‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 50 sur 134 · LE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS

Vous admirez déjà les fleurs les plus superbes Se disputer l’honneur de parfumer vos bords.

Et vous, Amour! et vous, tout ressent vos transports ;

Le zéphyr caressant courbe en onde les herbes,

Et l’oiseau tout de feu, d’arbre en arbre élancé,

Poursuit, atteint, saisit, relâche sa femelle.

L’attrape de nouveau, l’agace, bat de l’aile.

Et sous un sein brûlant, tenant son corps pressé,

En jouit, et s’envole en chantant avec elle.

La fleur même en nos prés penche amoureusement,

Sur sa voisine obéissante.

Sa tête d’or, d’azur et de pourpre éclatante,

Et la baise cent fois par un doux mouvement.

Le ris, de la nature est sur toutes les lèvres ;

Voyez-vous ces brebis, ces génisses, ces chèvres.

Bondir sur la campagne, et, pleines de désirs.

Appeler leur époux aux amoureux plaisirs.

Tandis que sous un arbre, auprès de son amante,

Le berger les lui montre, et lui dit en pleurant :

« Toi seule es insensible au feu qui me tourmente. »

La bergère rougit, et baisse en soupirant

190 LE IMlirSTEMPS.

Ses yeux chargés de pleurs où se peint sa défaite, ■louis, heureux berger, tes vœux sont couronnés; Vainqueur de la bergère, allons, sur ta musette Célèbre les plaisirs que l’Amour t’a donnés; Accompagne ma voix... Hélas! ses sons expirent;

Je lais pour m’abuser des efforts superflus ;

Kt l’aspect du bonheur que les autres respirent l’our les infortunés est un tourment de plus. Déployez-vous pour eux vos frais et verts ombrages, Bois, longtemps attristés de vous voir sans feuillages? Ces monts d’azur épars sous la voûte du ciel.

Ce tapis de gazon étendu sur les plaines.

Ces arbres odorants, ces limpides fontaines.

Tous ces riants objeLs dissipent-ils le fiel Oui fait de leurs longs jours un hiver éternel?

Mais quels chants! loin de moi, fuis, jien.sée odieuse, Sur de plus beaux sujets promenons mes regards; Vois-je pas de buveurs une troupejoyeu.se?

Que de flacons remplis sur ces gazons épars!

Le souris sur la bouche, auprès de sa (ilycére,

ChacHin s’arme du sien, le bouchon saute en l’air.

LE Pii INT EM P S.

Htl

Le vin brille, le verre entrechoque le verre;

De tons les dons du ciel le vin est le plus cher, Disent-ils, et soudain ils entonnent ensemble Des hymnes en l’honneur du dieu qui les rassemble; Et tous levés en chœur, ils ont en môme temps l’ar trois libations salué le Printemps.

Mais un autre tableau devant moi se découvre :

Dans ces vastes jardins où s’élève le Louvre, Enorgueilli d’avoir des rois pour habitants.

Où le marbre anime retrace à notre vue Des héros fabuleux les exploits éclatants,

Que borde d’arbres verts une forêt touffue,

Théâtre où nos beautés vont disputer les cœurs.

Quel concours a paru! la ville est délaissée :

Ces lieux, longtemps déserts, sont un autre Élysée. Et des ajustements les diverses couleurs.

Réfléchissant l’éclat dont brille la verdure,

Charment les yeux surpris de ces riants tableaux.

La Seine, à cet asjiect, semble arrêter ses Ilots,

Et soudain, de plaisir suspendant son murmure.

Se dresse sur son urne, et dit ; c’est le Printemps;

El c’est aussi ce dieu quVuit célébré mes chants.

QUARTS D’HEURE'DE MISANTHROPIE

Fiers souverains des bois, souffrez qu’en vos repaires, Délaissé par les miens, des mortels rebuté,

Je vienne parmi vous chercher l’humanité.

Vous êtes, moins que l’homme, et durs et sanguinaires.

Le sanglier qui voit, frappé d’un coup mortel. Succomber son semblable.

Soudain pour le venger vole au chasseur cruel.

Et brave, en l’attaquant, son tonnerre effroyable.

L’homicide lion qui, tombant de langueur.

Ne peut chercher sa nourriture.

Voit un autre lion qui, plaignant son malheur,

Vient avec lui partager sa pâture.

QUARTS D’HEURE DE MISANTHROPIE

Sombres cités du peuple dévorant,

Forêts, avez-vous vu le loup, brûlant d’envie. Arracher au' loup expirant La brebis qu’il avait ravie?

Non : l’homme seul jaloux, insensible, inhumain. Abhorre, ne plaint point, déchire son semblable :

De l’homme, avec regret, l’homme apaise la faim.

Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable.

Tous les cœurs sont d’airain; le grand est orgueilleux, Le riche avare, et le pauvre envieux.

L’univers est un temple où l’on voit l’injustice Se targuer sur l’autel, un sceptre dans la main.

La modeste vertu, victime du dédain,

Y marche l’œil baissé devant l’éclat du vice;

Et les pâles talents, couchés sur des grabats,

Y veillent consumés par 1a faim qui les presse,

Tandis que, s’égayant, chantant dans la paresse. L’ignorance au teint frais s’endort sous le damas.

Et je vivrais encor dans ce coupable monde 1 ^

Non : autant mes malheurs’ y furent douloureux,

I!)i QUARTS D’HEURE DE MISANTHROPIE

Autant pour lui ma haine est brûlante et prol'onde. Tigres, recevez-moi dans vos séjours affreux;

Je veux vivre avec vous. Qu’un morne et noir silence, Qu’une effrayante nuit attriste au loin ces bois;

Pour en bouleverser la solitude immense.

Que les vents, échappés de leurs cachots étroits. Unissent leur murmure au fracas du tonnerre,

Du chêne à longs éclats déchirent les rameaux. Déracinent le pin, (jui, renversé par terre.

Écrase sous son poids des milliers d’arbrisseaux :

Leur ténébreuse horreur m’est également chéri'.

Quand le teint du soleil s’obscurcit de pâleur,

Quand tout autour de moi respire la tristesse.

.Mon cœur est soulagé, je sens moins mon malheur;

Je crois que la nature à mon sort s’intéresse;

Je crois que, courroucé d’avoir vu les humains Refuser des secours à mes tristes destins,

Le ciel ne daigne plus leur prêter sa lumière...

Ou plutôt il me semble, et j’en suis consolé.

Que tout est comme moi plaintif et désolé.

J’aime à me retracer ma nouvelle carrière :

QUARTS D’HEURE DE MISANTHROPIE

Mon lit sera la feuille, un antre ma cliaumière, L’herbe ma nourriture, et l’onde ma boisson.

Mes plaisirs l’innocence, et mon bien la raison.

Ainsi, par les sentiers de la misanthropie.

Quand au bord du tombeau je serai parvenu.

Ces mots seront les derniers de ma vie :

« J’eusse aimé les humains s’ils aimaient la vertu. »

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