‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 201 sur 327 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment Pantagruel descendit en l’isle de Cheli, en laquelle régnoit le roi sainct Panigon.

Le garbin nous souffloit en pouppe, quand, laissants ces mal plaisants allianciers, avecques leurs nez de as de trefle, montasmes en haulte mer. Sus la déclination du soleil, feismes scale en l’isle de Chéli, isle grande, fertile, riche, et popuieuse, en laquelle regnoit le roi sainct Panigon. Lequel, accompagné de ses enfanis et princes de sa court, s’estoit transporté jusques près le havre pour recepvoir Pantagruel; et le mena jusques en son chasteau. Sus l'entrée du dongeon se offrit la reine, accompagnée de ses filles et dames de court. Panigon voulut qu'elle et toute sa suite baisas= sent Pantagruel et ses gents. Telle estoit la courtoisie et coustume du pays. Ce que fut faict, excepté frère Jean, qui se absenta et escarta parmi les officiers du roi. Panigon vouloit en toute instance pour cestui jour

FRANÇOIS RABELAIS. | di

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et au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sus la sérénité du temps, et opportunité du vent, lequel plus souvent est desiré des voyagiers que rencontré, et le fault emploicter quand il advient, car il n’advient toutes et quantes fois qu’on le soubhaite. A ceste remonstrance, après boire vingt et cinq ou trente fois pour homme, Panigon nous donna congé.

Pantagruel, retournant au port et ne voyant frère Jean, demandoit quelle part il estoit, et pourquoi n’estoit ensemble la compagnie. Panurge ne sçavoit comment l’excuser, et vouloit retourner au chasteau pour l'ap-

peller, quand frère Jean accourrut tout joyeux, et s'escria en grande gayeté de cœur, disant : « Vive le

noble Panigon! Par la mort bœuf de bois, il rue en cuisine. J’en vien, tout y va par escuelle. J'espérois . bien y cotonner à profict et usage monachal le moule de mon gippon. — Ainsi, mon ami, dist Pantagruel, tousjours à ces cuisines. — Corpe de galline, respondit frère Jean, jen sçai mieulx l'usage et cérimonies, que de tant chiabrener avecques ces femmes, magni, magna, chiabrena, révérence, double, reprinse, l'accolade, la fressurade, baise la main de vostre merci, de vostre majesta; vous soyez, tarabin, tarabas. Bren, c’est merde à Rouen, Tant chiasser, ureniller. Dea, je ne di pas que je n’en tirasse quelque traict dessus la lie à mon lourdois, qui me laissast insinuer ma nomination. Mais ceste brenasserie de révérences me fasche plus qu'un jeune diable. Je voulois dire, un jeusne double. Sainct Benoist n’en mentit jamais, Vous parlez de baiser damoiselles : par le digne etsacre froc que je porte, voluntiers je m’en déporte, craignant que m'advienne ce que advint au seigneur de Guyercharois. — Quoi? demanda Pantagruel, je le cognois. Il est de mes meilleurs amis. — Il estoit, dist frère Jean, invité à un sumptueux et magnifique banquet, que faisoit un sien parent et voisin : auquel estoient pareillement invités touts les gentils-hommes, dames, et damoiselles du voisinage. Icelles, attendentes sa venue, desguisarent les-pages de l'assemblée, les habillarent en damoiselles bien pimpantes et atourées. Les pages endamoisellés à lui entrant près le pont levis se présentarent. Il les baisa touts en grande courtoisie et révérences magnifiques. Sus la fin, les dames, qui l’attendoient en la gallerie, s'esclatarent de rire, et feirent signes aux pages, à ce qu'ils otassent leurs atours. Ce que voyant le bon seigneur, par honte et despit, ne daigna baiser icelles dames et damoiselles naïves : aHéguant, vu qu’on lui avoit ainsi desguisé les pages, que par la mort bœuf de bois ce doibvoient jà estre les varlets encore plus finement desguisés. Vertus Dieu, da jurandi, pourquoi plustost ne transportons-uous nos humanilés en belle cuisine de Dieu! Et là ne considérons le branlement des broches, l'harmonie des contrehastiers, la position des lardons, la température des potages, les préparatifs du dessert, l’ordre du service du vin ? Beali immaculati in via (1). C'est matière de bréviaire. »

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