‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 315 sur 327 · CHAPITRE XLVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIL

Comment, après avoir prins congé de Bacbue, délaissent l’oracle de la dive Bouteille.

« D'ici satisfaire, respondit Bacbuc, ne soyez en esmoi : à tout sera satisfaict si de nous estes contents. Ca bas, en ces régions circoncentrales , nous establissons le bien souverain, non en prendre et recepvoir, ains en eslargir et donner, et heureux nous réputons, non si d'aultrui prenons et recepvonsbeaucoup, comme par adventure décrètent les sectes de vostre monde, ains si à aultrui tousjours eslargissons et donnons beaucoup. Seulement vous prie vos noms et pays ici en ce livre ritual par escript nous laisser. »

Lors ouvrit un beau et grand livre, onquel, nous dictants, une de ses mystagogues exéquant, furent avecques un style d’or quelques traicts projectés, comme si l’on eust escript, mais l’escriture rien ne nous apparoissoit.

Cela faict, nous emplit trois oires de l’eau fantastique, et manuellement nous les baillant, dist : « Allez, amis, en protection dé cette sphère intellectuelle, de laquelle en touts lieux est le centre, etn’ha en lieu aulcun circonférence,que nous appellons Dieu (2). Etvenus en vostre monde, portez clair tesmoignage que soubs terre sont les grands thrésors et choses admirables. Et non à tort Cerès, ja révérée par tout l'univers, parce qu’elle avoit monstré et enseigné l’art d'agriculture, et, par invention de bled, aboli entre les humains le brutal aliment de gland, ha tantet tant lamenté de ce que sa fille fut en nos régions soubterraines ravie, certainement prévoyant que soubs terre plus trouveroit sa fille de biens et excellences, qu’elle sa mère n'avoit faict dessus. Qu'est devenu l’art d’évoquerdes cieulx la fouldre et le feu céleste, jadis inventée par le sagePrometheus? vous certes l'avez perdu ; elle est de vostre hémisphère départie; ici soubs terre est en usage. Et à tort quelquesfois vous esbahissez, voyants villes conflagrer et ardre par fouldre et feu éthéré, et estes igrorants de qui, et par qui, et quelle part tiroit cestui esclandre horrible à vostre aspect, mais à nous familier et utile. Vos philosophes, qui se complaignent toutes choses esire par les anciens descriptes , rien ne leur estre laissé de nouveau à inventer, ont tort trop évident. Ce que du ciel vous apparoist, et appellez phénomères, ce que la terre vous exhibe, ce que la mer et aultres fleuves contiennent , n’est comparable à ce qui est en terre caché.

«Pourtantest équitablement le soubterrain dominateur presque en toutes langues nommé par épithète de richesses. 11 (quand leur estude adonneront et labeurà bien rechercher par imploration de Dieu souverain, lequel jadisles Egyptiensnommoienten leur langue l’abscons, le mussé, le caché, et par ce nom l'invoquants supplioient à eulx se manifester et descouvrir), leur eslargira cognoissance, et de soi et de ses créalures ; par aussi conduicte de bonne lanterne. Car touts philo-

(1) Jeu de mots sur rime el rhume, imité de C1. Marot.

(2) Pensée qui se retrouve dans Pascal, à qui on l’attribue généralement,

de me,

sophes et sages antiques, à bien seurement et plaisamment parfaire le chemin de la cognoissance divine et chasse de sapience, ont estimé deux choses nécessaires : guide de Dieu, et compagnie d'homme (1). «Aïnsi, entre les Perses, Zoroaster print Arismaspe pour compagnon de toute sa mystérieuse philosophie; Hermès le Trismégiste entre les Egyptiens eut Esculape; Orpheus en Thrace eut Musée: illecques aussi Agläophemius eut Pythagore; entre les Athéniens Platon eut premièrement Dion de Syracuse en Sicile lequel défunct, print secondement Xenocrates : Apollonius eut Davus. Quand donc vos philosophes, Dieu guidant, accompagnant de quelque claire Janterne se adonneront à soigneusement rechercher et investiger comme est le naturel des humains (et de ceste qualité sont Herodote et Homère appellés alphestes c'est à dire rechercheurs et inventeurs), trouveront

