‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 21 sur 327 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment Gargantua nasquit en façon bien estrange. Lé L]

Eulx tenants ces menus propos de buverie, Gargamelle commença se porter mal du bas, d’ond Grandgousier se leva de sus l'herbe, et la reconfortoit honestement, pensant que ce fust mal d'enfant, et lui disant qu’elle s’estoit là herbée soubs la saulsaie, et qu'en bref elle feroit pieds neufs : par ce lui convenoit prendre courage nouveau au nouvel adyènement de son poupon ; et encores que la douleur lui fust quelque peu en fascherie, toutesfois que icelle seroit brefve ; et la joie, qui tost succèderoit, lui tolliroit tout cest ennui : en sorte que seulement ne lui en resteroit la soubvenance.

« Je le prouve, disoit-il : Nostre Saulveur dist, en l'Evangile Johannis xvi: la femme qui est à l'heure de son enfantement a tristesse; mais lors qu'elle a enfanté, elle n'ha soubvenir aulcun de son angoisse, — Ha! dist-elle, vous dictes bien ; et aime beaucoup mieulx ouir tels propos de l'Evangile, et beaucoup mieulx m'en trouve que d'ouir la vie saincte Marguerite ou

quelque aultre capharderie (1). — Courage de brebis (2), disoit-il, despeschez-nous de cestui-ci, et bientost en faisons un aultre. — Hal! dist-elle, tant vous

parlez à vostre aise, vous aultres hommes : bien de par Dieu, je me parforcerai, puis qu'il vous plaist. Mais plust à Dieu que vous l’eussiez coupé! — Quoi? dist Grandgousier. — Ha! distelle, que vous estes bon homme! vous l’entendez bien. — Mon membre! distil. Sang de les cabres (3), si bon vous semble, faictes apporter un coulteau. — Hal dist-elle, ja à Dieu ne plaise! Dieu me le pardoint, je ne le di de bon cœur, et pour ma parole n’en faictes ne plus ne moins. Mais j'aurai prou d’affaires aujourd'hui, si Dieu ne m'aide, et tout par vostre membre, que vous fussiez bien aise.

— Courage, courage, dist-il, ne vous souciez au reste, et laissez faire aux quatre bœufs de devant. Je m'en vais boire encores quelque veguade. Si ce pendent vous survenoit quelque mal, je me tiendrai près : huschant en paulme {4}, je me rendrai à vous. »

Peu de temps après, elle commença à souspirer, lamenter et crier. Soubdain vinrent à tas sages femmes de touts costés. Et la tastant par le bas, trouvarent quelques pellauderies, assez de maulvais goust, el pensoient que ce fust l'enfant; mais c'estoit le fondement qui lui escapoit, à la mollification du droict intestin (lequel vous appellez le boyau cullier) par trop avoir mangé de tripes, comme avons déclairé cidessus.

D'ond une horde vieille de la compagnie, laquelle avoit réputation d’estre grande médicine, et là estoit venue de Brisepaille, d'auprès Sainct-Genou, d’avant soixante ans, lui feit un restrictif si horrible, que touts les larris tant furent oppilés el reserrés, que à grand”peine avecques les dents vous les eussiez eslargis, qui est chose bien horrible à penser. Mesmement que le diable à la messe de Sainct-Martin , escripvant le caquet de deux galoises, à belles dents alongea bien son parchemin.

Par cest inconvénient furent au dessus relaschés les cotylédons de la matrice, par lesquels sursaulta l’enfant, et entra en la vène creuse, et gravant par le diaphragme jusques au dessus des espaules, où ladicte vène se part en deux, print son chemin à gausche, et

(1) On lisait la vie de sainte Marguerite aux femmes en couches.

(2) Ayez au moins autant de courage qu’en a une brebis près d’agneler.

(3) Par le sang des chèvres, expression gasconne. (4) Si vous sifflez seulement dans vos doigts

sortit par l’aureille senestre. Soubdain qu'il fut né, ne cria comme les aultrés enfants : « Mies, mies, mies! » mais à haulte voix s’escrioit : « À boire, à boire, à boire ! » comme invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut oui de tout le pays de Beusse et de Bibarois. Je me doubte que ne croyez asseurément ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie; mais un homme de bien, un homme de bon sens croit tousjours ce qu’on lui dict et qu'il trouve par escript. Ne diet Salomon, Proverbiorum xiv : Innocens credit omni verbo, etc. (4); et sainct Paul, prim. Corinthior, xin : Charilas omnia credit (2). Pourquoi ne je croiriez vous? pour ce, dictes-vous, qu'il n'y a nulle apparence, Je vous di que, pour cette seule cause, vous le debvez croire en foi parfaicte ; car les sorbonnistes disent que foi est argument des choses de nulle apparence, |

Est-ce contre nostre loi, nosire foi, contre raison, contre la saincte escripture? De ma part je ne trouve rien escript és Bibles sainctes, qui soit contre cela. Mais si le vouloir de Dieu tel eust esté, diriez-vous qu'il ne l’eust pu faire? Ha! pour grace, n’emburelucoquez jamais vos esperits de ces vaines pensées. Car je vous di, que à Dieu rien n’est impossible. Et s’il vouloit, les femmes auroient doresenavant ainsi leurs enfants par l’aureille. Bacchus ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter? Roquetaillade nasquit-il pas du talon de sa mère ? Croquemouche de la pantoufle de sa nourrice? Minerve nasquit-elle pas du cerveau par l’aureille de Jupiter? Adonis par l'escorce d'un arbre de myrrhe ? Castor et Pollux de la coque d'un œuf, pont et esclos par Leda ? Mais vous seriez bien d’advantage esbahis et estonnés, si je vous exposois présentement tout le chapitre de Pline, onquel parle des enfantements estranges el contre nature. Et toutesfois je ne suis poinct menteur tant asseuré comme il ha esté. Lisez le septiesme de sa Naturelle Histoire, chap 3, et ne m'en tabustez plus l’entendement.

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