CHANT HUITIÈME
Du séjour des humains la voix de l’innocence S’élève jusqu’aux deux et demande vengeance :
Dieu, du haut de son trône, est frappé de ses cris; Son trône en a tremblé; le chérubin surpris,
Dans sa mémoire en vain cherchant l’air qu’on répète. Se penche tristement sur sa lyre muette :
ne
LA MORT D’ABEL
Ce palais, que la joie a toujours embelli
D’un silence imposant tout à coup s’est rempli,
Et trois fois aussitôt la foudre roule et gronde.
Un nuage enfermait le souverain du monde;
Il s’ouvre, et laisse voir son front éblouissant.
Un archange est nommé : l’archange obéissant,
D’un pas respectueux, vers l’enceinte sacrée Marche, et, couvrant ses yeux de son aile dorée.
Se prosterne, attentif aux ordres du Seigneur : . '
Tout le ciel incertain écoute avec terreur, "
Et l’Eternel a dit : « La mort a, par un crime,
« Ravi sur les humains sa première victime; •
'• n La gloire de mon culte, Abel enfin n’est plus, a C’est à toi, Gabriel, d’assembler mes élus; a Tu veilleras près d’eux quand la mort effrayante « Secoûra sur leur front sa faux impatiente.
« A ce dernier instant où le juste troublé « Reporte un œil craintif sur son âge écoulé ;
« Et, comptant les vertus dont son âme est ornée,
« Gémit, non de finir sa carrière bornée, -
« Mais de m’offrir un cœur indigne encor de moi : , • '
« Loin de lui, Gabriel, chasse CP vain effroi : ^ g.
LA MORT D’ABEL
« Dis- lui que le Seigneur, plus clément que sévère,
« S’il récompense en Dieu, ne sait punir qu’en père.
« Vole, et dès ce moment cherche l’àme d’Abel;
« Les cieux lui sont ouverts. Et toi, Salachaël,
« Va, cours à l’homicide annoncer l’anathème.
« Parlez. » Tel fut l’arrêt de l’arbitre süprème;
Et le monde, exhalant de longs gémissements,
Tremble au bruit de sa voix jusqu’en ses fondements, Tandis que loin des cieux, précédés du tonnerre,
Les ministres ailés s’abattent sur la terre.
Déjà paraît Abel : d’un vol précipité Son archange sillonne un fleuve de clarté.
Parfume, embellit tout de sa présence auguste,
S’approche, et souriant : « Esprit pur, âme juste,
<r Quille ce corps grossier, lève-toi glorieux;
« Tu n’es plus à la terre, Abel est tout aux cieux ;
« Viens, et connais enfin si, pauvre en ses largesse.^,
« Dieu berce la vertu d’impuissantes promesses. »
Il parle, et de ce corps, plus’prompte que l’éclair.
L’âme sort radieuse et s’élance dans Pair.
Où suis-je?... où vais-je?... où vais-je? ô torrentsde délices!
LA MORT n’ABEL.
— De ton bonheur encor ce n’est que les prémices.
Vois, sens, connais ton Dieu ; je t’y vais réunir.
— Et mon frère? — Il vivra. — Dieu! c’est trop le punir. Dieul bénissez Caïn; et vous, vous tous que j’aime, Vous, dont le cœur abhorre et craint l’instant suprême. Épouse, mère, enfants, père, désespérés.
Ne pleurez point sur moi... c’est m’outrager : mourez, Et vers Dieu, sur mes pas, vous ouvrant une route. Accourez, partagez le bonheur que je goûte...
Ah ! s’il existe au ciel des plaisirs imparfaits,
Mes plaisirs loin de vous le seront à jamais.
Ainsi parlait Abel, et d’une aile assurée L’ange fend avec lui les champs de l’empyrée.
Environné d’un chœur de riants chérubins :
L’air résonne, enchanté de leurs hymnes divins;
Tandis que, pénétrés d’une divine ivresse,
Et d’Abel étonné respirant l’allégresse.
Les habitants nombreux des célestes vallons Font mollement jouer sous leurs doigts vagabonds Ou la flûte argentine, ou la harpe éclatante :
Les vonLs ont suspendu leur haleine inconstante,
L\ MORT D’ABEL
Et, craignant de troubler ces chants harmonieux, Les astres étonnés roulent silencieux.
L’air est un océan de mouvante lumière,
L’éclat de Dieu jaillit sur la nature entière;
Et ce globe maudit, noir séjour du mortel, Orgueilleux de nourrir des enfants pour le ciel. Tressaille, et se revêt d’une fraîche verdure.
