OH LYRES
sous le nom d'avarice, des encouragement
prodigues au\ talens, cette émulation héréditaire et naturelle, qui , de nos jours, semble dégénérer en jalousie. L'activité, l'industrie, réveillées et nourries par nos lois, devinrent des qualités nationales. On vit reparaître cette tendresse exclusive, ce dévouement mêlé de fanatisme, en faveur de nos princes, trésor sacré dont Louis a si justement hérité; Louis, ce monarque trop magnanime pour faire un crime à nos contrées de vouer encore au sang de leurs anciens maîtres une reconnaissance immortelle; en un mot, tout ce que vous étiez alors, tout ce que vous êtes aujourd'hui, Lorrains, vous le devez à Léopold.
3Iais osons le dépouiller du diadème, de la pourpre , de tout cet appareil de grandeur, vains ornemens qui cachent peut-être les défauts d'un corps défiguré : contemplons l'homme. Est-ce là ce prince de qui la politique fait le destin de la Lorraine et l'étonnement de l'univers? O candeur! ô simplicité vraiment dignes des premiers âges ! Que j'aime à le voir seul , et dès l'aube du jour,
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errant sur les places de cette capitale où tant d'édifices somptueux annoncent sa magnificence et sa générosité, au lieu d'une garde farouche, environné de l'amour des citoyens, dont la plupart lui sont connus, ainsi que César connaissait ses soldats; les appelant par leur nom , conversant avec eux comme avec ses pairs , caressant les fils dans les bras de leurs mères ; bien différent de ces automates couronnés, qui, n'ayant rien d'un roi que l'orgueil et le titre, croiraient dégrader la dignité souveraine s'ils daignaient regarder un sujet, et qui, descendus de leur rang, seraient en effet les plus vils des humains ! Si je le suis auprès de son auguste épouse , j'admire avec transport, et les égards touchans qu'il lui prodigue ; et l'attachement sincère qui l'unit avec elle. Ah! les tendresses de l'hymen sontelles donc faites pour ces arbitres du monde? Et ne dirait-on pas souvent qu'ils aiment mieux être malheureux que de ressembler, môme dans leurs plaisirs, au reste des humains? C'est une amie, et non point une esclave, que Léopold veut posséder dans sou
heureuse compagne. Si le Ciel, sensible aux vœux de ses peuples, le fait revivre tant de fois dans les fruits de ses fortunés amours , il sera le modèle des pères , et les embarras du trône ne l'empêcheront point de cultiver de ses propres mains ces faibles arbrisseaux, sa plus chère espérance. Oh! qui ne verserait des larmes d'admiration en voyant ce grand homme se métamorphoser en auteur, recueillir dans les bons ouvrages les maximes les plus capables de former l'âme et d'orner l'esprit, rassembler celles que son expérience et son cœur lui ont dictées, les enseigner à ses enfans , les conduire luimême dans nos temples, où, confondus dans la foule par ses ordres, ils apprennent, jeunes encore , cette vérité redoutable et trop ignorée des grands : que , tout élevés qu'ils sont, les princes deviennent les égaux des autres hommes devant l'auteur de la nature. Laissez- les croître sous les yeux d'un si tendre père, ces nobles rejetons d'une race fertile en héros ; bientôt ils effaceront la gloire de leurs ancêtres. Tu seras consolée, malheureuse Germanie, lu disais en
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ton cœur dévoré d'alarmes : Elle va donc s'anéantir pour moi, cette tige fameuse de grands princes qui m'a si long-temps protégée sous son ombre! Tous mes bienfaiteurs, avec mon dernier maître, descendront au tombeau! Hélas! déchirée par d'éternelles guerres, toute sanglante eut de mes profondes blessures, je tomberai, veuve de mon souverain , de même qu'une chaste épouse assassinée par de barbares soldats, peu satisfaits d'avoir osé, sans pitié, l'outrager près du cadavre fumant de l'objet de ses amours! Quel homme, quel dieu ranimera mon corps expirant? Une jeune beauté me reste, hélas! unique espoir de \ingt peuples désolés! Oh! qui viendra du moins lui donner un époux dont la main tutélaire puisse essuver mes larmes et repousser loin de moi cette mort qui menace ma tête! Tes vœux, tes vœux enfin sont exaucés : le sang de Léopold doit se confondre avec le sang de tes demi-dieux. Déjà !>"ois uni à Thérèse adoucit tes longs poirs par le bruit de sa valeur, et se place au rang des Césars; héritage promis
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à son ambition par l'auteur de ses jours. La moitié de l'Europe, heureuse sous ses lois, le proclame son père. Entendez-vous sur les rivages du Rhin les cris effrayans de l'aigle germanique? C'est son frère belliqueux, c'est un autre Alexandre qui marche au combat : les Français même, quoique ses ennemis , se voient forcés de chanter son courage. Plus loin, l'Ottoman frissonne et fuit à son aspect : les mères , dans Vienne triomphante, racontent à leurs enfans les exploits du second appui de l'empire. Ici, Bruxelles, orgueilleuse de le posséder, admire en son protecteur un nouveau Titus. Les arts, rassemblés autour de lui, fleurissent à sa voix, impriment ses vertus dans la mémoire des hommes, et le monde, en proie à tant de tyrans, s'avoue redevable à Léopold de deux héros véritables. Un jour, le dieu qui préside au sort des états , comme s'il avait résolu de leur accorder toujours de bons rois, mêlera ce sang précieux au sang de tous les maîtres de la terre : la France, plus chérie de ce dieu qu'aucun autre royaume, en recevra la partie la plus pure,
et le plus aimé des Bourbons, en adoptant la fille des Lorrains, confessera qu'il a trouvé une rivale dans l'art de conquérir les cœurs.
