CHAPITRE V
Comment les oïseaulx gourmandeurs sont muts en l’isle Sonnante.
Il n’avoit ces mots parachevé, quand près de nous advolarent vingt-cinq ou trente oiseaulx, de couleur et pennage qu'encores n'avions vu en l'isle. Leur plumage estoit changeant d'heure en heure, comme la peau d’un caméléon, et comme la fleur de tripolion ou teucrion. Et touts avoient au dessoubs del'aile gausche une marque, comme de deux diamètres mi-partissant un cercle, ou d’une ligne perpendiculaire tombante sus une ligne droicte. A touts estoit presque d’une forme, mais non à touts d’une couleur : és uns estoit blanche, és aultres verde, és aultres rouge, és aultres violette, ésaultres bleue. « Qui sont, demanda Panurge, ceulx-ci, et comment les nommez ?—Ils sont, responditéditue, métifs. Nous les appellons gourmandeurs, etont grand nombre de richesgourmanderies en vostre monde. — Je vous prie, di-je, faictes les un peu chanter, afinqu’entendions leur voix.— Ils nechantent, respondit-il, jamais ; mais ils repaissent au double en récompense. — Où sont, demandoi-je , les femelles ? — Ils n’en ont poinct, respondit-il. — Comment donc, inféra Panurge, sont ils ainsi crouste-levés et touts mangés de grosse vérole? — Elle est, dit-il, propre à ceste espèce d'oiseaulx, à cause de la marine qu'ils hantent quelquefois. »
Plus nous dist : « Le motif de leur venue ici près de vous est pour voir si parmi vous recognoistront une magnifique espèce de gaux, oiseaulx de proie terribles, non toutesfois venants au leurre , ne recognoissants le gand, lesquels ils disent estre en vosire monde; et d’iceulx les uns porter jects aulx jambes bien beaulx et prétieux, avec inscription aulx vervelles, par laquelle qui mal y pensera (2), est condamné d'estre soubdain tout conchié; aultres au devant de leur pennage porter le trophée d’un calumniateur (3), et les aultres y porter une peau de belier (4). — Maistre éditue, dist
(1) Depuis les réformes prêchées par Luther et Calvin. (2) Chevaliers de l’ordre de la Jarretière, (
3) Chevaliers de Saint-Michel, dont le blason porte l’archange terrassant le diable.
(4) La Toison-d’Or.
Panurge, il peut estre vrai, mais nous ne les cognoissons mie. — Ores, dist éditue, cest assez parle-
menté; allons boire. — Mais repaistre ? dist Panurge.
— Repaistre, dist éditue, est bien boire, moitié au pair et moitié à la couche (1). Allons : rien n'est si cher ne si prétieux que le temps : employons-le en bonnes œuvres. »
Mener ilnous vouloit premièrement baigner dedans les thermés des cardingaux, belles et délicieuses souverainement:; puis, issants des bains, nous faire par les aliptes oindre de prétieux basme. Mais Pantagruel lui dist qu'il ne boiroit que trop sans cela. Adonc il nous conduit en un grand et délicieux réfectoir, et nous dist : « Je seai que l’ermite Braguibus vous ha faict jeusner par quatre jours: quatre jours serez ici à contre poincts, sans cesser de boire et de repaistre. — Dormirons-nous poincet ce pendent, dist Panurge ?— À vostre liberté, respondit éditue : ear qui dort, il boit.»
Vrai Dieu ! quelle chère nous fismes ! O le grand et excellent homme de bien !