‹ Œuvres de FroissartChapitre 23 sur 75 · XIV. — FR0188ART · texte numérisé non relu

XIV. — FR0188ART

ii4 JOUTES

sire Regnault de Roye qui fut tantost prest pour respondre et pour jouster. Si esperonnôrent leurs chevaulx de grant randon , et yindrent l'un sur Tautre et se consieuvirent sur les heaulmes dur et roit , mais point ne se desheaulmôrent , ne rompirent les lances, et passèrent oultre franchement. De la seconde lance les chevaulx refiusôrent, dont ils furent moult courrouchiés. Â la tierce ils se assenèrent emmy la targe et rompirent leurs lances. Ils recouvrôrent autres. De la quarte lance ils se consieuvirent en widant sans riens faire. ^ La V* lance fiit trop mieulx employée ' , car ils en desheaulmôrent Tun Tautre et passèrent ' frisquement ^ oultre de ce coup, et se mirent chascun sur son lés.

Âprôs revint en place messire Jehan * Rousseau * , ung appert chevallier et vaillant d'Angleterre et bien traveillant et congnu en plusieurs terres , et envoia hurter par ung sien escuier à la targe du seigneur de Saint-Py. Le chevallier respondy ad ce et fut tantost appareillié , car il estoit jà armé davantage et sur son cheval et la targe au col. On luy bailla sa lance : il la print , et puis se départy de son lieu en esperonnant le cheval , et puis le chevallier anglois contre luy. Si se consieuvirent de plain coup sur les targes, et par force de bien bouter les chevaulx s*arrestôrent ^. Dont widôrent les deux chevalliers de ce coup , et retourna chascun en son lieu , et sans faire long séjour ils esperonnèrent les chevaulx et vindrent Fun contre Tautre ; mais, quant ils durent approchier, les deux chevaulx widôrent, par quoy de plain coup ils ne peurent attaindre Tun Tautre. Si en furent les deux chevalliers moult courrouchiés, et retournèrent sur leur pas dont partis estoient , et puis esperonnôrent les chevaulx et abaissiôrent les lances et se adre-

*^ D€ U V* lance ils employèrent mieulx leur cop. — *^ Gentement. Franchement. — ^ Ronisiao. — * Tout qaoia de ce cop.

DE SAINT-IMGLEVERT. 115

chèrent Tun sur Tautre et se attaindirent des fers ^ ens es visières des heaulmes si dur et si roit que tous deux se desheaulmèrent. Ils passèrent oultre francement , et retourna le chevallier anglois devers ses gens et ne jousta plus pour ce jour.

Après se traist avant messire Thomas ' Schoenhome ' » nng joeune chevallier et de grant voulenté , et envoia hurter par ung sien escuier d une verge à Tescu de guerre de messire Bouchicaut. Le chevallier fut tout prest de respondre , car il estoit jà armé davantage , et monta sur son cheval , la targe au col, et s*appoioit sur son glaive et n*attendoit que Taventure ; et quant il vey qu*on le demandoit à la jouste, il leva son glaive et regarda quel chose le chevallier anglois faisoit, et lorsqu*il vey qu*il poindoit le cheval» il esmeut autant bien le sien en espéronnant et en venant Tun sur Tautre. Ils abaissièrent les glaives et bien se cuidièrent de celle jouste rencontrer , mais ils ne porrent , car leurs chevaulx se desroièrent , dont ils furent moult courrouchiés , et retourna chascun sur son pas. Et ymaginoient comment ils tenroient tellement leurs chevaulx que ils assèneroient à la jouste Tun Fautre, et petit séjournèrent quant ils férirent chevaulx des espérons et adreschèrent sicomme à ligne lun contre Fautre, ^ et en la lumière des heaulmes se assenèrent et férirent. Messire Regnault rompy son glaive et le chevallier anglois ne rompy pas la sienne , mais remploya bien et grandement , car il desheaulma messire Bouchicault si dur que le sang luy bouta hors du nés en desheaulmant. Âdont se traist messire Bouchicault devers son pavillon et ne fist plus des joustes pour ce jour , car jà approchoit le vespre, et messire Thomas Schoenhome ne se voult pas cesser qu'il ne parfesist ses lances. Si envoia hur-

* De lances. — *-' Seorbome.. Scorbone.. Scornebonne. — * Hault.