Cependant l’homicide errait à l’aventure;
Il veut fuir, mais, hélas I comment fuir le remord? Poursuivi d’un serpent qui glisse avec la mort, Ainsi le voyageur d’un pied léger l’évite;
Plus subtil le serpent saute et vole h sa suite :
Il va, revient en vain, le trompe en circulant;
Le monstre s’en irrite; armé d’un œil brûlant, Dardant sa triple langue, il se dresse, il s’élance. Siffle, et, vainqueur enfin de toute résistance, Serre son ennemi dans ses replis nombreux :
En vain l’infortuné jette des cris affreux,
Arrachant à la fois de son flanc tout livide Et*des lambeaux de chair, et ce reptile avide; Hélas I un froid venin dans son corps répandu
esse
* La mort D’ABEL. *
Avôc son sang déjà circule confondu.
— Quoi T partout voir Abel expirant sous ma rage I Toujours fuir, et toujours retrouver' cette image!
’ai bien mérité ; barbare que je suis I ‘ • '
Où me cacher? que faire? où t'raîner mes ennuis?
■ •• Epcor^’il m’eût aimé d’un amour moins sincère,
. S’jf m’avait outragé, s’il eût maudit^son frère, » . ,
*Ouii fon m^cuse'rait : mais l'avoir massacré '
■- Quand cf'un bras caressant il me tenait serré;
.Au moment où son cœur, enflammé de tendresse, »
Battait contre le mien, partageait ma tristesse;
Crnetl est-ce un forfait qu’on puisse pardonner?
-Insensé! c’est par là que j’ai cru détrourner Les revers qae.du sort mes enfants ont à craindre 1 Qu’entends-je? c'est mon frère... il semble encor se plaindre. •
Ah, matheureux.1 fuyons ce sang qui me poursuit,
Fuyons, fuyons ces lieux, où le jour et la nuit >.
, Doivent mtoffrir sans cesse et la mort et mon crime, - >
Et le courroux du ciel, hélas! trop légitime,
^ Peints danSjtous les’objets dont je marche entouré! * .
’Kf ^
LA MORT D’ABF.L.
Vous l’eussiez aussitôt vu fuir désespéré;
Mais un nuage en feu s’abat, tonne, le couvre.
Et de son large Qanc, qui résonne et s’ontr’oiîvre.
Une voix formidable est sortie en ces mots:
Qu’as-tu fait do ton frère? Et partout les échos Redisaient, effrayés : « ton frère; » et l’homicide:
Eh bien mon frère; eh bien! m’en a-t-on fait le guide? Et, frappé de terreur, confus, défiguré.
Sur ses genoux tremblants il recule égaré;
Quand, tout couvert de feu, du nuage s’élance Un ange; il n’avait point cet air de bienfaisance Qui décèle aux humains un ministre de paix;
Les menaces du ciel vivent dans tous ses traits;
Géant énorme, il marche et fait gémir la terre;
Dans l’une de ses mains flamboyait un tonnerre.
L’autre s’appesantit sur le front du pécheur : *
— Perfide I arrête, tremble, écoute un Dieu vengeur. Qu’as-tu fait? J’avais dit que l’envie etja haine Introduiraient la mort parmi la race humaine :
Abel meurt sous tes coups; je suis justifié.
Mais ton forfait m’outrage, et n’est point expié; L’innocence en gémit... Eh bien! tes mains avides
I,A MOnT n'ABKL. 23t '
Tourmenteront en vain les campagnes arides;
J’ai parlé; plus de champ qui soit fécond pour toi.
Cherche à présent un Dieu moins terrible que moi ;
Et s’il est un pays libre de ma puissance,
Où ne puisse avec toi parvenir ma vengeance,
Voles-y, tu le peux; je fus ton père, ingrat!
Mais dans moi, dans ce père, après ton attentat.
Vois un Dieu, sois maudit : c’est là ta destinée.
Plein de honte, sans voix, et la tête inclinée L’homicide écoutait, morne d’étonnement.
Et sous le bras divin restait sans mouvement ;
Mais son âme en secret gémissait agitée,
Autant et plus encor que le coupable athée.
Lorsque la foudre en main, tonnant du haut des airs.
