CHAPITRE XIV
‘Continuation des chicanous daulbés en la maison de Basché,
« Quatre jours après, un aultre jeune, hault et maigre chicancus alla citer Basché à la requeste du gras prieur. À son arrivée, fut soubdain par le portier recognu, et la campanelle sonnée. Au son d'icelle tout le peuple du chasteau entendit le mystère. Loire pétrissoit sa paste; sa femme belutoit la farine. Oudart tenoit son bureau. Les gentilshommes jouoient à la paulme. Le seigneur Basché jouoit au trois cents trois avec sa femme. Les damoiselles jouoient aux pingres, Les officiers jouoient à l’impériale; les pages jouoient à la mourre à belles chinquenauldes. Soubdain fut de touts entendu , que chicanous estoit en pays. Lors Oudart se revestir , Loire et sa femme prendre leurs beaulx accoustrements; Trudon sonner de sa fleute, battre son tabourin : chascun rire , touts se préparer, et gantelets en avant. Basché descend en la basse court. Là chicanous, le rencontrant, se mist à genoils devant lui, le pria ne prendre en mal si de la part du gras prieur il le citoit, remonstra par harangue diserte comment il estoit personne publique, serviteur de moinerie, appariteur de la mitre abbatiale, prest à en faire aultant pour lui, voire pour le moindre de sa maison, la part qu’il lui.plairoit l’emploicter et commandet. « Vraiement dist le seigneur, ja ne me citerez, que premier n'ayez bu de mon bon vin de Quinquenais, et n'ayez assisté aux nopces que je fai présentement. Messire Oudart, faicte-le boire très-bien , et refraischir, puis l’'amenez en ma salle. Vous soyez le bien venu. » ñ
« Chicanous, bien repu et abbreuvé, entre avecques Oudart en la salle, en laquelle estoient toutsles personpages de la farce en ordre , et bien délibérés. A son entrée, chaseun commence soubrire. Chicanous rioit par compagnie, quand par Oudart furent sus les fiansés dicts mols mystérieux , touchées les mains, la mariée baisée, touts aspersés d’eau benisie. Pendent qu'on apportoit vin et espices, coups de poing commencearent trotter. Chicanous en donna nombre à Oudart. Oudart soubs son suppellis avoit son gantelet caché : il s’en chausse comme d'une mitaine. Et de daulber chicanous, et de frapper chicanous; et coups de jeunes gantelets de touts costés pleuvoir sus chicanous. « Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopcesl vous en soubvienne. » Il fut si bien accoustré que le sang lui sortait par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œils. Au demourant courbatu , espaultré, et froissé, teste, nuque, dors, poictrine, bras, et tout. Croyez qu'en Avignon, on temps de carnaval, les bacheliers onques ne jouarent à la raphe plus mélodieusement, que fut joué sus chicanous. Enfin il tombe par terre. On lui jecta force vin sus la face : on lui aitacha à la manche de son pourpoinet belle livrée de jaulne et verd, et le mist on sus son cheval morveulx. Entrant en l'isle Bouchard, ne sçai s’il fut bien pansé
et traicté tant de sa femme, comme des myres du pays. Depuis n'en fut parlé.
« Au lendemain, cas pareil advint, pource qu'au sac et gibbessière du maigre chicanous n’avoit esté trouvé son exploict. De par le gras prieur fut nouveau chicanous envoyé citer le seigneur de Basché, avecques deux records pour sa seureté. Le portier, sonnant la Campanelle, resjouit toute la famille, entendents que chicanous estoit là. Basché estoit à table, disnant avecqués sa femme et gentilshommes. Il mande quérir chicanous, le feit asseoir près de soi, les records près les damoiselles, et disnarent très-bien et joyeusement. Sus le dessert, chicanous se lève de table, présents et
- oyants les records, cite Basché : Basché gracieusement
lui demande copie de sa commission : elle estoit ja
* preste. Il prend acte de son exploict : à chicanous et
ses records furent quatre escuts soleil donnés : chascun s’estoit retiré pour la farce. Trudon commence sonner du tabourin. Basché prie chicanous assister aulx fiansailles d'un sien officier, et en recepvoir le contract, bien le payant et contentant. Chicanous fut courtois, desgaina son escriptoire, eut papier promptement, ses records près de lui. Loire entre en salle par une porte : sa femme avecques les damoiselles par aultre, en accoustrements nuptiaux. Oudart, revestu sacerdotalement, les prend par les mains, les interroge de leurs vouloirs, leur donne sa bénédiction sans espargne d'eau beniste. Le contract est passé et minuté. D'un costé sont apportés vin et espices : de l’aultre livrée à tas, blanc et tanné ; de l’aultre sont produicts gantelets secrètement. »