19B lOUTBS

armes à fidre en la marche de Calais près de Saint-Ingheleyerth , c'est-assaToir ^ Bouchicault le joeane , * Regnaolt de Roye , et le sire de Saint-Py , s'ordcmnôrent grandement pour accomplir leur désirier et payer leur promesse et le droit des armes ; car signifié ils Tavoient nottoirement et publié et par espécial ens on royaulme d*Ângleterre, dont là estoit grant nouvelle , et en estoient ou dit royaulme ' chevalliers et escuiers resveilliés très-^prandement ; et avoient les plusieurs chevalliers et escuiers, joeunes ^ adventuriers ^ et qui armes à faire désiroient , ymaginations eues sur ce pour scavoir quel chose ils en feroient. Les aucuns disoient entre euls que grant blasme leur seroit et & grant reprouche leur retoumeroit, ou cas que la place prise si près de Calais estoit , se ils ne passoient la mer et aloient veoir les chevalliers et fS&ire les armes. Et vous nommeray aucuns de çeulx qui le plus de parlement en tenoient : premièrement messire Jehan de Hollande , conte de Hostidonne, et en avoit grant désir ; aussi avoit messire Pie^ de Courtenay , me»- ,,,8ire Pierre Traiton, messire Jehan uoulofire, messire Jehan Roussel, messire Thomas Scor Donne, messire Guillemme \' Clifieton « messire Nicole Clim^n, messire Guillemme \v ' >' Taillebourch, messire Godefiroy de •Seta', messire Guil-

"^N^' ,v ' lemme * Hasquenay *, messire Jehan ^^ BoUedas ^\ messire ^ ^ ... Jehan d*Arondel , messire Jehan d*Âubrechicourt , messire

Henry de Beàulmont et plusieurs autres chevalliers , plus

^ ^''" de cent. Et disoient : « Pourvéons-nous pour aler par delà

• à Calais , car ces chevalliers de France n'ont mis, ne « ordonné ce jeu en nostre pays, fors que pour nous avoir « et veoir , et certes ils ont bien fait et sont bons compai- « gnons. Si ne leur fimldrons point à ce besoing. » Geste

V ft

• M6Mdre. — • Meatire. — • D'Angldtam. — *-• Atentoreax. — •-' Setm. -r •* BMqve&âj. — ••^* Boltoa.

DE SAIIfT^nfQLBYBRT. 107

chose fut si eslerée en Angleterre que ^ oeulx qui nul désir» ne Youlenté n avoient de &ire armes, certefioient que ils y seroient pour veoir ceulx qui armes feroient sur la place au jour et terme qui mis y estoit.

Or s*ordonnôrent chevalliers et escuiers, tous Fun par l'autre et pour la plaisance des autres, à venir à Calais, et les grans seigneurs qui tenir leur estât y vouloient, y envoioient devant &ire leurs pourvéanoes , et firent passer leurs harnas de paix et de guerre et leurs chevaulx, et puis passèrent les seigneurs quant ils sentirent que les jours approuchoient que les joustes se dévoient faire. Messire Jehan de Hollande passa tout premièrement la mer , qui estoit fi*ère du roy, et plus de soixante chevalliers et escuiers aveuc luy , et arrivèrent à Calais et là se logèrent.

A l'entrée du joly mois de may furent tous pourveus les trois joeunes chevalliers de France dessus nommés, qui à Saint-Ingheleverth les armes faire dévoient , car à ce faire en France, en Angleterre et en Escoche signifié ils Tavoient ; et vindrent premièrement à Boulongne-su&-Mer et là furent ne scay quans jours , et puis se départirent et vindrent à Tabbaye de Saint-Ingheleverth. Eulx là venus , ils entendirent que grant foison de chevalliers et d*escuiers estoient yssu hors d*Angleterre et venus à Calais. De ce furent-ils tous resjouys, et pour approuchier la besongne et que les nouvelles en venissent entre les Anglois , ils envolèrent ordonnéement sur la place entre Calais et Saint-Ingheleverth tendre trois vermaulx pavillons moult beaulx et moult riches , et à rentrée de chascun pavillon et par devant avoit deux taises qui là pendoient, armoyées des armes aux seigneurs, une targe de paix et Tautre de guerre ; et estoit ordonné que cils qui courir et &ire armes voul-

* Proprement.

108 ICHiTBS

droit à ran d*eux , deyoit toachier oa eammt faire toacbier Tane des targes ou toutes deux , se il iuy plaisoit , et il seroit recueillie et déliyré de joustas «elon ce que il demanderoit. Et pour approchier la liesQngne et parler des armes « je vous diray comment il en adTiat

Le ^ XX* ' jour de may « sicomme oertefié et prononchié estoit , furent les trois chevalliers dessus nommés en leurs tentes tous appareilliés pour faire armes « et les dievaulx tous prests « ordonnés et ensellës , ainsi que la jousto le requéroit Et yasirent ce jour de Calais tous cheralliers et eecuiers qui &ire armes vouloient ou deroient ou qui désir et plaisance des armes veoir faire avoient. Et obevanchurent tant qu*ils Tindrent droit sur la place, et se trairont tous d un lés. La place où jouster on devoit , estoit belle et ample et ounye , verde et herbue.