L’Éternel à ses yeux gourmande l’univers,
Qu’il voit sous des palais la terre déchirée Se rejoindre et couvrir leur voûte dévorée ;
Et les temples sacrés qu’ont profanés ses pas Entre-choquer leurs tours et voler en éclats;
Quand parmi ce tumulte, où le monde entier veille.
Les plaintes des mourants alarment son oreille.
LA MORT D’ABEL
Que la terre vomit contre un ciel ténébreux
Des rochers embrasés, des colonnes de feu,
Qui n’éclairent au loin que d’immenses ruines, Monuments trop certains des vengeances divines;
Alors, alors il pleure, et son- cœur effrayé,
Confessant malgré lui le Dieu qu’il a nié,
Il tremble sans chaleur sur la terre ébranlée.
Ainsi tomba Caïn : son âme désolée
Longtemps cherche une voix pour dépeindre ses maux;
Sa voix s’élève et meurt au milieu des sanglots.
— Hélas I pour te fléchir, oui, je suis trop coupable : Dieu terrible, dit-il, vengeur inexorable!
Tu me proscris! où fuir? hélas 1 est-il des lieux Où puisse le méchant se cacher à tes yeux?
J’aurai beau promener ma course vagabonde,
Ta vengeance avec moi traversera le monde ;
Heureux si quelque ami, me déchirant le sein,
Délivrait l’univers d’un infâme assassin!
— D’un monstre... Soit chargé d’un plus cruel supplice .Quiconque aurait sur toi levé sa main propice!
Les remords dévorants, imprimés sur ton front.
Doivent assez parler aux yeux qui les verront,
LA MORT D’ABEL
four qu’on dise ; Voilà Ca’in le fratricide; Écartons-nous des lieux qu’a foulés ce perfide.
L’ange fuit, et son vol a bouleversé l’air;
L’éclair dans un ciel noir poursuit, croise l’éclair; Les vents, en mugissant, répandent les ravages. Étendent la poussière en immenses nuages,
Et courbant les forêts, emportant les buissons.
De leurs débris confus inondent les moissons.
Tandis que de l’aurore au couchant élancee,
La foudre, sans repos par la foudre pressée.
Environnant Caïn de l’aspect du trépas,
Gronde dans l’ombre, éclate, et tombe avec fracas.
A ce bruit effrayant, des ombres fugitives Semblent en longs regrets traîner leurs voix plaintiv Vous diriez qu’au proscrit la nature en fureur Par ce vaste désordre exprime son horreur.
Ces mots frappent encor son oreille troublée :
« Sois maudit, malheureux 1 » La tète échevelée, Sombre, tout frissonnant, et les bras étendus,
Il roule autour de lui ses regards éperdus;
Et recevant la mort à chaque éclair qui brille,
Il veut du moins tomber aux pieds de sa famille;
Mais ses genoux rétifs trompent sa volonté.
Dieu! de quel désespoir son cœur est tourmenté!
Scs yeux gonflés de pleurs ne sauraient en répandre L’orage a disparu; lui croit toujours l’entendre Mugir en s’étendant, gronder et retentir;'
Tout à ses yeux paraît vouloir s’anéantir :
— Et je respire encor! Dieu cruel! Dieu barbare!
De mon sang, par pitié, daigne être moins avare!
La mort est le seul don que j’attends de la main. Montagnes, couvrez-moi; terre, abîme ton sein, Engloutis mon forfait, mes jours, et mon supplice.^. Non, non, n’espérez point qu’à mon gré je périsse.. Dieu, la terre, les monts, tout est sourd à mes cris. M’abreuver de mes pleurs, dévorer les mépris.
Mourir autant de fois que j’ai d’instants à vivre. Voilà, voilà, Caïn, quel sort doit te poursuivre.
Ah! maudit soit ce bras trop docile à mes vœux,
Qui plongea dans son sang mon frère malheureux! Qu’il sèche sur mon corps, comme un rameau débile, Sans écorcer blanchi sur un chêne stérile!
Et toi, jour odieux, où le plus noir démon
Par un songe imposteur égara ma raison,
Que toujours le soleil, plein de taches errantes.
Et ne parsemant l’air que de lueurs mourantes, Paraisse avec regret te rendre à nos climats,
Que l’univers entier, redoutant le trépas,
Marque de cris affreux ton retour et ta fuite!
La terre avec Caïn par l’Éternel maudite.
Peut-elle trop longtemps rappeler aux humains L’horreur de l’attentat dont j’ai rougi mes mains?
Mais ces foudres, ces vents, leur immense murmure, Cet appareil de mort embrassant la nature.
