CHAPITRE XXX
Comment nous visitasmes le pays de Satin [1).
Joyeux d'avoir vu la nouvelle religion des frères fredons, navigasmes par deux jours : au troisième descouvrit nostre pilot une isle belle et délicieuse sur toutes aultres, on l’appelloit l'isle de Frize : car les chemins estoient de frize. En icelle estoit le pays de Satin, tant renommé entre les pages de court, onquel les arbres et herbes jamais ne perdoient ne fleur ne feuilles , et estoient de damas et velours figuré. Les bestes et oïseaulx estoient de tapisserie. Là nous vismes plusieurs bestes et oiseaulx és arbres, tels que les
avons de par deca en figure, grandeur, amplitude et
(1, En décrivant des tapisseries, Rabelais critique, dans ce chapitre et le suivant, les voyageurs, cosmographes et naturalistes, amateurs de fables et de merveilles , tels que Pline et Elien chez les anciens, Thevet, Belon et tant d’autres chez les modernes. :
couleur : exceplé qu’ils ne mangeoient rien, et poincet ne chantoient , poinct aussi ne mordoient-ils comme font les nostres. Plusieurs aussi y vismes que n'avions encores vu; entre aultres y vismes divers éléphants, en diverse contenence : sus touts j'y notai les six masles et six femelles, présentés à Rome au théatre par leur instituteur, au temps de Germanicus nepveu de l'empereur Tibere, éléphants doctes, musiciens, philosophes, danseurs, pavaniers, baladins : et estoient à table assis en belle composition, buvants et mangeants en silence, comme béats pères au réfectoir. Ils ont le museau long de deux coubdées, et le nommons proboscide, avec lequel ils puisent eau pour boire, prennent palmes, prunes et toute sorte de mangeailles, s'en deffendent et offendent comme d'une main : et au combat jectent les gents hault en l’aer, et à la chute les font crever de rire. Ils ont moult belles et grandes aureilles de la forme d’un van. Ils ont joinctures et articulations és jambes : ceulx qui ont escript le contraire, n’en virent jamais qu'en paincture. Entre leurs dents ils ont deux grandes cornes, ainsi les appelloit Juba; Pausanias dist estre cornes, non dents; Philostrate tient que soient dents, non cornes : ce m'est tout un, pourvu qu'entendiez que c'est le vrai ivoire , et sont longues de trois ou quatre coubdées, et sont en la mandibule supérieure, non inférieure.
Si croyez ceulx qui disent le contraire, vous en trouverez mal, voire fust-ce Elian, tiercelet de menterie. Là, non ailleurs, en avoit vu Pline, dansants aux sonnettes sus chordes, et fanambules : passants
Paris, — Imp, Lacour ET C*, rue Soufflot, 16 38
aussi sus les tables en plein banquet sans offenser les buveurs buvants.
J'y vid un rhinoceros, du tout semblable à cestui que Henri Clerberg m'avoit aultresfois monstré : et peu différoit d'un verrat qu'aultresfois j’avois vu à Limoges, exceplez qu’il avoit une corne au mufle longue d'une coubdée, et poinctue, de laquelle il ausoit entreprendre un éléphant en combat, et d'icelle le poignant soubs le ventre (qui est la plus tendre et débile partie de l'éléphant), le rendoit mort par terre. J'y vid trente-deux unicornes : c’est une beste félonne à merveilles, du tout semblable à un beau cheval, excepté qu'elle ha la teste comme un éléphant, la queue comme un sanglier, et au front une corne aigue, noire et longue de six ou de sept pieds, laquelle ordinairement lui pend en bas comme la creste d'un coq d'Inde : elle quand veult combattre, ou aultrement sen aider, la lève roide droicte. Une d'icelles je vid, accompagnée de divers animaulx saulvages, avecques sa corne emunder une fontaine : là me dist Panurge que son courtault ressembloit à ceste unicorne, non en longueur du tout, mais en vertus et propriété. Car, ainsi comme elle purifioit l'eau des mares et fontaines, si ordure ou venin auleun y estoit, et ces animaulx divers en seureté venoient boire après elle, aussi seurement on pouvoit après lui fatrouiller, sans danger de chancre, vérole, pisse-chaulde, poulains grenés, et tels aultres menus suffrages : car si mal aulcun estoit au trou méphitique, il esmondoit tout de sa corne nerveuse. « Quand, dist frère Jean, vous serez marié, nous ferons l'essai sus vostre femme : pour l'amour de Dieu soit, puisque nous en donnez instruction fort salubre. — Voire, respondit Panurge, et soubdain en l’estomach la belle petite pilule aggrégative de Dieu, composée de vingt-deux coups de poignard à la Césarine (1). — Mieulx vauldroit, disoit frère Jean , une tasse de quelque bon vin frais. »
J'y vid la toison d'or conquise par Jason. Ceulx qui ont dict n’estre toison, mais pommes d'or, parce que Mela signifie pomme et brebis, avoient mal visité le pays de Satin. J'y vid un chaméléon, tel que le descript Aristote, et tel que me l’avoit quelquesfois montré Charles Marais, médicin insigne en la noble cité de Lyon sus le Rhosne; et ne vivoit que d'aer non plus que l’aultre.
