CHAPITRE XXVIIT
Comment Pantagruel racompte une pitoyable histoire touchant le trespas des héroes [2).
« Epitherses, père de Emilian rhéteur, naviguant de Grèce en Italie dedans une nauf chargée de diverses
(4) C'est-à-dire que 9720 est égal à 5 multiplié par 8, puis cinq fois par 3 ou par 243.
(2) Histoire tirée de Plutarque, Cessation des oracles.
Paris, — Jmp, Lacour gr C°, rue Soufilot, 16 30
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marchandises et plusieurs voyagiers, sus le soir cessant le vent auprès des isles Echinades, lesquelles sont entre la Morée et Tunis, fut leur nauf portée près de Paxes. Estant là abordée, aulcuns des voyagiers dor- -mants, aultres veiglants, aultres buvants et souppants, fut de l'isle de Paxes ouïe une voix de quelqu un qui haultement appelloit Thamous : auquel cri touts furent espouventés. Cestui Thamous estoit leur pilot, nalif d'Egypte, mais non cognu de nom, fors à quelques uns des voyagiers. Fut secondement ouïe ceste voix, laquelle appelloit Thamous en cris horrifiques. Personne ne respondant, mais touts restants en silence el trépidation, en lierce fois ceste voix fut ouie plus terrible que devant. D'ond advint que Thamous respondit : « Je suis ici, que me demandes-tu? que veulx tu que je face? » Lors fut icelle voix plus haultement ouïe, lui disant et commandant, quand il séroit en Palodes, publier et dire que Pan le grand Dieu estoit mort.
« Ceste parole entendue, disoit Epitherses, touts les nauchers et vo yagiers s’estre esbahis et grandement effrayés ; et entre eulx délibérants quel seroit meilleur ou taire où publier ce que avoit esté commandé, dist Thamous son advis estre, advenant que lors ils eussent vent en pouppe, passer oultre sans mot dire ; advenant qu'il feust calme en mer, signifier ce qu'ils avoient oui. Quand doncques furent près Palodes, advint qu’ils n'eurent ne vent ne courant. Adoncques Thamous, montant en prore, et en terre projectant sa vue (1), dist, ainsi qu’il lui estoit commandé, que Pan le grand estoit mort. Il n’avoit encores achevé le dernier mot, quand furent entendus grands souspirs, grandes lamentations et effrois en terre, non d’une personne seule, mais de plusieurs ensemble. Ceste nouvelle (parce que plusieurs avoient êté présents) fut bien tost divulguée en Rome. Et envoya Tibere Cesar, lors empereur de Rome, quérir cestui Fhamous. Et, l'avoir entendu parler, adjousta foi à ses paroles. Et se guementant és gens doctes, qui pour lors estoient en sa court et en Rome et en bon nombre, qui estoit cestui Pan, trouva par leur rapport qu'il avoit esté fils de Mercure et de Penelope. Ainsi auparavant l’avoient escript Herodote et Ciceron on tiers livre de la Nature des dieux. Toutesfois je le interprèterois de cellui grand Servateur des fidèles, qui fut en Judée ignominieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, prebstres, et moines de la loi mosaïque. Et ne me semble l'interprétation abhorrente. Car à bon droict peult il estre en language grégeois dict Pan : vu qu'il est le nostre Tout, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C’est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le berger passionné Corydon, non seulement ha en amour et affection ses brebis, mais aussi les bergers. A la mort duquel furent plaincts, souspirs, effrois et lamentations en toute la machine de l'univers, cieulx, terre, mer, enfers. À ceste mienne interprétation compète le temps. Car cestui très-bon, très-grand Pan, nostre unique Servateur, mourut lés Hierusalem, regnant en Rome Tibere Cesar. »
Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profunde contemplation. Peu de temps après, nous vismes les larmes découler de ses œils, grosses comme œufs d'austruche. Je me donne à Dieu, si j'en ments d’un seul mot.