A M. D'ARNAUD
V/est trop long-temps couvrir des voiles du silence La généreuse main qui s'ouvre à mon malheur; Muse, cédons aux cris de la reconnaissance, Et que mes premiers clian ts soient pour mon bienfaiteur.
Tels, trop jeunes encor pour chercher leur pâture , Quand des feux de Progné les fruits reconnaissans Ont du bec maternel reçu la nourriture, Us lui rendent pour prix d'harmonieux accens.
•S'altère point ma voix, maxime si commune, Que l'homme doit toujours sembler ce qu'il n'est pas: C'est au crime à rougir, jamais à l'infortune ; La peur d'être abaissé ne fait que trop d'ingrats.
J'aurai dit : Ce mortel me conserva la vie ; Et l'on me courbera sous le faix du mépris !.... Si la vertu s'accroît , c'est quand on la publie ; Chantons , Muse , la honte en fût-elle le prix.
Mais que vois-je? d'Arnaud! vient-il m'ôter la lyre .' "V< m : mes accords pour lui ne sont point sans attraits; Il craint d'être nommé dans mon brûlant débre. Le grand cœur veut dans l'ombre épancher ses bienfaits.
Ai>~sr, contre les vents fortifié par l'âge,
Dans la nuit des forets un chêne à longs rameaux
Se plaît à protéger de son épais ombrage
Un peuple, faible encor, déjeunes arbrisseaux.
Vous, auteurs qui, nageant dans des flots de richesses , Prêchez l'humanité dans vos écrits pompeux , Repondez : avez-vous jamais , par vos largesses , Tari les pleurs amers de quelques malheureux ?
I>-sexsé ! jusqu'ici, croyant que la science Donnait à l'homme un cœur tendre et compatissant > Je courus à vos pieds , plongé dans l'indigence ; Tous vîtes mes douleurs et mon besoin pressant.
Qu'ex recus-je ? Des dons ?>"on : des refus , la honte. ■ Travaillez , disiez-vous , vous avez des talens :
« Si le malheur vous suit , le travail le surmonte :
« On peut veiller sans crainte à la fleur de ses ans. »
Barbares ! travailler ! eh ! voulais-je autre chose ? A vos pieds prosterné , dévoré par la faim , Si j'osais de mes maux vous dévoiler la cause , Mes cris vous demandaient du travad et du pain
Vous refusâtes tout à mon humble prière , Et votre avare main loin de vous m'écartait ; Je vous fuis en pleurant... j'expirais de misère : D'Arnaud vient:c'est un dieu, mon malheur disparaît.
Vers la terre courbée , une fleur, jeune encore, Allait ainsi périr après un jour brûlant : Par ses pleurs rafraîchie a-t-elle vu l'aurore ? La fleur lève aussitôt son calice brillant.
Toi qui verses dans moi tout le feu qui t'enflamme , Arbitre des beaux vers , Apollon , loin de moi , Pour célébrer d'Arnaud, pour chanter sa grande âme, Mon cœur dicte; il suffît, qu'ai-je besoin* de toi ?
Pour peindre son amour aux yeux de sa maîtresse, L'amant va-t-il d'un dieu mendier le secours:' Il dit ce qu'il ressent, et toute sa tcndrcssi De son cœur amoureux coule avec ses discours.
A a\terai-je . ô d'Arnaud , l'éclat de ton génie . Sophocle, Anaeréon , Ovide tour-à-tour, Tu nous peins les plaisirs, les langueurs, la furie Qu'inspirent aux amans les transports de l'amom .
Sous ces dômes sacrés, séjour de l'innocence, Muse, entends-tu Comminge et son amante en p] De leurs feux, de leurs maux tu sens la violence.
Pour la peindre à d'Arnaud ils ont prêté leurs cœurs.
Vois-tu Fayel brûlant d'amour, de jalousie , Combattre pour mourir, Couci percé de coups ' Tu frémis, Gabrielle; et ma Muse attendrie Pleure avec toi , te plaint et maudit ton époux,
Musqu'entends-je ? mes chants unt réveillé l'Envie . Et sa bouche me dit en écnmant de fiel :
0 Crois-tu persuader qu'il n'est point de génie
a Plus brillant que celui de l'auteur de Fayel?»...
No» : mais est-il une âme aussi tendre , aussi pure ' Et que devient l'esprit sans les trésors du cœur ? Un beau masque qui couvre une horrible figure; Il faut d'abord être homme , avant que d'être auteui ,
1 aime mieux l'arbrisseau dont la tetc modeste Se charge tous les ans de fruits délicieux ,
Que le cèdre qui touche à la voûte céleste Et n'a que des rameaux à m'étaler aux yeux.
Maintenant que ma voix a chanté ta grande âme , D'Arnaud , goûte le prix de tes dons répandus. J'ai peint tous mes malheurs, j'aime mieux qu'on ru'enblàmc : Que d'avoir de leurs fruits dépouillé les vertus.
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