N'en doutez point, messieurs, le fils de Charles V lisait dans l'avenir cette grandeur éclatante destinée à sa maison, et sa moindre gloire n'est pas de l'avoir préparée, d'en avoir rendu dignes tous ses enfans.
On nous dit sans cesse que l'amitié fuit les princes : maxime cruelle, mais qui ne peut concerner que les méchans couronnés : en effet, quel monarque bienfaisant ignora ses plaisirs? Ne suffit-il pas, au contraire, pour s'assurer de la bonté d'un souverain , de demander : A-t-il des amis? Ah! qui jamais en eut davantage que mon héros?
qui fut meilleur ami? Laissant à ses actions le soin d'annoncer un roi respectable, il se montrait aux confidens de son cœur tel qu'il était sorti des mains de la nature : manières douces, prévenances délicates, confiance affectueuse, aimable sincérité, tout les enchaînait à Léopold. Capable d'un emportement , mais prompt à réparer l'injure avec cet art qui nous rend plus cher celui dont
nous l'avons reçue , il leur faisait oublier le maître, se rabaissait à leur niveau , et vivait avec eux dans cette égalité qui forme et nourrit l'union des âmes.
Accompagnons-le dans cette cour brillante où des deux bouts du monde accourent les étrangers : quelle noblesse imposante , mais en même temps quelle familiarité! Il écoute, et son silence donne de l'esprit; il parle, et tout le monde admire la richesse , les agrémens du sien. L'artiste, le savant, le littérateur, le guerrier, s'étonnent également de l'étendue , de la variété de ses connaissances : il eût été grand dans tous les états. Honore-t-il quelqu'un d'une grâce: persuadé qu'il en coûte bien plus aux aines les moins délicates d'implorer, de recevoir, qu'aux âmes les plus avares de répandre des bienfaits , il n'attache pas aux siens cette humiliante et superbe pitié , cette morgue dédaigneuse qui fait trouver aux malheureux les secours accordés à leurs peines mille fois plus cruels que leur infortune même. Léopold donne en roi, avec les ménagemens d'un sage et la tendresse d'un
ami. Ses refus mêmes ont toute la douceur des largesses. Un seul de ses regards vaut une récompense. Avez - vous manqué de reconnaissance envers lui ; s'il l'apprend : Je ne puis, dira-t-il , leur reprocher leur «ingratitude; en les comblant de biens, « c'est moi seul que j'obligeai. » Alarmé de sa générosité prodigue, si son ministre lui représente qu'il se ruine pour ses sujets, vérité singulière , mais plus rare encore dans l'histoire des princes, je l'entends qui s'écrie : « Ah! j'en serai bien plus riche, « mes sujets seront plus fortunés! ■ Qui sut compatir davantage aux maux d'autrui?