Messire Jehan de Hollande envoia tout premièrement hnrter par ung sien eecuier à la targe de guerre de messire Bouchicault. Ce fS&it , messire Bouchicault yssi hors de son pavillon tout appareillié et monta à cheval et print targe et puis lance bonne et roide et bien acbérée , et s*eslongèrent les deux chevalliers , et quant ils orent bien advisé Tun Tantre, ils ' espouronnèrent ^ de grant randon * et vindrent Fun sur Tantre sans eulx espargnier , et consieuvy Bouchicanlt en telle manière le conte de Hostidonne que il Iuy percha la targe , et Iuy coula le fer au dessoubs du bras et tout oultre sans point bleschier , et passèrent de ce coup et empainte les * chevalliers tout oultre et s*arresterent ordonnéement sur leur pas , et fut ceste jouste moult prisie. A la seconde jouste , ils se hurtèrent ung petit , mais nul mal ils ne se firent , et à la tierce lance les cbevanlx refusèrent.

*-* Le XXI*. — '^ Férirent eharanlx dat atperoni sans «ulx etpargnier. — * • Moult fort. — • Deux.

DE SAUfT^mOLEYERT. i09

L6 ooiit6 de Hostidopne qui voulentiers joustoit et qui estoit eschauffé , revint sur son lés , attendaût que messire Bouebioaiulb represist sa lance ; mais point ne la reprendoit €i laanstroit Bouchicault contenance et ordonnance que jlaa pour o& jour tant que au dit conte il n*en vouloit faire. Quant le conte de Hostidonne vey ce « il envoya hurter par ung sien escuier à Tescu de guerre du seigneur de Saint-Pj, efreelluyi qui jamais n*emst reâusé, yssi tantost hors de son j^aviUon et monta à cheval et print sa targe et sa lance , et qiiaot le oonte vey qu'il estoit prest et que il ne demandoit ^06 la jouste « il esperonna le cheval de grant vouloir , et Saint-Py autant bien le sien. Si avalèrent leurs lances et S'iftdrecèrent ï\m sur Tautre, mais à rentrer ens les chevaulx croiflièrent, et toutesfois ils se oonsieuvirent, mais, par la oroisure qui fut prinse à meschief, le conte fut desheaulmé^ Si retourna vers ses gens et moult tost il se fist rebeanlmer et pepristâa laiice, et le sire de SàintrPy la sienne, etespe^ roBndrent de p^nnes^ lances et se férirent ens es targes dur et roit , et furent sur le point que de porter Tun Tautre à' tûire, mais ils changlèrent les chevaulx de leurs gambes et bien se tindrent , et retournèrent chascun en son lieu et se raffireschirent ung petit et prindrent vent et alaine. Messire Jehan de Hollande qui grand affection avoit de faiire honnourablement ses armes» reprint sa lance et se joindy en sa targe et esperonna son cheval , et quant le sire de Saint-Py le vay venir , il ne reffusa pas , mais s*en vint h rencontre de luy au plus droit que il oncques polt. Si se attaindirent les deux chevalliers de leurs lances de guerre sur les heâ«l^, mes d*aohier si dur et si roit que les estincelles toutes vermeilles en voilèrent De celle attainte fut le sire de Saint-Py desheaulmé , et passèrœt les deux chevalliers moult ^ firisquement * oultre, et retourna chascun sur son lés.

^ QeatanMnt.

110 lOOTIS

Geste jouste fut moult grandement prisie , et disoient François et Anglois que les trois chevalliers le conte de Hostidonne , messire Bouchicault et le sire de Saint-Py avoient très-bien jousté sans eulx espargner, ne porter dommage. Enooires de rechief requist le conte de Hostidonne h courir une lance pour Tamour ^ de sa dame ', mais on luy reffusa.

Adont se départy messire Jehan de Hollande du reng pour revenir ung autre ; car il avoit toutes les six lances bien courues et bien assises tant que honneur et grftce il en avoit acquis de toutes parties. Dont fut appareillié ung gentil chevallier d'Angleterre, qui s*appelloit le conte Mareschai , et envoia hurter, ainsi que ordonnance le portoit, à Fescu de guerre de messire Regnault de Roye , et, ce fait « messire Regnault yssi hors de son pavillon armé de toutes ses armes comme à luy appartenoit, et monta sur son cheval qui luy fut tout prest. On luy mist sa targe au col et boucla, et puis print sa lance. Si eslongèrent les deux chevalliers leurs chevaulx et puis esperonndrent de grant randon, en venant tous deux Tun contre Tautre , et fS&ilUrent ceste premiôre jouste par le desroiement de leurs chevaulx, dont ils furent moult courrouchiés. De la seconde lance fut messire Regnault de Roye enferré et rompy sa lance ; à la tierche ils recouvrèrent , et se férirent de tel randon sur les heaulmes que les estincelles de feu en saillirent, et fut le conte Mareschai desheaulmé : il passa oultre et retourna firisquement à son lés et ne jousta plus pour ce jour ; car il en avoit fSût

Adont se traist avant le sire de Cliffort, ung moult appert et vaillant chevallier d'Angleterre, cousin germain à messire Jehan Candos qui fut si preu et si vaillant chevallier , et

*^ Dts damas.

