‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 48 sur 327 · RE RP · texte numérisé non relu

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Les pauvres diables de moines ne sçavaient auquel de leurs saincts se vouer (page 75).

Or laissons-les là, et retournons à nostre bon Gargantua, qui est à Paris, bien instant à l’estude des bonnes lettres, et exercitations athlétiques : et le vieil bon homme Grandgousier son père, qui après souper se chauffe les couilles à un beau clair et grand feu, et attendent graisler des chastaignes, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout, dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaulx comptes du temps jadis.

Un des bergers qui gardoient les vignes, nommé Pillot, se transporta devers lui en icelle heure, et racompta entièrement les excès et pillages que faisoit Picrochole, roi de Lerné, en ses terres et domaines; el comment il avait pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clos de Sévillé que frère Jean des Entommeures avoit saulvé à son honneur. Et de présent estoit ledict roi en la Roche-Clermauld ; et là en grâude instance se remparoit lui et ses gents.

« Holos, holos (1)! dist Grandgousier, qu'est ceci, bonnes gents? Songé-je, ou si vrai est ce qu'on me dict ? Picrochole, mon ami ancien de tout temps, de toute race et alliance, me vient-il assaillir ? Qui le meut ? qui le poinct? qui le conduict? qui l’ha ainsi con-

(1) Holos! hélas! en patois limousin.

seillé? Ho, ho, ho, ho! mon Dieu, mon saulveur, aidemoi, inspire-moi, conseille-moi à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toi : ainsi me sois-tu favorable, si jamais à lui desplaisir, ne à ses gents dommage, ne en ses terres je feis pillerie : mais bien au contraire, je l’ai secouru de gents, d’argent, de faveur et de conseil en touts cas qu’ai pu cognoistre son advantage, Qu'il m'ait donc en ce poinct oullragé, ce ne peult estre que par l'esprit maling. Bon Dieu, tu cognois mon Courage, Car à toi rien ne peult estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que pour lui réhabiliter son cerveau tu me l’eusses ici envoyé : donne-moi et pouvoir, et sçavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline. Ho, ho, ho! mes bonnes gents, mes amis, et mes féaulx serviteurs, faudra-t-il que je vous empesche à m'y aider ? Las! ma vieillesse ne requérait doresenavant que repos, et toute ma vie n’ai rien tant procuré que paix : mais il fault, je le voi bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres espaules lasses et faibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres subjects. La raison le veult ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfants et ma famille, Ce non=obstant, je n’entreprendrai guerre,que jen aye mo tous les arts et moyens de paix : là je me resouls. »

Adoncques feit convoquer son conseil et proposa l'affaire tel comme il estoit. Et fut conclus qu'on envoyeroit quelque homme prudent devers Picrochole, sçavoir pourquoi ainsi soublainement estoit parti de son repos, et envahi les terres, esquelles n'avoit droict quelconque. D'advantage qu'on envoyast quérir Gargantua et ses geuts, affin de maintenir le pays, et deffendre à ce besoing. Le tout plut à Grandgousier, etcommanda qu’ainsi fut faict. Dont sus l'heure envoya le Basque son laquais quérir à toute diligence Gargantua. Et lui escripvit comme s'ensuit.

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