‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 1 sur 134 · Oeuvres de Gilbert précédées d'une notice historique · texte numérisé non relu

Oeuvres de Gilbert précédées d'une notice historique

Nicolas-Joseph-Laurent GILBERT naquit en 1751 à .Fonteiiai-Ie-Château, près de Remiremont en Lorraine, d’une famille pauvre, qui eut le malheur de regarder l’éducation littéraire comme une ressource pour un enfant qui n’en avait point d’autres. Ses parents pouvaient faire de leur fds un ouvrier, qui vivrait paisible encore du travail de ses mains, et qui jouirait d’une douce obscurité, à l’abri de la haine et de l’envie. Ils eurent le tort chèrement expié de l’exposer à l’infortune et aux horreurs d’une mort prématurée à laquelle il ne manqua aucune espèce d’angoisses. Non contents

de lui avoir procuré le premier enseignement dans les écoles qui étaient à leur portée, ils épuisèrent leurs derniers moyens pour l’envoyer terminer ses études au célèbre collège de l’Arc, dans la ville de Dole. 11 y a peu d’années que le professeur qui avait enseigné à Gilbert les règles de la versification française, et qui n’existe plus maintenant, se flattait d’avoir fait des poètes de tous ses écoliers, un certain Gilbert excepté. Ce Gilbert était précisément le grand satirique de notre siècle, que des inégalités, des fautes de goût, des incorrections, des bizarreries, des taches trop nombreuses enfin, n’empêcheraient pas d’être cité parmi les premiers poètes de son temps, et peut-être avant eux, si au lieu d’avoir eu les philosophes pour advei'saires, il les avait eus pour amis. Il était fort maladroit de s’attaquer aux hommes qui font les réputations en France, depuis que l’esprit de sophisme a usurpé les droits et l’empire de la morale, et c’est ce qui arriva à Gilbert, soit qu’un mouvement de dépit ou un simple caprice ait déterminé son choix ; soit, comme j’aime mieux à le croire, qu’il ait généreusement sacrifié les intérêts de sa fortune à ceux de sa

s U K GILBtUT.

conscience. U faut savoir quelque gré de ce gein*e d’abnégation aux hommes doués d’un certain talent, qui ont préféré le dédain, la proscription, la misère, • pour l’amour de la vérité, à la faveur d’un parti qui mène à tout et qui entoure ses créatures les plus méprisables d’autant de renommée qu’il leur plaît d’en exiger; d’un parti qu’on n’a jamais attaqué impunément, qu’on n’a jamais servi inutilement, et qui aujounl’hui, comme alors, est maître de flétrir la vie, de paralyser le génie d’un homme de bien, et d’élever aux nues la réputation d’un libelliste, dont tout le mérite consiste dans un dévouement servile aux principes de la secte.

On assure que Gilbert arriva à Paris sans autre ressource que les vers dont se compose son Début poétique Lui seul, du moins dans la confiance d’une jeunesse inexpérimentée, put regarder comme une ressource auxiliaire je ne sais quelle recommandation qui lui avait été donnée pour d’Alembert. Cette erreur ne dura pas longtemps : il trouva dans les apôtres de

1. 1771, in - 60 , et 1772, uiGine format, augmente d'un chant d'Abel et d'autres ouvrages.

>0Tici'; uisTuuiyuK

la nouvelle philosopliie des âmes sèches, tVoides, inexorables, qui usaient leur philanthropie d’apparat en brochures sentimentales, et qui n’en gardaient rien pour soulager en secret le malheur : école d’hypocrisie et de mensonge, qui n’attestait l’humanité que pour séduire la confiance, qui n’a fondé que des ruines, et (|ui n’a pas laissé, pour compensation de tout le mal qu’elle a produit, la trace d’une action honnête. Rebuté par les superl)es protecteurs (ju’on lui avait promis, Gilbert chercha un appui plus sûr dans ses propres talents ; mais il ne savait pas que le talent lui-même était inutile quand il ne portait pas le scÆau des philosophes, et qu’il n’avait pas reçu de ces tyrans de la littérature une sorte d’émancipation. Son ode sur le Jugement dernier, ouvrage très-inégal sans doute, mais que personne à l’Académie française n’aurait été alors capable de faire, ne fut pas même admise au concours. Cette disgrûce eut pour Gilbert l’avantage peut-être funeste de lui révéler son véritable talent. Déjà le dégoût, la lassitude, la douleur lui avaient inspiré une première satire : c’était une plainte faible, dénuée de vigueur et de coloris. L’in-

Digi),i< ad

SUK (iILBERT.

dignation dicta la seconde, et l’indignation fait les bons vers. Mais cette peinture énergique du Dix-huiti'cmc siècle, qui donna aux bons esprits la mesure du talent de Gilbert, n’était pas propre à le réconcilier avec les philosophes. On sait qu’ils se sont toujours empressés de faire cause commune avec ce siècle dépravé, chaque fois qu’il a été attaqué dans son esprit et dans ses mœurs. C’est une chose assez facile à comprendre ; la corruption de la morale publique, le désordre, la confusion des idées, la décadence rapide des institutions, étaient en grande partie leur ouvrage, et ils avaient un certain intérêt à le défendre. Dès ce moment, Gilbert ne put rien produire qui ne fût frappé d’avance de leur réprobation ; et comme l’opinion était dirigée par eux d’un bout à l’autre de la France, comme ils la gouvernaient, surtout dans les palais des grands dont ils étaient à la fois les instituteurs et les parasites (car pei*sonne n’ignore que les systèmes destructeurs de la société, dont nous voyons aujourd’hui les effets, durent leurs premiers progrès à la classe même qui avait le plus de motifs apparents de les combattre), le poète, repoussé de tontes les

.avenues de la tbrlune, resta sans protection, sans secours et bientôt sans asile, au moins s’il faut les en croire. Le seul archevêque de Paris obtint pour lui une pension modique, que ces philosophes, si bien pensionnés, qualifièrent d’aumône, et dont il ne jouit que peu de temps avant de succomber à une affection mélancolique, naturelle ou accidentelle, qui avait pris le caractère de la folie, et qui fournit un nouveau texte à leurs injures et à leurs mépris.

On ne saurait croire combien ces philanthropes

encyclopédiques, qui ont laissé tant de successeurs,

avaient d’horreur pour la misère ; avec quelle superbe insolence ils expriment leur dégoût quand il s’agit d’un infortuné, d’un malade, d’un fou qui est abandonné de sa famille ou qui n’en a plus. Il faut lire, pour en juger, une lettre de celui d’entre eux qui mérite le plus d’égards puisqu’il s’est repenti ; de La Harpe, qui n’est pas plus excusable dans cette occasion que dans bien d’autres, mais qui sur la fin de sa vie s’est rendu digne d’être plaint : « Le malheureux « Gilbert vient de mourir fou, » dit-il avec ce ton de pitié supérieure qui annonce un orgueil si cruel ; « il

Page 1