Leur peindra -t-il assez les tourments de mon cœur? D’autant plus malheureux que j’en suis seul auteur. Que les méritant tous, quelque sort qui m’accable.
Je n’aurai jamais droit aux pleurs de mon semblable.
Non loin de l’homicide, un chêne audacieux De son front mutilé menace encor les cieux,
Et, fier d’être semé d’un reste de feuillage,
Sur la mousse brûlée ouvre un informe ombrage,
Noir des coups de tonnerre et par les vents brisé; C’est là qu’il s’est assis, de forces épuisé.
LA MORT D’ABEL
Sa tête pesamment contre l’arbre rangée,
Des pavots du sommeil reposait ombragée;
Et ses membres, longtemps flétris par la douleur, Déjà se remplissaient d’une jeune vigueur, Indolemment jetés sur l’herbe défleurie.
Tout à coup il se lève, et furieux s’écrie :
« Oui, je l’entends gémir, je vois son sang couler!
« Ehl quelle main cruelle ose bien l’immoler? «'Arrêtez; c’est mon frère; oui, c’est Abel : perfide! « Mais où va ton erreur chercher le parricide?
« Toi seul, toi seul as pu commettre un tel forfait !
« O mon frère! mon frère! ah! par ce que j’ai fait « Juge, si tu m’aimas, quel sort me désespère;
« Et cesse, par pitié, de poursuivre ton frère. «;
En des rêves affreux tristement absorbé.
Près du chêne, à ces mots, Caïn est retombé.
Bientôt le sage Adam, suivi de sa compagne.
Sort, et d’un pied tardif traversant la campagne. Demande où sont ses fils, qui les tient arrêtés,
Que font- ils, et pourquoi se sont- ils écartés Avant d’avoir payé leur tribut de tendresse ?
Abel, Abel surtout l’étonne, l’intéresse;
LA MOKT D’ABEL.
Jamais de ses travaux Abel n’ouvrit le cours Sans avoir embrassé les auteurs de ses jours ;
Et ce 61s vertueux, ce 61s qui nous adore,
Aujourd’hui dans les champs a devancé l’aurore.
Ahl courons, chère épouse, allons chercher mon 61s.
Mon 61s, n’en doutons point, sous quelque ombrage assis. Élevant jusqu’au ciel son âme noble et pure.
Entretient dans ses chants le Dieu de la nature :
Mais je veux le revoir; pardonne à mon effroi.
Le jour le plus riant devient sombre pour moi,
Si par bénir ses 61s Adam ne le commence :
Viens... — Ève autant que toi désire sa présence.
Mais vois ces fruits dorés, et connais mon dessein;
J’ai dit : Avec Adam j’irai trouver Caïn ;
Il recevra ces fruits de la main do sa mère,
Il verra ma tendresse et l’amour de son père;
Et sensible à nos soins, j’ose au moins l’espérer,
Nous ne l’entendrons plus sans cesse murmurer,
Se plaindre que son frère, objet de préférence.
Est seul chéri do nous... -r- Que j’aime ta prudence!
Oui, volons vers Caïn; l’éclat de ce beau jour A dû rendre son cœur plus docile à l’amour.
LA MOKT U'ABEL.
Soudain, pressant leurs pas appesantis par l’àge,
L’un sur l’autre appuyés, ils montaient au bocage.
Au détour d’un sentier, deux arbres opposés.
Laissant tomber leurs bras épaissis et croisés,
Forment sur leur passage une large barrière :
Ève pour la franchir s’avance la première,
L’entr’ouvre... Dieu ! que vois-je?... Aussitôt sur ses pas. Tremblante, elle recule, et volant dans les bras .. D’un époux qui frissonne et la soutient à peine...
— Un homme, lui dit- elle, étendu sur l’arène!...
D’une aveugle terreur ne va pas m’accuser.
Non, ce n’est point ainsi que l’on peut reposer;
Do son front tout poudreux il presse la verdure :
C’est la taille d’Abel, sa blonde chevelure...
Le vois -tu? c’est lui- mémo... ô mon fils! lève -toi.
Et secoue un sommeil qui me gtace d’effroi !
Mon fils ! — Épouvanté de son morne silence, *
Adam vers le cadavre impatient s’élance...
Du sang! Éve! du sang!... A ces terribles mots Ève d’un cri subit a frappé les échos;
Elle tombe mourante, et sa tôte oppressée Sur le cœur d’un amant repose renversée.
