‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 216 sur 327 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Comment, la tempeste finie, Panurge faict le bon compagnon.

« Ha, ha! s'escria Panurge, tout va bien. L’orage est passée. Je vous prie de grace, que je descende le premier. Je vouldrois fort aller un peu à mes affaires. Vous aiderois-je encores là? Baillez que je vrillonne cesle chorde. J'ai du courage prou , voire. De paour bien peu. Baillez ça, mon ami. Non, non, pas maille de crainte. Vrai es que ceste vague décumane, laquelle donna de prore en pouppe, m’ha un peu l'arière alléré. Voile bas. C’est bien dict. (comment, vous ne faictes rien, frère Jean ? Est-il bien temps de boire à ceste heure ? Que sçavons-nous si l’estaffier de sainct

(1) Allusion à ce Troyen, voisin d'Enée, dont la maison brülait déjà (Virgile, Enéide, 2e liv.),

Martin nous brasse encores quelque nouvelle orage ? Vous irai je encores aider de là. Vertus guoil je me repens bien, mais c'est à tard, que n'ai suivi la doctrine des bons philosophes, qui disent soi pourmenér près la. mer, et naviger près la terre, estre chose moult seure et delectable : comme aller à pied, quand l'on tient son chevai par la bride. Ha, ha, ha, par Dieu ! tout va bien. Vous aiderai-je encores là? Baillez ça ; je ferai bien cela ; ou le diable y sera. »

Epistemon avoit une main toute au dedans escorchée et sanglante par avoir en violence grande retenu un (es gumènes , et entendant le discours de Pantagruel, dist: « Croyez, seigneur, que j'ai eu de paour et de frayeur non moins que Panurge. Mais quoi ? Je ne me suis espargné au secours. Je considère, que si vraiement mourir est ( comme est ) de nécessité fatale et inévitable, en telle ou telle heure, en telle ou telle façon, mourir est en la saincte volunté de Dieu. Pourtant icellui fault incessamment implorer, invoquer, prier, requérir, supplier. Mais là ne fault faire but et bôurne; de nostre part convient pareillement nous évertuer, et comme dict le saincet envoyé, esire Co0- : pérateurs avecques lui. Vous sçavez que dist C. Flaminius, consul, lors que, par l'astuce de Annibal, il fut reserré pres le lac de Peruse, dict Trasimène. « Enfants, dist il à ses souldars, d'ici sortir ne vous « fault espérer par vœux et imploration des Dieux. Par « force et vertus il nous convient évader, et à fil d’es- « pée chemin faire par le milieu des ennemis. » Pareillement en Salluste. « L'aide (diet M. Portius Calo) « des Dieux n'est impélrée par vœux otieux, par la- «mentations mulièbres. En veillant, travaillant, soi «évertuant, toutes choses succèdent à soubhait et bon « port. Si en nécessité et danger est l'homme négli- « gent, éviré et paresseux, sans propos il implore les « Dieux. Ils sont irrités et indignés. » — Je me donne au diable, dist frère Jean. — J'en suis de moitié, dist Panurge. — Si le clos de Sevillé ne fust tout véndangé et destruict , si je n’eusse que chanté Contra hostium insidias ( matière de bréviaire) comme faisaient les aultres diables de moines, sans secourir la vigne à coups de baston de la croix contre les pillards de Lerné. — Vogue la galère, dist Panurge, tout va bien k frère Jean ne faict rien là. Il s'appelle frère Jean faict néant, et me regarde ici suant et travaillant pour aider à cestui. homme de bien matelot premier de ce nom. Nostre amé, ho! Deux mots : mais que je ne vous fasche. De quante espesseur sont les ais de ceste nauf ? — Elles sont, respondit le pilote, de deux bons doigts espesses, n'ayez paour. — Verlus Dieu, dist Panurge, nous Sommes doncques continuellement à deux doigts près de la mort. Est-ce ciune des neuf joies de mariage ? Ha ! nostre amé, vous faictes bien mesurant le péril à l’aulne de paour. Je n’en ai poinct, quant est de moi. Je m'appelle Guillaume sans paour. De courage tant et plus. Je n'entend courage de brebis. Je di courage de loup, asseurance de meurtrier. Et ne crain rien que les dangers.

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