 1532, il se rendit à Lyon, probablement sur les instances d'Etienne Dolet, qui lui conseillait de faire des livres et d’en publier. Plusieurs biographes ont pensé que Rabelais devint correcteur dans une imprimerie. On sait quelles connaissances étendues et variées élaient exigées d’un correcteur, dans ce temps-là, où les imprimeurs célèbres mettaient leur gloire à ne pas laisser une seule faute dans les éditions sorties de leurs presses. Les savants les plus illustres ne dédaignaient pas, à cette époque, par amour des lettres, de remplir le rôle de correcteurs d'épreuves dans les ateliers typographiques, à l'exemple des doctes prélats Campanus, évêque de Teramo, et André, évêque d’'Aleria, qui avaient corrigé eux-mêmes les impressions de Swynheim, de Pannartz et d'Ulric Gallus. Ce serait donc dans l'imprimerie de Sébastien Gryphe, ou Gry-
(1) Voyez la rencontre de Panurge, qui n’est autre que Kabelais lui-même, avec Pantagruel, 1. 11, c 1x. On a révoqué en doute la facétie que Rabelais avait imaginée pour pénétrer jusqu’à Duprat; mais elle n’a rien d'invraisemblable , et elle se trouve rapportée dans les manuscrits de Dupuy, qui la tenait des contemporains mêmes de Rabelais. Astruc et d’autres autorités prétendent que cette histoire est fausse, les priviléges de la Faculté de Montpellier n'ayant jamais été abolis ni attaqués par le chancelier Duprat, ni par le parlement de Paris ; mais l’abbé Pérau, qui avait fait de des recherches à ce sujet, dit positivement, dans son édition de Rabelais et dans les Mémoires de Niceron, que la mission de Rabelais concernait surtout le collége de Gironne.
(2) Mém. de la Fac. de méd. de Montpellier, p. 329. Notice hist., bibliogr. et crit. sur Fr. Rabelais, par M 'H. Kuhnhoitz, Montpellier, Jean Martel, 1827, in-12, p. 32. M. Kuhnholtz nie l'existence des lettres F. R. C. sur le collet de cette robe.
phius, que Rabelais aurait donné 8es soins à ces belles éditions grecques et latines, qui offrirent pour la pre-
-mière fois un errata, en témoignage du travail minutieux de la correction des textes.
Quoi qu'il en soit, Rabelais avoua la part qu'il avait prise à la publication de quelques éditions, en les faisant précéder d'épîtres dédicatoires à ses amis. Il publia d'abord le second volume des Lettres médicales de Jean Manardi. de Ferrare (le premier avait paru à Ferrare, en 1521): Joannis Manardi Ferrariensis Epistolarum medicinalium, tomus secundus (Lu gduni, Gryph., 1532, in-8°). L'épitre dédicatoire, datée de Lyon, 3 juin, est adressée à André Tiraqueau, judici æquissimo. 1 publia ensuite une édition revue et corrigée de la version latine des Aphorismes et de plusieurs traités d'Hippocrate et de Galien, traduits du grec par Nicolo Leoniceno, Antoine Musa, André Brentio, et Copus, avec cette épigraphe en deux vers qui portent le cachet pantagruëlique de l’auteur :
Hic medicæ fons est exundantissimus artis :
Hinc, mage ni sapiat pigra lacuna, bibe!
Cette édition est intitulée : Hippocratis ac Galeni libri aliquot, ex recognitione Francisci Rabelæsi, medici omnibus numeris absolutissimi (Lugd., Gryph., 1532, in-16 de 417 p., plus les Aphorismes en grec ionique, ex fide vetustissimi codicis). L'épi're dédicatoire, datée de Lyon, des ides de juillet, est adressée à l’évêque Geoffroi d'Estissac, clarissimo doctissimoque viro. Le travail de l’éditeur consiste en quelques courtes notes marginales, qui rectifient ce que les traductions ont de défectueux. Il publia encore, cette année-là, deux pièces apocryphes : un Testament de Lucius Cuspidius, que Pomponius Lætus avait fabriqué au xve siècle, et un Contrat de vente, que Jovien Pontan avait fait passer pour un curieux monument de l'antiquité. Rabelais fut la dupe de cette double supercherie, qu'il ne pardonna jamais à ces auteurs, à en juger d'après les sarcasmes dont il les poursuit dans le Pantagruel. Son édition, tirée à deux mille exemplaires, comme il nous l'apprendlui-même dans sa préface, est intitulée : £x reliquiis venerandæ antiquitatis, Lucii Cuspidii Testamentum ; item Contractus venditionis, antiquis Romanorum temporibus initus (Lugd., Gryph., 1532, in-80 de 45 p.), et dédiée, sous la date du mois de septembre 1532, à Amaury Bouchard, président du parlement et maître des requêtes, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie écrits en latin (1).
