‹ Œuvres de GilbertChapitre 20 sur 41 · LA MARQUISE DE GANGE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE GANGE

\ SV MERL.

Ma mère... je frémis! que vais-je vous apprendre Aurez-vous, sans mourir, la force de inentendre ? C'était peu que le Ciel, brisant un nœud 1 I Vous donnât à pleurer la perte d'un mari ;

estait an moins poui 1 ayer vos In objet où vos yens en retrouvaient les ci Mais cet objet si cher, l'orgueil de votre amour. Le seul fruit de vos feux qui vit encor le jour, H fias ! qnoiqn'innocente, à souffrir condamnée . Loin de vous votre fille expire assassinée...

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Vous pleurez !... Et je suis la cause de vos pleurs ! J'ai dû taire mon sort , vous cacher vos malheurs ; Et j'ai révélé tout !... ah ! pardonnez , ma mère... L'heure qui va sonner peut-être est ma dernière : Il me reste un moment ; c'est à peindre mes maux , A signer le pardon de mes cruels bourreaux, C'est à vous consoler que je le sacrifie... Dieux! si ma perte allait abréger votre vie ! Ah , ma mère ! ah ! combien la mort va me coûter ! Mon cœur vers vous s'élance, et ne peut vous quitter; Du coup qui l'en détache il frémit , il murmure , Et je meurs de vos maux plus que de ma blessure. Mais pourquoi tant de pleurs? pourquoi ces cris affreux" Pourquoi ce désespoir, ces regrets douloureux , Ce sombre abattement? ces sermens de me suivre Me rendront-ils à vous ? me feront-ils revivre? Non : tout leur fruit sera de hâter vos vieux ans , D'ajouter des douleurs à mes derniers instans. Dieu devait-il vous faire une âme si sensible ? Que ne m'aimez-vous moins! je mourrais plus paisible.

Hélas ! qu'est devenu ce temps où votre cœur Dans mes lettres jamais ne puisait la douleur ; Où Gange, toujours tendre, était loin de me croire Capable d'un amour qui put blesser ma gloire ? Tout alors m'assurait le destin le plus doux , Quand, voulant habiter et vivre parmi nous,

Ses frères criminels arrivèrent, me virent. Et du feu le plus noir pour mes charmes s'éprirent : L'un, hardi dans ses vœux, dissimulé, cruel , Avait voué ses jours au service du Ciel ! L'autre, né généreux, tendre, mais téméraire, Prétendait aux lauriers que Ton cueille à la guerre. Ils osèrent tous deux me déclarer leur feu ; Le dédain fut le prix de ce coupable aven : Qui? moi! moi, j'aurais pu répondre à leur tendresse? Moi, femme sans honneur, j'aurais eu la faiblesse D'outrager mon époux , de trahir mon amant, Gange ? lui , de mes jours le charme et l'ornement ? Ah ! mon devoir fùt-il un rempart peu solide Pour défendre mon cœur d'un amour si perfide , Ma vertu suffisait; et vos leçons, ma mère, rs'ont point à votre fille enseigné l'adultère. Furieux cependant de se voir mépriser, D'Orme * auprès de son frère osa m'en accuser : Gange un instant séduit, le crut , et dans sa rage Il voulut me punir, venger son faux outrage, Et sans daigner me voir, sans daigner m'écouter, Dans le fond d'un cachot me fit précipiter ; Mais on l'avait trompé ; c'est mon époux, je l'aime. Je lui pardonne tout : non , jamais de lui-même , Jamais il n'eût conçu des soupçons sur ma foi ;

* C'était l'abbé de Gange.

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El des maux qu'il m'a faits il souffrit plus que moi.

T'ai vu son repentir, je l'ai vu, plein d'alarmes ,

Tomber à mes genoux, arrosés de ses larmes.

S'accuser, détester cet injuste soupçon,

Et, plus amant qu'époux, implorer son pardon.

Au moins n'est-ce pas lui dont la main forcenée Dans mon sang répandu sans pitié m'a traînée. Depuis long-temps absent, il ne sait même pas Que mes yeux sont voilés des ombres du trépas ; Et peut-être inquiet, brûlant d'impatience D'oublier sur mon sein les rigueurs de l'absence, Revient-il à l'instant , croyant déjà me voir Voler, ouvrir mes bras , prêts à le recevoir. Vain songe î quel spectacle étonnera sa vue ! Sur un funèbre lit son épouse étendue , Pâle , sanglante encore et d'une faible voix Lui criant : « Gange , adieu pour la dernière fois. » Quel désespoir pour lui ! que de larmes versées ! Quels maux seront les siens ! ô funestes pensées ! J'entends déjà ses cris : « Quels sont ses assassins? «Les monstres où sont-ils? qu'ils meurent de mes mains!- Mais que deviendra-t-il ? grand Dieu ! que va-t-il faire , Quand on lui répondra:» Ce monstre est votre frèr< Il mourra de douleur... et peut-être à mes yeux !... Non : Dieu m'épargnera ce spectacle odieux; Dieu devant son retour fermera ma paupière. La douceur de le voir à mon heure dernière

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Sans doute embellirait les bords de mon cercueil : Mais s'il faut de ses jours acbeter ce coup-d'œil J'aime mieux expirer sans jouir de sa vue. Et je pardonne encore à l'ingrat qui me tue.

