SUR GILBERT
Quelle horrible perfidie ! quelle insidieuse noirceur dans, foutes ces insinuations ! Remarquez que c’était à un étranger, à un homme qui ne pouvait vérifier le fait, qu’on écrivait que Gilbert, qui ne buvait pas de vin, avait dérangé sa raison par l’excès du vin; que c’était à lui qu’on laissait croire, avec une restriction douce, digne de Tartufe lui-même, que ce malheureux Gilbert pourrait bien avoir commis quelque grand crime, et qu’on relevait la possibilité de ces infamies en terminant cette abominable lettre par un jugement littéraire qui a une certaine apparence d’impartialité. Le sang bout, le cœur se soulève à cette lecture ; et le transport de l’indignation fait à peine place ù la pitié, quand on se rappelle que l’implacable inimitié de La Harpe avait au moins un motif as.sez légitime :
C'est ce petit rimeur de tant de prix euÜc ;
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé.
Tout froissé des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute an trône académique.
Il importe assez peu de savoir si la démence de
Gilbert fut le résultat d’un accident, d’une chute de
NOTICE IIISTOIUQUE
clieval qui nécessita l’opération du trépan, ou si elle fut occasionnée par le désespoir. A dire la vérité, je ne vois aucun avantage, pour la mémoire de Gilbert, à adopter la première de ces versions ; et la folie d’un pauvre jeune homme, accablé par la persécution, dont les organes cèdent au sentiment de son malheur, n’a rien qui révolté ma délicatesse. C’est un honorable lit de mort qu’un graljat de l’Hôtel-Dieu pour l’homme droit qui a refusé de vendre son talent, quand tous les talents étaient à l’enchère. 11 serait bien plus mortifiant de trouver un nom honnête parmi les créatures de l’opinion, lorsque l’opinion est perverse et empoisonnée. C’est une espèce de succès très-facile à obtenir, mais qu’il faut abandonner aux intrigants et aux méchants. Ce qu’il y a de certain, c’est que la folie de cet infortuné Gilbert, qui mourut en donnant les plus étranges marques d'aliénation d'esprit, produisit toutefois cette ode imitée de plusieurs psaumes, dont tous les amis des lettres ont retenu ces admirables stances :
An banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et ,je meurs :
£im GILBERT.
.Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure.
Et vous, riant exil des bois!
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois I
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée! Qu'un ami leur ferme les yeux!
On peut douter que La Harpe, si sévère à l’égard d’un poète mendiant mort ’à l’hûpUal avec l’esprit aliéné, eût jamais trouvé une inspiration aussi belle, des sentiments aussi touchants et aussi vrais, un style aussi pur, aussi élégant, aussi antique : ces vers sont bien le chant du cygne ; ils annoncent un développement de goût, un perfectionnement de talent, qui fait regretter tout ce que Gilbert pouvait produire, qui présageait, qui promettait des chefs-d’œuvre que la proscription philosophique a étouffés. Ah ! que s’il avait mis sa plume aux gages des .sophistes et des sé-
iî .NOTICE HISTORIQUE SUR filLBERT.
(litieux qui bouleversaient déjà en espérance leur
malheureuse patrie, quel succès l’attendait alors ! de quelle renommée son souvenir serait entouré! Que dis-je ? il vivrait ! l’Académie allait s’ouvrir. La révolution naissante accueillait avec plaisir le tribut d’ouvrages obscènes ou impies qu’il aurait préparés pour elle, et son triomphe scandaleux, consacré par le • temps, serait maintenant encore un titre à la faveur de ce parti qui est devenu une puissance.
Je ne crois pas devoir ajouter à ces considérations • générales sur la vie de Gilbert, une notice détaillée de §es ouvrages, on les trouve rangés selon l’ordre le plus convenable dans cette nouvelle édition.
Ch. Nodier.*