vraie estre la response faite par le sage Thalès à

Amasis roi des Egypliens, quand, par lui interrogué en quelle chose plus estoit de prudence, respondit : On temps; car par temps ont esté et par temps seront toutes choses latentes inventées ; et c’est la cause pourquoi les anciens ont appellé Saturne le Temps père de Vérité, et Vérité fille du Temps. infaillible. ment aussi trouveront tout le sçavoir et d'eulx et de leurs prédécesseurs, à peine estre la minime partie de ce qui est, et ne le scavent. De ces trois oires que présentement je vous livre, vous en prendrez jugement, cognoissance, comme dit le proverbe, aux ongles de lion Par la raréfaclion de nostre eau dedans enclose, intervenant la chaleur des corps supérieurs et ferveur de la mer salée, ainsi qu'est la naturelle transmutalion des éléments, vous sera air dedans irèssalubre engendré, lequel de véhicule clair, serein, délicieux vous servira, car vent n'est que air flottant et undoyant : cesiui vent moyennant, irez à droicte roupte, sans terre prendre si voulez, jusques au port de Olonne en Talmondois, en laschant à travers vos vèles, par ce petit souspirail d'or que ÿ Voyez apposé comme une fleute, aultant que penserez vous suffire pour tout au caulément naviger, tousjours en plaisir et seureté, sans danger ne tempeste. De ce ne doubtez el ne pensez la tempeste issir et procéder du vent : le vent vient de la tempeste excitée du bas de l'a. bysme; ne pensez aussi la pluie venir par impotenee des vertus retentives des cieulx et gravité des nues suspendues : elle vienl par évocation des soubterraines régions comme par évocation des Corps supérieurs; elle de bas en hault estoit imperceptiblement urée; et vous en tesmoigne le roi poète chantant et disant que l’abysme invoque l’abysme. Des trois oires les deux sont pleines de l’eau susdicte, la tierce est extraicte du puits des sages Indiens, lequel on nomme le tonneau des Brachmanes.

« Trouverez d'advantage vos naufs bien duement pourvues de tout ce qu'il vous pourroit estre utile et nécessaire pour le reste de vostre message. Pendant que ici avez séjourné, je y ai faict ordre très-bon donner. Allez, amis, en gaieté d’esprit , et portez ceste lettre à vostre roi Gargantua, le saluez de par nous, ensemble les princes et officiers de sa noble court. »

Ces mots parachevés, elle nous baïlla unes lettres closes et scellées ; et nous, après actions de graces immortelles, feit issir par une porte adjacente à la chapelle diaphane où Bacbuc les semonoit de pro-

(1) La fin développée que nous donnons est celle du manuscril; les éditions la remplacent par ces quelques lignes :

«Ainsi, entre les philosophes, Zoroaster print Arimaspes pour compagnon de ses pérégrinations ; Esculapius , Mercure, Orpheus, Musée: Pythagoras, Aglaopheme, Entre les princes et gens belliqueux, Hercules eut en ses plus difficiles entreprinses pour ami singulier Theseus; Ulysses, Diomède; Eneas, Achates. Vous aultres en avezaultant faict, prenant pour guide vostre illustre dame lanterne. Or allez de par Dieu qui vous conduie, » ‘

LA

poser questions aultant deux fois qu'est hault le mont Olympe. Par un pays plein de toutes délices, plaisant, tempéré plus que Tempé en Thessalie, salubre plus que celle partie d'Egypte laquelle a son aspect vers le golfe Ionique, et verdoyant plus que Thermischrie,

fertile plus que celle partie du mont Taure, laquelle a son aspect vers aquilon, plus que l'isle Hyperborée en la mer Indique, plus que Caliges on mont Caspie, flairant, serein et gratieux aultant qu'est le pays de Touraine ; enfin trouvasmes nos navires au port.

Page 1