C'est ce d'Orme imposteur, cet amant inhumain Qui contre moi de Gange avait arcné la main; Ce d'Orme qui, feignant de partager mes peines , Obtint de mon époux qu'il briserait mes chaînes . Et qui se prévalant du nom de bienfaiteur, Revint insolemment me demander mon cœur: Lui, seul auteur des maux où l'on m'avait réduit*3 : Sans doute il ignorait que j'en étais instruite : Mais mieux je le savais, mieux ces fers, tour-à-tour Rompus, forgés par lui, me montraient le détour Par où ses yeux chercbaient la route de mon aine. Moins votre fille osa désespérer sa flamme : Mon cœur saignait encordes maux qu'il m'avait fait s. D'un îayon d'espérance amuser ses souhaits, Malheureuse! c'était compromettre ma gloire: Instruire mon époux d'une ardeur aussi noire, C'était troubler ses jours pour m'en faire un appui,

ît semer la haine entre son frère et lui : Que faire? d'Olinval*, pour comble d'infortune Me rapportait encor sa tendresse importune....

Le hevaliei île Gange.

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Non, tout ce qu'en prison j'avais souffert de maux; Non, ces nuits sans sommeil; non, ces jours sans repos, L'horreur de voir à tort ma vertu soupçonnée, D'être par mon époux trahie , abandonnée , Tout cela n'était rien près de mon embarras : Gange en ce temps encor s'arracha de mes bras. Je ne sais si mon cœur, alors qu'il vint m'apprendre Ce voyage fatal qu'il devait entreprendre , Pressentit le destin qui m'allait accabler, Mais mon sang se glaça ; je ne pus lui parler : Tout mon corps frissonnait de secrètes alarmes, Je poussais des soupirs, mes yeux fondaient en larmes, Et je crus même entendre une plaintive voix Me dire en l'embrassant.... C'est la dernière fois.

Il partit ; et , le front tout rayonnant de joie , Déjà ses deux rivaux croyaient tenir leur proie. En vain je me voulus dérober à leurs yeux ; Partout je retrouvais leur visage odieux. Avant-hier enfin, de tristesse abattue, Après l'aurore au lit je me vis retenue. Je jette, en m'éveillant, les yeux autour de moi : Ils étaient à mes pieds : jugez de mon effroi.... J'étais seule , on avait écarté mes suivantes. Que fairePhélas!.. .«Répondre à nosflammes brûlantes, « Me criaient-ils tous deux, madame, ou bien mourir: « Il n'est plus de retard , parlez , il faut choisir. » Et tout en me parlant, d'Orme, d'un air farouche.

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L'œil en feu présentait une coupe à ma bouche ; Je la saisis , je feins d'en Loire le poison, J'implore les secours de la Religion :

D'Orme va les chercher ; et moi , dans son absence , J'ose de d'Olinval invoquer la clémence ; Je m'élance à ses pieds que je baise en pleurant : « Si la vertu sur vous a le moindre ascendant , « Si vous aimez un frère à qui l'hymen me lie, « Si vous m'aimez moi-même , accordez-moi la vie. » ?»Ies larmes, mon effroi, la pâleur de mon teint, Ce trouble attendrissant qui m'agitait le sein, Ce pouvoir que mon sexe a sur l'homme sensible, Tout semblait adoucir ce lion inflexible : J'allais tout obtenir, il répandait des pleurs : D'Orme rentre , il le voit partager mes douleurs, Et sans l'importuner d'un reproche inutile, Terrible , un glaive en main , l'œil de rage immobile , Fond sur moi , de vingt coups me déchire le flanc, Fuit, emmène son frère, et me laisse en mon sang Me traîner en criant : Au secours ! on me tue !...

Je mourais : on arrive, et je suis secourue; Mais en vain , c'en est fait , mon trépas est certain : Tous mes coups sont partis d'une trop sûre main. Ce n'est que pour souffrir que je respire encore : Le Ciel entre un époux qui m'aime et que j'adore, Entre ma mère et moi, va de l'éternité Élever malgré nous le rempart redouté.

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Nous ne nous verrons plus, nous qui n'étions qu'une âni(

Tous n'avez plus de fille, et Gange plus de femme : Moi, je vousperds tous deux, et j'emporte en mourant La douleur d'affliger ma mère et mon amant. Mon amant ! en prison par lui je fus plongée , Il me persécuta, je dois être vengée; ' Ah ! je le serai trop... on va le soupçonner De m'avoir fait, bêlas ! lui-même assassiner, Et sans autre raison que mes pleurs, que mes peines Peut-être sera-t-il chargé d'horribles chaînes, Comme un vil criminel traîné dans un cachot; Que vous dirai-je enfin, conduit sur l'échafaUd? Ah , ma mère ! mais non , vous prendrez sa défense : Allez aux magistrats prouver son innocence ; Montrez-leur cet écrit , c'est votre fille en pleur.s , C'est moi qui vous en prie au nom de mes douleurs. Lisez , contez-leur tout d'une bouche fidèle ; Dites !...mais pardonnez , déjà ma main chancelé. Tout mon corps se roidit, je me sens assoupir, J'expire, etc'esl pour vous qu'est mon dernier soupir.

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