Il s'était rencontré, dans l'atelier typographique de Gryphe, avec un savant Soissonnais, nommé Hubert Sussanneau, qui y remplissait aussi l’humble emploi de correcteur. Sussanneau donnait ses soins à la révision du texte d'un Horace et de plusieurs traités de Cicéron ; il s'occupait aussi, dans ses moments perdus, d’un Dictionarium ciceronianum, et il composait de petites pièces de poésie latine. Ce fut Etienne Dolet qui le mit en rapport avec Rabelais, et celui-ci rendit pleine justice à l’érudition de Sussanneau. Mais une brouille éclata entre eux, à l'occasion de l’hérésie luthérienne, que Rabelais défendait et que Sussanneau attaquait. Celui-ci avait déjà fait ses preuves de catholique orthodoxe, en prenant fait et cause pour Pierre Cordonnier, prieur de la Grande-Chartreuse, dans une controverse au sujet des vœux monastiques, que condamnait le luthéranisme. Son ouvrage est intitulé: 4pologia Petri Sutoris, doctoris theologi, carthusianæ profjes-
(1) Voyez, sur l'édition de ces deux pièces supposées, une curieuse notice de Dreux du Radier dans le Journal de Verdun , octobre 1756. On s'étonne qu'une édition tirée à 2,000 exemplaires soit devenue si rare. N’est-il pas supposable que Rabelais l’a retirée du commerce et détruite, en reconnaissant son erreur?
CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
sionis, in qua quantum momenti afferant veræ spirilus libertati vota, facile perspicietur et ea ipsa evangelicorum auctoritate firmari (Parisiis, 1531, in-8°). Rabelais, qui avait une tendance décidée pour toutes les nouvelletés de la Réformation, essaya peut-être de faire de Sussanneau un prosélyte de Luther ou de Calvin. Sussanneau était, dans ce moment-là, fort amoureux d'une fille, nommée Claudine Desnos, que la religion nouvelle avait singulièrement exaltée, et qui ne
tarda pas à se séparer de lui, pour épouser Théo-
dore de Bèze par amour de la doctrine de Jésus-Christ. Sussanneau, sur le point de perdre sa maîtresse, lui adressait des vers latins où il la conjurait de ne pas troubler leurs amours par des polémiques religieuses, et il lui disait : |
Stultas, Claudia, curiositates Mittamus levium Luthericorum, Vivemus placide, bene et recte.
Mais Claudine Desnos, qui se sentait férue du démon ON Re passa bientôt dans les bras de Théodore de
èze, et Sussanneau, en restant bon catholique, se wit exposé aux sarcasmes de Rabelais, qui ne l’oublia pas. dans le catalogue buflesque de la bibliothèque de Saint-Victor, où l’on remarque ce titre de livre: Sutoris adversus quemdam qui vocaverat eum fripponatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab Ecclesia.
Rabelais, durant les premiers temps de son séjour à Lyon, paraît avoir discontinué.ses études médicales pour se livrer plus exclusivement à la culture des langues grecque et latine. Il entretenait un fréquent commerce épistolaire avec les savants et les personnages les plus distingués. Une seule de ses épîtres a été recueillie. Elle nous apprend combien étaient honorables ces relations littéraires, combien éclairés ces jugements sur les écrivains anciens et modernes, comhien élégant ce langage emprunté aux beaux siècles de la Grèce et de Rome ; elle nous fait regretter davantage la perte des correspondances de Rabelais avec Salignac, Tiraqueau, Bouchard, Budé et Dolet. Barthélemy Salignae, gentilhomme berruyer, à qui la lettre est adressée, n’était pas étranger à l'éducation classique de Rabelais : il avait, pour rendre une superbe expression de cette lettre, prêté les chastes mamelles de son divin savoir aux lèvres avides de son jeune nourrisson (1).
