I./V MOUT D'ABEL
C’en est fait, la massue a sifflé sur sa tête;
Abel tombe, et, blessé d’un coup trop assuré,
Se roule, se débat, sanglant, défiguré,
Cherche encore do l’œil l’humble toit de son père,
Et, tourmentant sa voix pour appeler son frère,
Lui pardonne des yeux, et meurt. Lâche assassin, Après ce coup fatal qu’est devenu Caïn?
Le voyez-vous pâlir, entouré de son crime,
D’un œil épôuvanté regarder sa victime,
Qui lutte avec la mort, traînant de longs soupirs. Reculer, frissonner, s’éloigner en désirs.
Et rester enchaîné dans ce lieu redoutable ^ L’entendez-vous crier d’une voix lamentable :
'( Ranime-toi, mon frèrel Abel, ranime-toi!
« Cet œil fixe et mourant détourne-le sur moil « Va, je ne te hais point, pardonne-moi ma rage l n Abel!... Comme le sang inonde son visage!
« Qu’ai-je fait? malheureux! malheureux, qu’ai-je fait? « J’ai pu l’assassiner!... Eh! quel fut son forfait?
« Mais il vient d’agiter sa tête appesantie;
« Peut-être... » Il a saisi ce cadavre sans vie,
Le soulève, et toujours doutant de son trépas •
LA MOKT D'ABEL.
« Abel! mon frère! Abel! Abel ne m’entend pas!
« C’en est fait, il n’est plus... et ma main criminelle « Vient d’enseigner le meurtre à la race mortelle 1 « Fuyons; comment? où fuir?... Ah ! déjà ma terreur « Croit entendre, croit voir une mère, une sœur,
(> Et mon épouse même, et le plus tendre père « Me redemander tous le fils, l’époux, le frère,
« Que mon bras ennemi leur ôta dans Abel.
« Que leur dirai-je? hélas! » 11 regarde le ciel.
Se déchire le sein, se meurtrit le visage,
Et s’enfonce, en criant, dans l’ombre du bocage.
Des maux qu’il a causés le démon orgueilleux Se lève, touche au ciel de son front sourcilleux. Couvre Abel’de ses yeux étincelants de joie,
Et s’admirant en lui : « Que l’enfer me revoie, » Dit-il, « et que Satan s’égale encore à moil « Par ce triomphe seul je puis marcher son roi.
<( Et toi, l’ami du ciel, frère, amant, fils si tendre,
« Lève-toi, chante un Dieu qui n’a pu te défendre.
« Ce Dieu créa le monde, il commande à la mort,
« Il s’en flatte du moins... Et, maître de ton sort,
LA MORT D’ABEL
« Pouvant te rendre au jour, il hésite, il balance.
« Je l’ai donc une fois convaincu d’impuissance. » Et regardant les cieux, il les brave de l’œil.
Dieu parle, et ce visage, où reluisait l’orgueil,
Du morne désespoir porte la noire empreinte.
Il s’indigne, il frémit de connaître la crainte.
Et d’un fleuve de feu couvert, environné,
11 retombe, en hurlant, dans l’enfer étonné.