‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 238 sur 327 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Comment petites pluies abbatent grands vents.

Pantagruel louoit leur police et manière de vivre, et dist à leur potestat hypénémien : « Si recepvez l'o pinion d'Epicurus , disant le bien souverain consister en volupté (volupté, di-je, facile et non pénible), je vous répute bienheureux. Car vostre vivre, qui est de vent, ne vous couste rien ou bien peu, il ne fault que souffler. — Voire, respondit le potestat. Mais en ceste vie mortelle rien n’est béat de toutes parts. Souvent, quand sommes à table, nous alimentants de quelque bon et grand vent de Dieu, comme de manne célesle, aises comme pères, quelque petite pluie survient, laquelle nous le tollit et abbat. Ainsi sont maints repas perdus par faulte de victuailles. — C'est, dist Panurge, comme Jenin de Quinquenais , pissant sus le fessier de sa femme Quelot, abbatit le vent punais qui en sortoit comme d’une magistrale éolipyle. J'en feis n’agaires un dizain joliet.

Jenin, tastant un soir ses vins nouveaulx Troubles encor et bouillants en leur lie, Pria Quelot apprester les naveaulx

A leur soupper, pour faire chère lie.

Cela fut faict. Puis, sans mélancholie,

Se vont coucher, belutent, prennent somme.

Mais ne povant Jenin dormir eu somme, Tant fort vesnoit Quelot, et tant souvent, La compissa. Puis, « Voilà, dist-il, comme Petite pluie abat bien un grand vent. »

— Nous d'advantage, disoit le potestat, avons une annuclle calamité bien grande et dommageable. C'est qu'un géant nommé Bringuenarilles, qui habite en l'isle de Tohu, annuellement par le conseil de ses médicins ici se transporte à la prime vère pour prendre purgalion ; et nous dévore grand nombre de moulins à vent, comme pilules, et de soufflets pareillement, desquels il est fort friand. Ce que nous vient à grande misère; el en jeusnons trois ou quatre quaresmes par chascun an, sans certaines particulières rouaisons et oraisons. — El n’y scavez-vous, demandoit Pantagruel, obvier? — Par le conseil, respondit le potestat, de nos maistres mezarims, nous avons mie, en la saison qu'il ha de coustume ici venir, dedans les moulins force coqs et force poulles. À la première fois qu'il les

avala, peu s’en fallut qu'il n'en mourust. Car ils lui .

chantoient dedans le corps, et lui voloient à travers l'estomach, dont tomboit en lipothymie, cardiaque passion, et convulsion horrifique et dangereuse : comme si quelque serpent lui fust par la bouche entré dedaus l'estomach. — Voilà, dist frère Jean, un comme mal à propos, et incongru. Car j'ai aultrefois oui dire, que le serpent entré dedans l’estomach ne faict desplaisir aulcun et soubdain retourne dehors, si par les pieds on pend le patient, lui présentant près la bouche un paeslon plein de laict chauld. — Vous, dist Pantagruel, l'avez oui dire : aussi avoient ceulx qui vous l'ont racompté. Mais tel remède ne fut onq'ies vu ne leu. Hippocrates lib. 5 Epid. escript le cas estre de son temps advenu : et le patient subit estre mort par spasme et convulsion.— Oultre plus, disoit le potestat, touts les regnards du pays lui entroient en gueule poursuivanis les gelines, et trespassoit à touts moments, ne fust que par le conseil d’un badin enchanteur, à l'heure du paroxysme il escorchoit un regnard pour anlidote et contrepoison. Depuis eut meilleur advis, et y remédie moyennant un clystère qu'on lui baille, faict d'une décoction de grains de bled et de millet, esquels accourrent les poulles, ensemble de foies d’oisons, esquels accourent les regnards. Aussi des pilules qu’il prend par la bouche, composées de levriers et de chiens terriers, Voyez-là nostre malheur. — N'ayez paour, gents de bien, dist Pantagruel, désormais. Ce grand Bringuenarilles. avaleur de moulins à vent, est mort. Je le vous asseure. Et mourut suffoqué et estranglé, mangeant un coin de beurre frais à la gueule d'un four chauld par l'ordonnance des médicins {1) ».

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