qui garda plus de constance dans les revers? La mort frappe entre ses bras un fds, cher et premier gage du plus beau lien ; il le perd, et déjà ses jeunes mains aidaient un père à conduire les rênes de l'empire ; toute la nation désespérée gémit et redemande aux cieux une tète si précieuse : Léopold seul dévore ses plaintes , et ne semble touché que des tristes regrets de son peuple. Mais les flammes embrasent -elles ses palais, plus faible cette fois, il arrose leurs
débris de ses pleurs. Quel en est donc l'objet? O grandeur! ô tendresse! ô que ma voix ne peut-elle en cet instant retentir autour de tous les trônes de l'univers! Le fds des rois pleure la mort d'un artisan, qui, se précipitant à travers les feux, jaloux de fermer un passage à leurs tourbillons rapides, et de conserver au moins à son maître une moitié de ces pompeux édiûces, a péri victime de son zèle; il le pleure, et lorsqu'il a comblé de richesses et des plus nobles titres ses malheureux cnfans , il ne croit point avoir payé la vie d'un citoyen si fidèle. Philosophe sensible, il chérit tous les humains, les sert, et vit heureux de leur bonheur, effet glorieux de ses travaux.
Tel parut, durant le cours de ses années, ce mortel en qui le Très-Haut aimait à se montrer aux Lorrains. Ah! si dans un âge où les fronts couronnés songent à peine qu'ils sont nés les protecteurs et non les fléaux de leurs semblables, il avait fait sortir de leurs ruines nos provinces abandonnées; si non content de leur avoir sacrifié jusques à ses penchans, il les avait mises à couvert
des assauts de la guerre, et familiarisé avec l'abondance des peuples qui ne la connaissaient plus ; si les arts , les mœurs , les lois , notre caractère même; si tout ce qui peut contribuer à la gloire, à la félicité des royaumes, nous avait été rendu par ses soins; s'il était à-la-fois le père de l'état et du particulier, homme aussi parfait qu'habile souverain, que ne devait-on pas encore attendre de lui! Mais, hélas! cet if stérile qui ne prête pas même un ombrage favorable à son cultivateur, survit à des siècles entiers; et le palmier généreux, qui protège sous sa verdure le repos des pasteurs, et les nourrit en même temps de ses fruits abondans, tombe après quelques hivers : parlons sans ligure. Les tyrans coulent de longs jours, et les bons princes ne font qu'apparaître aux hommes. Le jour redoutable est venu : au midi de ses ans, Léopold voit s'approcher sa dernière heure. Il expire en proférant ces paroles; écoutez tous, Lorrains, c'est Léopold qui parle ainsi : • Je meurs avec le regret « de n avoir pas fait à mon peuple tout le bien que je pouvais lui faire.
Il fut un pays où les sujets avaient le droit de juger leur maître au moment où la Providence rappelle les monarques pour leur demander compte de leurs actions. Ils s'assemblaient ch foule autour de son corps exposé sur les bords du tombeau. Celui-ci insul tait à ce cadavre malheureux, en disant: Ma famille innocente fut empoisonnée par tes ordres; celui-là s'écriait : Il m'a ravi mon bien; cet autre : Les hommes étaient à ses yeux de vils troupeaux; tous le condamnaient à devenir la proie des oiseaux dévorans. Mais s'il avait été juste , alors toute la nationales cheveux épars, jetant des cris affreux, se réunissait pour le pleurer et lui dresser de superbes mausolées : les orateurs faisaient retentir les temples du bruit de sa gloire. Eh bien ! le temps qui s'est écoulé depuis la mort de Léopold , nous donne le privilège dont jouissaient ces peuples. Nous n'avons point à craindre le ressentiment de ses fils. Son sceptre est brisé; son trône anéanti. Il est ici des citoyens de tous les ordres; les uns ont vécu sous ses lois; les autres ont appris de leurs pères l'histoirtr
de son règne. Qu'ils se lèvent; et vous, ombre de Léopold, sortez de ia tombe; venez recevoir le tribut de la malédiction ou de louanges que vous doit cette auguste assemblée. Parlez, citoyens, parlez : cette grande ombre est ici présente. Qu'avez-vous à reprocher à Léopold? Aucun de vous n'élève la voix? Qu'avez vous à reprocher à Léopold? Partout où je porte mes regards, je vois des visages interdits; de vaines larmes couler; ingrats ! vous osez outrager votre bienfaiteur par ce silence injurieux! Parlez : qu'avezvous à reprocher à Léopold ? Bêlas! je vous entends, vous n'avez rien à reprocher qu'au Ciel qui moissonna trop tôt ses jours. Pleurons donc. Ah! pleurons sur sa cendre; célébrons tous cette ombre sublime que ma voix vient d'évoquer. Transmettez à vos fils ce faible monument que j'osai lui vouer, comme le dépositaire fidèle des regrets et de la reconnaissance des Lorrains; et dites avec moi : Puissent les éloges des souverains être toujours aussi sincères, aussi bien mérités !
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