‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 220 sur 327 · PR EE · texte numérisé non relu

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qui sont en la mer Carpathie : mais des Sporades de l'Océan, jadis riche, fréquente, opulente, marchande, populeuse, et subjecte au dominateur de Bretagne; maintenant, par laps de temps et sus la déclination du monde, pauvre et déserte comme voyez.

« En ceste obscure forest que voyez, longue et ample plus de soixante et dixhuict mille parasanges, est l'habitation des démons et héroes, lesquels sont devenus vieulx ; et croyons, plus ne luisant le comète présentement, lequel nous apparut par trois entiers jours précédents, que hier en soit mort quelqu'un, au trespas duquel soit excitée celle horrible tempeste qu avez pali. Car eulx vivents tout bien abunde en ce lieu et aultres isles, et en mer est bonace et sérénité conlinuelle. Au trespas d'un chascun d'iceulx ordinairement oyons-nous par la forest grandes et pitoyables lamentations, et voyons en terre pestes, vimaires et afflictions, en l’aer troublements et ténèbres, en mer lempeste et fortunal. *

— ]1 y-ha, dist Pantagruel, de l'apparence en ce que dictes. Car, comme la lorche ou la chandelle, tout le temps qu’elle est vivente et ardente, luist és assistants, esclaire tout au tour, délecteun chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne faict mal ne desplaisir à personne : sus l'instant qu'elle est esteincte, par sa fumée et évaporation elle infectionne l’aer, elle nuit és assistants et à un chascun desplaist : ainsi estil de ces ames nobles et insignes. Tout le tempsqu'elles habitent leur corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable : sus l'heure de leur discession, communément advient, par les isles el continents, grands troublements en l'aer, ténèbres, fouldres, gresles; en terre, concussions, tremblements, estonnements; en mer, fortunal et tempestes, avecques lamentations des peuples, mutations des religions, transports des royaulmes etéversions des républiques. — Nous, dist Epistemon, en avons nagaires vu l’expérience on décès du preux et docte chevalier Guillaume du Bellay, lequel vivant, France estoit en telle félicité, que tout le monde avoit sus elle envie,

tout le monde s’y r'allioit, tout le monde la redoub-

toit. Soubdain après son trespas elle ha esté en mespris de tout le monde bien longuement. — Ainsi, dist Pantagruel, mort Anchises à Drepani en Sicile, la tempeste donna terrible vexation à Eneas. C’est paradventure la cause pourquoi Herodes, le lyran et cruel roi de Judée, soi voyant près de mort horrible etespouventable en nature (car il mourut d’une phthiriasis, mangé des verms et des poulx, comme paravantestoient morts L. Sylla, Pherecydes syrien, préceptleur de Pythagoras, le poète grégeois Alcman, et aultres), el prévoyant qu'à sa mort les Juifs feroient feux de joie, feit en son serrail de toutes les villes, bourgades, et chasteaulx Jde Judée tous les nobles et magistrats convenir, soubs couleur et occasion fraudulente de leur vouloir choses d'importance communiquer pour le régime.et tuition dela province. Iceulx venus et cemparents en personne feit en-hippodrome du serrail reserrer. Puis dist à sa sœur Salome, et son mari Alexandre : « Je suis asseuré que de ma mort les Juifs se esjouiront : mais si entendre voulez, et exécuter ce que vous dirai, mes exsèques seront honorables, et y sera lamentalion publique. Sus l'instant que serai trespassé, faictes par les archers de ma garde, esquels j'en ai expresse commission donné, tuer tous ces nobles et magistrats, qui sont céans et reserrés. Ainsi faisant toute Judée maulgré soi en deuil et lamenlation sera, et sembleraésestrangers, que ce soit à cause de mon trespas, comme si quelque ame héroïque fust décédée. » Aultant en affecloit un désespéré tyran, quand il dist : « Moi mourant, la terre soit avecques le feu meslée; c’est à dire, périsse tout le monde. » Lequel mot Néron le truant changea disant : « Moi vivent, » comme atteste Suetone. Cette détestable parole, de laquelle parlent Cicero lib. 3. de Finibus et Seneque lib. 2 de Clémence, est par Dion, Nicæus et Suidas attribuée à l'empereur Tibere. »

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