DE 8Ain-IllGLXTaiT. lli

envoya hnrter, ainsi que ordonnance le portoit, dHine yerge à la targe de gnarre de messire Bouchicault. Tantost le che- Tallier yssi hors de son pavillon armé de toutes pièces, ainsi que à luy i^partenoit , et monta sur son coursier qui luy estoit tout prest, et prist sa targe au col ; on luy boucla, et empoigna sa lance et mist en Farrest.

Les deux chevalliers esperoonèrent et vindrent Tun sur lautre de grant randon et se fénrent ens es heaulmes tant que les estincelles de feu en saillirent. Point ne rompirent les lances , ne oncques les chevalliers les estriers n*en guerpirent , mais passèrent oultre et s arrestèrent chascun sur leur pas et se ordonnèrent de grant voulenté pour courir la seconde lance, etesperonnèrent les chevaulx et vindrent Tun contre Tautre sans eulx espargnier. Messire Bouchicault rompy sa lance et fut de ce coup desheaulmé , mais point ne chéy.

Les deux chevalliers passèrent oultre et s'arrestèrent sur leur pas. Messire Loys de Gliffort s*appareilloit encoures pour jouster à Bouchicault ; mais Bouchicault ne mettoit son heaulme : dont s*avisa le sire de Gliffort qu*il parferoit ses armes à ung autre. Si envoia hurter par ung sien escuier sur Tescu au seigneur de Saint-Py , lequel yssi tantost hors de son pavillon et monta sur son cheval qui luy estoit tout prest , et print sa targe et sa lance et s*ordonna pour jouster , et s'en vindrent l'un contre l'autre de grant randon et se consieu virent de plain coup. Le sire de Gliffort rompy sa lance en trois tronchons sur la targe du seigneur de Saint-Py , et le sire de Saint-Py le féry sur le heaulme et le desheaulma, puis passa oultre, et chascun des chevalliers se traist sur son lés. Le sire de Gliffort retourna entre ses gens et n*en flst plus pour ce jour , car on luy dist que vaillamment et honnourablement il s*estoit porté.

Après se tray avant ung gentil chevallier et de grant

m loutcs

Toolenté , qui 9*appeUoit Henry , sire de BeramOi&t en Angleterre, et enrcla hurter à la targe de gaerrè de mes- 8ireBon€hicanlt.Le dievallier fut tantost prest de respondre, car jà estoit & cheval davantaige ( car il avoit en devant jousté au seigneur de Cliffort), et print sa tai^ et sa lance et se mist en ordonnance pour bien jouster. Les deux chevalliers esperonnôrent les chevaulx de grant raûdon et s*en vindrent l\in sur Tautre. Le sire de Beaumont n*employ& pas bien sa lance et consieuvy Bouchicanlt en widant « et Bouchicault le féry de ' plaine * lance emmy sa targe et le porta jus par terre, et puis passa oultre. Le chevallier se releva , qui fut aidié de ses gens et remis à dieval. Adont se traist avant le sire de Saint-Py et s*ordonna pour jouster su chevallier. Si joustèrent deux lances bien et courtoisement sans eulx dommagier.

Messire Pierre de Courtenay qui grant désir avoit de jouster et de fSEÛre six lances , envoia hurter par ung sien escuier d*une verge, ainsi que ordonnance se portoit, à tous les trois escus de guerre , de laquelle chose on fut esmerveiUié, et luy fut demandé comment il Tentendoit. Il respondy que sa plaisance estoit telle que il vouloit courir à chascun des chevalliers de France , se il ne luy meschéoit sur le chemin , et leur requist moult que ils luy voulsissent accorder. Et ainsi ils luy accordèrent.

Adont s*avança messire Regnault de Roye tout premier et print sa targe et sa lance , et se mist en bonne ordonnance pour jouster , . et esperonnôrent les chevaulx de grant voulenté , et se advisèrent justement pour consieuvir Tun l'autre sans euls espargnier , mais ceste première lance ils faillirent ; car les chevaulx re£fusèrent , de quoy ils furent moult courrouchiés , et retournèrent sur leur lés ,

Page 1