SI R GILBERT
dans bien d'autres, mais qui, sur la fin de sa vie, s'estrendu digne d'être plaint: « Le mal- « heureux Gilbert vient de mourir fou dit-il avec ce ton de pitié supérieure qui annonce un orgueil si cruel il avait déjà «■ de la disposition à cette maladie , comme « on le voyait à ses yeux hagards et trou-
■ blés. L'habitude du vin n'avait pas dû « contribuer à raffermir sa raison; et enfin « une chute qu'il fit, il y a quelques mois, « dérangea entièrement sa tête. Dani les « derniers jours de sa vie, il donna les plus '< étranges marques d'aliénation d'esprit. Il « s'était logé à Charenton, dans le voisinage << de la maison de campagne de l'arche-
■ vèque; car, en sa qualité d'apôtre de la rr/'gion, il se croyait obligé de faire sa
« cour au prélat, qui l'avait en effet recom- « mandé à 31. de Yergennes , et avait obtenu « pour lui une des pensions que le ministre
■ des affaires étrangères peut prendre sur le « privilège qu'il accorde aux papiers politiques. Il était allé chez l'archevêque, qui ne le reçut pas avec toute la distinction
« qu'il en attendait, et qui le lit manger ave*
« ses secrétaires et ses valets-de-chambre.
« Gilbert, déjà mal disposé, fut tellement
« aigri de cette réception qu'il rentra chez
« lui la tète absolument tournée. La fièvre
« le prit pendant la nuit, et le matin , il alla
« en chemise et en redingote, demander les
« sacremeus au curé de Charenton , qui
« l'exhorta vainement à rentrer chez lui. Il
« courut de là chez l'archevêque; et la plu-
« part des gens de la maison n'étant pas en-
« core levés, il parvint jusqu'à la chambre
« de ce prélat, se roula par terre comme un
a possédé, en criant qu'on lui donnât les sa-
« cremens, qu'il allait mourir, et que les
« philosophes avaient gagné le curé de Cha-
« renton pour lui faire refuser les sacremens.
« L'archevêque, effrayé de ses cris et de ses
« convulsions, le fit porter à l 'Hôtel-Dieu,
« dans la salle où l'on traite les fous. Là, sa
« folie ne fit qu'augmenter : il faisait sa con-
k fession à haute voix; et comme un autre
« fou avait la manie de crier les arrêts du
'< parlement, Gilbert criait de son côté que
« c'était lui qu'on allait pendre. Dans un de
« ses accès, il avala la clef de sa cai ■
« qui lui resta dans l'œsophage. Il mourut « vingt-quatre heures après, ne pouvant pas « être secouru, et s'accusant toujours lui- « même, sans qu'il en faille pourtant rien « conclure contre lui , car le cri de la folie « n'est pas toujours celui de la conscience* '.» Quelle horrible perfidie! quelle insidieuse noirceur dans toutes ces insinuations! Remarquez que c'était à un étranger, à un homme qui ne pouvait vérifier le fait , qu'on écrivait que Gilbert, qui ne buvait pas de vin , avait dérangé sa raison par l'excès du vin; que c'était à lui qu'on laissait croire, avec une restriction douce, digne de Tartuffe îui-mème, que ce malheureux Gilbert pourrait bien avoir commis quelque grand crime, et qu'on relevait la possibilité de ces infamies en terminant cette abominable lettre par un jugement littéraire qui a une certaine apparence d'impartialité. Le sang bout, le cœur se soulève à cette lecture; et le transport de l'indignation fait à peine place à la pitié , quand on se rappelle que l'implacable ini-
* Correspondance littéraire, t. 3 , p. 166.
to NOTICE HISTORIQUE
initié de La Harpe avait au moins un motif assez légitime:
C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé, Qui sifflé pour ses vers , pour sa prose sifflé, Tout froissé des faux pas de sa muse tragique. Tomba de chute en chute au trône académique.
Il importe assez peu de savoir si la démence de Gilbert fut le résultat d'un accident , d'une chute de cheval qui nécessita l'opération du trépan, ou si elle fut. occasionée par le désespoir. À dire la vérité, je ne vois aucun avantage pour la mémoire de Gilbert, à adopter la première de ces versions.; et la folie d'un pauvre jeune homme, accablé par la persécution, dont les organes cèdent au sentiment de son malheur, n'a rien qui révolte ma délicatesse. C'est un honorable lit de mort qu'un grabat de l'Hôtel-Dieu pour l'homme droit qui a refusé de vendre son talent , quand tous les talens étaient à l'enchère. Il serait bien plus mortifiant de trouver un nom honnête parmi les créatures de l'opinion , lorsque l'opinion est perverse et empoisonnée. C'est une espèce de succès très-facile à obtenir, mais
SUR GILBERT. n
qu'il faut abandonner aux intrigans et aux médians. Ce qu'il y a de certain , c'est que la folie de cet infortuné Gilbert, qui mourut en donnant les plus étranges marques d'aliénation d'esprit t produisit toutefois cette ode imitée de plusieurs psaumes , dont tous les amis des lettres ont retenu ces admirables stances :
Au banquet de la s*ie, infortuné convive ,
J'apparus un jour, et je meurs:
Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive ,
Nid ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
VA vous, riant exil des bois 1 ( ie] , pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !
Ah! puissent voir long-temps votre beauté sari,-»
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours , que leur mort soit pi
Qu'un ami leur ferme les yeux !
On peut douter que La Harpe , si sévère à ['égard d'un poète mendiant mort h l'hôpital avec l'esprit aliéné, eût jamais trouvé une inspiration aussi belle, des sentimens aussi touchans et au^si vrais, un style aussi pur,
12 NOTICE HISTORIQUE, etc.
aussi élégant , aussi antique : ces vers sont bien le chant du cygne ; ils annoncent un développement de goût, un perfectionnement de talent, qui fait regretter tout ce que Gilbert pouvait produire , qui présageait , qui promettait des chefs-d'œuvre que la proscription philosophique a étouffés. Ah! que s'il avait mis sa plume aux gages des sophistes et des séditieux qui bouleversaient déjà en espérance leur malheureuse patrie, quel succès l'attendait alors! de quelle renommée son souvenir serait entouré! Que dis-je? il vivrait! l'Académie, allait s'ouvrir. La révolution naissante accueillait avec plaisir le tribut d'ouvrages obscènes ou impies qu'il aurait préparés pour elle , et son triomphe scandaleux , consacré par le temps , serait maintenant encore un titre à la faveur de ce parti qui est devenu une puissance.
Je ne crois pas devoir ajouter à ces considérations générales sur la vie de Gilbert , une notice détaillée de ses ouvrages : on les trouve rangés selon l'ordre le plus convenable dans cette nouvelle édition.
Ch. Nomr.R.