Georgius ab Arminiaco, Rutenensis episcopus clarissimus, nuper ad me misit Phzoviou locnpou LoTopiay Ioudaixnv rept SÂwosos, rogavitque, pro veteri nostra amicitia, ut si quando hominem aéomiorcy nactus essem qui istuc proficisceretur, eam tibi prima quaque occasione reddendam curarem. Lubens itaque ansam hanc arripui, et Occasionem libi, pater mi humanissime, grato aliquo officio indicandi, quo te animo, qua te pietate colerem. Patrem te dixi, matrem etiam dicerem, si per indulgentiam mihi id tuam liceret. Quod enim utero gerentibus usui venire quotidie experimur, ut quos nunquam wviderunt fœtus alant , ab aerisque ambientis incommodis tueantur 3 œUTo roro oûy Emabee, qui me tibi de facie ignotum, nomine etiam ignobilem sic educasti, sic castissimis divinæ tuæ doctrinæ uberibus usque äluisti, ut quidquid sum et valeo, tibi id uni acceptum,, ni feram, hominum omnium qui sunt, aut aliis erunt in annis, ingratissimus sim. Salve itaque etiam atque etiam, pater amantissime, pater decusque patriæ, litterarum adsertor &hsËxxxos, veritatis propugnator invictissime.
. Nuper rescivi ex Hilario Berthulpho, quo hic utor familiarissime, te nescio quid moliri adversus calumnias Hie-
(2) Cette lettre se trouve dans les Clarorum virorum Epistoliæ centum ineditæ. de vario eruditionis genere, ex museo Johannis Brant. Amst., 1709, in-8, p. 280.
ronymi Aleandri, quem suspicaris sub persona factitii .cujusdam Scaligeri, adversum te scripsisse, Non patior te diutius animi pendere , atque hac tua suspicione falli. Nam Scaliger ipse Veronensis est, ex illa Scaligerorum exsulum familia, exsul et ipse. Nunc vero medicum agit apud Agennates. Vir mihi bene notus où, ua toy Au evd'ozmaabete, arr toivuy d'utéodlos Encivos ds quvélovTe pévrs Ta LLEv LaTOUxA , OÙx AVETLTTAUEY, rade de mavtrh TavTos abecc, os oùx &Xoç roror oder. Ejus librum nondum videre contigit, nec huc tot jam mensibus delatum est exemplar ullum; atque adeo suppressum puto ab üis qui Lutetiæ bene tibi volunt. Vale, 2x1 sdTuyoy diare.
Lugduni, pridie calend. decemb. 1532.
Tuus quatenus suus,
FR. RABELÆSIUS {1}.
Dans le même temps où Rabelats paraissait absorbé par des travaux de haute et sévère littérature, il mit au jour un ouvrage d'un genre bien différent; caron ne peut douter que la première édition ou plutôt la première version du roman de Gargantua n'ait été publiée au plus tard vers la fin de l'année 1532. Pourquoi ne pas adopter ce que la tradilion nous raconte sur l'origine des ouvrages facétieux de Rabelais? Son édition des Aphorismes et traités d'Hippocrate et de Galien n'avait eu aucun succès, et le libraire se plaignait amèrement de n'avoir pas vendu assez d'exemplaires pour s’indemniser de ses dépenses. « Par Jupiter, par le Styx, par le nom que je porte! s’écria l'éditeur indigné de l’ingratitude et de la légèreté du public, je vous dédommagerai bien de cette perte, et je vous jure bien que Rabelais, qui est à peine connu de quelquesuns aujourd'hui, passera biéntôt dans toutes les bouches et par toutes les mains, de telle sorte que sa réputation ne brillera pas moins dans les pays étrangers » (2). Il tint parole, et peu de jours après il apporta au libraire la Chronique Gargantuine, dont & & élé plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu’il ne sera acheté de Bibles en neuf ans (Prolog. du Pantagruel).
Cette Chronique Gargantuine est évidemment celle qui parut à Lyon, sous ce litre: Les grandes et inestimables Chroniques du grand et enorme geant Gargantua , contenant la genealogie, la grandeur et force de son corps, aussi les merveilleux faictz d’armes qu'il fist pour le roy Arlus, comme verrez cyapres , imprimé nouvellement, 1532 (petit in-4o de 16 f. à longues lignes goth.). Ce livre, qui porte l'empreinte du genre d’esprit, sinon du talent de Rabelais, doit être considéré comme le germe du Gargantua, tel qu'il fut refait et publié en dernier lieu, sous le pseudonyme d’Æ/cofribas Nasier ; il répond aussi à la manière dont il a été composé: « Car, dit Rabelais ( dans le Prologue du premier livre ), à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ne employay onc plus ny autre temps que celluy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle, sçavoir en buvant et mangéant.» Rabelais, dans cette première version du Gargantua, a eu évidemment l'intention de se moquer des romans de chevalerie, qui avaient, sous l'influence des mœurs chevaleresques de la cour de François Ier, accaparé toutes les sympathies des lecteurs.
