‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 237 sur 327 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Comment Pantagruel descendit en l’isle de Ruach {2}.

Deux jours après, arrivasmes en l'isle de Ruach, et vous jure par l'estoile poussinière, que je trouvai l'estat et la vie du peuple estrange plus que je ne di. Ils ne vivent que de vent. Rien ne buvent, rien ne mangent, sinon vent.lls n'ont maisons que de gyroueltes. En leurs jardins ne sèment que les trois espèces de anémone. La rue et aultres herbes carminatives, ils en escurent soigneusement. Le peuple commun, pour soi alimenter, use de esventoirs de plumes, de papier, de toile,.selon leur faculté et puissance. Les riches vivent de moulins à vent. Quand ils font quelque festin ou banquet, ils dressent les tables soubs un ou deux moulins à vent. Là repaissent, aises comme à nopces. Et durant leur repas disputent de la bonté, excellence, salubrité, rarité des vents, comme vous buveurs par les banquets philosophez en matière de vins. L'un loue le siroch, l’aultre le lebesch (3), l'aultre le garbin, l’aultre la bize, l'aultre zéphyre, l’aultre galerne : ainsi des aultres. L'aulire le vent de la chemise, pour les muguetset amoureux. Pour les malades , ils usent de vent coulis, comme de coulis on nourrist les malades de nostre pays. « O! me disoit un petit enilé, qui pourroit avoir une vessie de ce bon vent de Languegoth que l’on nomme Cierce! Le noble Scurron médicin, passant un jour par ce pays, nous comptoit qu'il est si fort qu’il renverse les charreltes chargées. O le grand bien qu'il feroit à ma jambe œdipodique! Les grosses ne sont les meilleures. — Mais, dist Panurge, une grosse botte de ce bon vin de

(1) Aujourd'hui la rue Pavée-Saint-André.

(2) Ruach, en hébreu, veut dire vent.

(3) Le vent d'Afrique, Libycus.

Si saque son espée à deux mains, et trancha le Cervelat en deux pièces (page 243).

Languegoth qui croist à Mirevaulx, Canteperdris, et Frontignant. »

Je vid un homme de bonne apparence, bien ressemblant à la ventrose, amèrement courroucé contre un sien gros grand varlet, et un petit page, et les battoit en diable, à grands coups de brodequin. Ignorant la cause du courroux, pensois que fust par le conseil des médicins, comme chose salubre, au maistre, soi courroucer et battre; au varlet estre battu. Mais je oui qu'il reprochoit au varlet lui avoir esté robé à demi une oire de vent garbin, laquelle il gardoit chèrement comme viende rare pour l’arrièresaison. Ils ne fiantent , ils ne pissent , ils ne crachent en ceste isle. En récompense, ils vesnent, ils pedent, ils rottent copieusement. Ils patissent toutes sortes et toutes espèces de maladies. Aussi toute maladie naist et procède de ventosité, comme déduict Hippocrates lib. de Flatibus. Mais la plus épidémiale est la colique venteuse. Pour y remédier usent de ventoses amples, et y rendent force ventosités. Ils meurent tous hydro-

iques tympanites. Et meurent les hommes en pedant, st femmes en vesnant : ainsi leur sort l’ame par le cul.

Depuis, nous pourmenants par l’isle, rencontrasmes trois gros esventés lesquels alloient à l’esbat voir les pluviers, qui là sont en abondance et vivent de mesme diète. Je advisai que ainsi comme vous, buveurs, allants par pays portez flacons, ferrières et bouteilles, pareillement chascun à sa ceinclure portoit un beau petit soufflet. Si par cas vent leur failloit, avecques ces jolis soufflets ils en forgeoient de tout frais, par attraction et expulsion réciproque, comme vous sçavez que vent, en essentiale définition, n’est aultre chose que aer flottant et undoyant. En ce moment, de par leur roi nous fut faict commandement que de trois heures n’eussions à retirer en nos navires homme ne femme du pays. Car on lui avoit robé une

veze pleine du vent propre que jadis à Ulysses donna le bon ronfleur Eolus pour guider sa nauf en temps calme. Lequel il gardoit religieusement, comme un aultre Sangreal, et en guérissoit plusieurs énormes maladies, seulement en laschant et eslargissant és ma-

‘lades, aultant qu’en fauldroit pour forger un pet

virginal : c'est ce que les sainctimoniales appellent sonnet,

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