J'y vid trois hydres, telles qu’en avois ailleurs aultresfois vu. Ce sont serpents, ayants chascun sept testes diverses. J'y vid quatorze phénix. J’avois leu en divers auteurs qu'il n’en estoit qu'un en tout le monde, pour un age : mais selon mon petit jugement, ceulx qui en ont escript n'en virent onques ailleurs qu'au pays de tapisserie, voire fust-ce Lactance Firmian. J'ÿ vid la peau de l’Asne d'or d'Apulée. J'y vid trois cents et neuf pélicans. Six mille et seze oiseaulx séleucides, marchants en ordonnance et dévorants les saulterelles parmi les bleds, des cynamolges, des argathyles, des caprimulges, des thynnuncules, des crotenotaires, voire, di-je, des onocrotales avecques leur grand gosier, des stymphalides , harpyes, panthères, loups garoux, onocentaures, tigres, léopards, hyènes, camélopardales, origes, dorcades , cémades, cynocéphales, salyres, cartasonnes, tarandes, ures, monopes, pégases, cèpes, néades, prestères, cercopithèques, bisons, musmones, bytuies, ophyres, striges, gryphes.
J'y vid la mi-quaresme à cheval ; la mi-aoust et la mi-mars lui tenoient l’estaphe.
J'y vid une rémore, poisson petit, nommé échineis des Grecs, auprès d'une grande nauf, laquelle ne se mouvoit, encores qu'elle eust pleine voile en haulte mer : je croi bien que c’estoit celle de Periander le tyran, laquelle un poisson tant pelit arrestoit contre le vent. Et en ce pays de Satin, non ailleurs, l’avoit vue Mutianus. Frère Jean nous dist, que par les courts du parlement souloient jadis régner deux sortes de
4 À la manière de César Borgia,
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poisson, lesquels faisoient de touts poursuivants , nobles, roturiers, pauvres, riches, grands, petits, pourrir les corps et enrager les ames. Les premiers estoient poissons d'avril, ce sont maquereaulx ; les seconds vénéfiques remores : ç est sempiternité de procès sans fin de jugement.
J'y vid des sphinges, des raphes, des oinces, des cèphes , lesquelles ont les pieds de devant comme les mains, ceulx de derrière comme les pieds d'un homme ; des crocutes, des éales, lesquels sont grands comme hippopolames, ayants la queue comme éléphants, les mandibules comme sangliers, les cornes mobiles, comme sont les aureilles d’asne. Les leucrocutes, bestes très-légères, grandes comme asnes de Mirebalais, ont le col, la queue et poictrine comme un lion , les jambes comme un cerf, la gueule fendue jusques aux aureïlles, et n'ont aultres dents qu'une dessus, et une aultre dessoubs ; elles parlent de voix humaine : mais lors mot ne sonnarent. Vous dictes qu'on ne vit onques aire de sacre, vraiement j’y en vid unze, et le notai bien. J'y vid des hallebardes gauschières, ailleurs n’en avois vu. J'y vid des mantichores, bestes bien estranges : elles ont le corps comme un lion, le poil rouge, la face et les aureilles comme un homme, trois rangs de dents, entrants les unes dedans les aultres, comme si vous entrelaciez les doigts des mains les uns dedans les aultres : en la queue elles ont un aguillou, duquel elles poignent, comme font les scorpions , et ont la voix fort mélodieuse. J'y vid des catoblèpes, bestes saulvages, petites de corps : mais elles ont les testes grandes sans proportion , à peine les peuvent lever de terre ; elles ont les yeulx tant vénéreux, que quiconque les voit, meurt soubdainement, comme qui verroit un basilic. J'y vid des bestes à deux dos, lesquelles me sembloient joyeuses à merveilles et copieuses en culetis, plus que n’est la motacille, avec sempiternel remuement de croupions. J'y vid des escrevisses laictées ; et sont bien bonnes (ailleurs jamais n'en avois vu) : lesquelles marchoient en moult belle ordonnance, et les faisoit moult bon voir. |