Voici l’analyse de la Chronique Gargantuine, qui
(4) IL est remarquable que Rabelais traduit son nom en latin de diverses façons : Rabelæsus, Rabelæsius, Rablæsius, Rablesus, etc:
(2) Elogia Rabelæsina, 2e part., p. 3.
n'a été signalée à l’atiention des bibliographes que depuis peu d'années )
L’enchanteur Merlin, toujours empressé de rendre service au roi Artus, dont il est le plus intime conseiller, cherche à prémunir ce prince contre l’entreprise des ennemis qui doivent un jour fondre sur lui avec des armées nombreuses. Or, il imagine dele transporter sur une haute montagne d'Orient, «et avec luy « emporta une empolle (ampoule, vase), laquelle « estoit pleine du sang de Lancelot du Lac, qu'il avoit « recueilly de ses plaies, après qu'il avoit tournoyé ou « combattu contre aucun chevalier. Outre plus, porta « la rognure des ongles des doigts de la belle reine « Genièvre, épouse du noble roi Artus, qui pesoient « environ cinq livres. » Parvenu sur cette montagne, il se fait apporter les os d’une baleine mâle et ceux d'une baleine femelle, et, par la force de ses enchantements, il en tire un homme et une femme, qu'il nomme Grand-Gosier et Galemelle. De ce couple géant devait naître le héros du roman ; mais, en attendant sa naissance , Merlin a soin de leur procurer une grande jument, si puissante, qu'elle pouvoit bien porter les deux aussi facilement que fait un cheval de dix écus un simple homme. Lorsque l'enfant fut né, son père, le voyant si beau, adonc le nomma Gargantua (lequel est un verbe grec), qui vaut autant à dire : Tu es un beau fils. Plus tard, quand il fut âgé de sept ans, les deux époux songèrent à le conduire à la cour du roi Artus, selon le conseil de Merlin. « Tant a fait Grand-Gosier et sa compagne, qu'ils sont « arrivez à Rome, et de là sont venus en Allemagne, « en Suisse et au pays de Lorraine et de la Grand'’- « Champagne, où il y avoit, pour ce temps-là, de « grands bois... Quand la grand'jument fut dedans « les forests de Champagne, les mouches se prindrent « à la piquer au cul. Ladite jument, qui avoit la queue « de deux cents brasses et grosse à l’avenant, se print « à esmoucher, et alors vous eussiez vu tomber ces gros « chesnes menu comme gresle, et tant continua ladite « beste, qu'il n’y demoura arbre debout, que tout ne « fut rué par terre, et autant en fit en la Beauce ; car «à présent n’y a nul bois... » Avant de passer la
. Manche, ils s’arrêtèrent en Bretagne, pour jeter dans
la mer deux gros rochers qui furent appelés le Mont-
Saint-Michel et Tombelaine. Maisilstombèrent malades
et moururent, faute d'une purgation.Gargantua, pour se consoler de la mort de Grand-Gosier et de Gale-
“melle, fit un voyage à Paris. « Puis, va entrer en la
« ville et s’alla asseoir sur une des tours de Nostre- « Dame; mais les jambes lui pendoient jusqu’à la ri- « vière de Seine, et regardoit les cloches de l’une et « puis de l’autre, et se print à branler les deux qui « Sont en la grosse tour, lesquelles sont tenues les « plus grosses de France. Adonc vous eussiez vu venir « les Parisiens touts à la foule, qui le regardoient et se « moquoient de ce qu’il étoit si grand. Lors, pensa « qu’il emporteroit ces deux cloches et qu'il les pen- « droit au col de sa jument, ainsi qu'il avoit vu des « sonnettes au col des mules. Adonc s’en part et les « emporte. Qui furent marris, ce furent les Parisiens, « car de force ne falloit point user contre luy. Lors se « mirent en censeil, et fut ditque l’on iroit le supplier « qu'il les rapportast et mist en leur place où illes avoit « prinses et qu’il s’en allast sans plus revenir, et luy « donnèrent trois cents bœufs et deux cents moutons « pour son disner : ce que accorda Gargantua ; puis « s’en alla ledit Gargantua sur le rivage de la mer. »
(1) Voyez l'excellente Notice sur deux anciens romans tntitulés les Chroniques de Gargantua, où l'on examine les rapports qui existent entre ces deux ouvrages el le Gargantua de Rabelais, et si la première de ces Chroniques n'est pas aussi de l’auteur du Pantagruel? par M. Brunet, Paris, Silvestre, 1834, in-8, tiré à petit nombre. Nous empruntons presque mot à mot ces analyses à la dissertation de notre premier hibliographe.