CHAPITRE XX VI
4 0 4 Comment les habitants de Lerné, par le commandement de
Picrochole, leur roi, assaillirent au despourvu les bergers de Grandgousier,
Les fouaciers retournés à Lerné, soubdain devant.
boire ni manger, se transportarent au Capitole, et là devant leur roi nominé Picrochole , tiers de ce nom, proposarent leur complaincte, monstrant leurs paniers rompus, leurs bonnets foupis, leur robes dessirées, leurs fouaces destroussées, et singulièrement Marquet blessé énormément, disants le tout avoir esté faict par
les bergers et métayers de Grandgousier, près le grand quarroi par delà Sévillé.
Lequel incontinent entra en courroux furieux , et sans plus oultre se interroguer quoi ne comment, feit crier par son pays ban et arrièreban, et que un chascun,sus peine de la hart, convinst en armes en la grand'place devant le chasteau, à heure de midi. Pour mieulx confirmer son entreprinse, envoya sonner le tabourin à l'entour de la ville; lui-mesme, cependant qu'on apprestoil son disner, alla faire affuster son artillerie, desployer son enseigne et oriflant, et charger force munitions, tant de harnois d'armes que de gueule. En disnant, bailla les commissions, et fut par son édiet constitué le seigneur Trepelu sus l'avant garde, en laquelle furent comptés seze mille quatorze baquebutiers, trente mille et unze adventuriers. À l'artillerie fut commis le grand escuyer Toucquedillon, en laquelle feurent comptées neuf cents quatorze
rosses pièces de bronze, en canens, doubles canons, Ge serpentines, coulevrines, bombardes, faulcons, passevolants, spiroles et aultres pieces. L’arrièregarde fut baillée au duc Raquedenare. En la bataille se tint le roi et les princes de son royaulme. Ainsi sommairement acoustrés, devant que se mettre en voie, envoyarent trois cents chevaulx légers soubs la conduicte du capitaine Engoulevent, pour découvrir pays, et sçavoir si embusche aulcune estoit par la contrée, Mais après avoir diligemment recherché, trouvarent tout le pays à l’environ en paix et silence, sans assemblée quelconque. Ce que entendant Picrochole, commanda qu'un chascun marchast soubs son enseigne hastivement. Adoncques sans ordre et mesure prindrent les champs les uns parmi les aultres, gastans et dissipants tout par où ils passaient, sans espargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré ni prophane ; emmenoient bœufs, vaches, taureaulx, veaulx, genisses, brebis, moutons, chèvres et boues; poulles, chapons, poullets, oisons, jars, oies, pores, truies , gorrets ; abatlants les noix, vendangeants les vignes, emportants les seps, croullants tous les fruicts des arbres. C'estoit un désordre incomparable de ce qu'ils faisoient. Eï ne trouvarent personne qui leur résistast : mais un chascun se mettoit à leur merci, les suppliant estre traictés plus humainement , en considération de ce qu'ils avaient de tout temps esté bons el amiables voisins, et que jamais envers eulx ne commirent excès ne oultrage, pour ainsi soubdainement estre par iceulx mal vexés, et que Dieu les en puniroit de brief. Esquelles remonstrances , rien plus ne respondoient, sinon qu'ils leur vouloient apprendre à mangerde la fouace.