Iléldsl que fera-t-il? comment le secourir? . . Lui- même de douleur se sent prêt à mourir.
Avez-vous jamais vu des figures sacrées Autour d’un vieux tombeau s’embrassant éplorées ? Près du cadavre ainsi tous deux siègent muets.
Tout à coup échappé de la nuit des forêts,
Le coupable en ces lieux rentre. En voyant sa mère Immobile et sans voix dans les bras de sor père,
Qui dort inanimé sous le poids du chagrin :
— Tremblez, dit-il, c’est moi qui suis son assassin ; Il vous sied bien, cruels, de plaindre ma victime! Votre lâche faiblesse est cause de mon crime.
Vous seuls m’avez perdu ; soyez maudits tous deux Je suis son assassin, 11 dit : déjà loin d’eux. Solitaire, il parcourt les bois vastes et sombres.
Et cache ses remords dans l’épaisseur des ombres.
Mais au bruit de sa voix, Adam tout étonné, Rompant le froid sommeil qui le tient enchaîné, « Vient de rouvrir ses yeux, et d’un regard timide Cherche encor, mais en vain, les pas de l’homicide. « Là d’un fils adoré le cadavre s’étend,
LA MORT D’ABEL
ÏIO
« De poussière noirci, de meurtre dégouttant;
« Ici, sur son sein même, une épouse chérie a Peut-être sans retour languit évanouie :
« Où suis -je? ô mèret ô fils! ô père infortuné T « Voilà ce que mon cœur avait trop deviné 1 « Comme il est étendu! mon fils... et c’est ton frère... a Le monstre!... hier encor (qui ne l’eût dit sincère?)
« Te jurait devant moi le plus constant amour ;
« Et c’est lui, c’est sa main qui t’a ravi le jouri « A cette heure, en oes lieux il osait nous le dire...
« 11 osait... Quoi! celui qui vient de me maudire,
« Ce barbare est mon fils ! ce cadavre glacé « Qui dans des flots de sang nage ici renversé,
« 11 est aussi mon fils!... Ah! lorsque la justice « De ma rébellion prononça le supplice, a Devais- tu me cacher la moitié de mon sort? a Tu ne m’avais, ô ciell annoncé que la mort.
« Et toi,. mon seul espoir, toi, mon unique asile,
« Es-tu morte en mes bras? tu restes immobile :
« Ève... Hélas! sur nos maux ton œil craint de s’ouvrir;
« C’est donc moi, c’est moi seul qui dois vivre et souffrir;
LA MORT DA B KL
Ut
« Cependant je bénis ta volonté suprême,
O Grand Dieu ! Mais quelle horreur s’empare de moi-même? « Est-ce la mort? amorti frappe tes derniers coups;
(I Joins le père à son fils, joins l’amante à Tépoux...
« Abel!... il n’est donc plus? » Une sueur mortelle De son front pâlissant sur ses membres ruisselle; vSa voix meurt, et ses yeux, de larmes obscurcis;
Se fixent tristement sur le corps do son fils.
Des chaînes de la mort Ève enfin dégagée Lève insensiblement sa tête soulagée;
Et du fond de son cœur, oppressé de sanglots,
Faible, et tout effrayée, elle exhale ces mots ;
« S’éloigne-t-il? Adam! Adam! sa voix tonnante « Ne vient plus- retentir sur mon âme tremblante.
(( Il nous maudit... ingrat! si c’est un jeu pour toi,
« Maudis ta mère encop, mais ne maudis que moi.
« C’est moi, moi dont la main vous plongea dans l’abîme : « Adam n’a pu vouloir ni commettre le crime,
« Et mon fils, par ton bras c’est moi qui l’ai frappé.
« Mon fils!... » Ce nom dans l’air s’est à peine échappé, Déj^ sur le cadavre elle tombe étendue,
LA MORT Ü’ABEL
L’embrasse, et d’une voix qui n’est plus entendue,
Elle s’écrie : « Abel ! mon fils ! Abel 1 Abel !
« C’en est fait, et sa mort comble en ce jour cruel « La malédiction contre nous prononcée.
« La voilà cette mort qui nous fut annoncée!
« Mais sur qui s’est levé le bras du meurtrier?
« Était-ce à l’innocent à mourir le premier?
a Ah! dis-moi qu’aujourd’hui ta haine est mon partage,
U Dis moi que tes revers ont été mon ouvrage,
« Laisse-moi voir tes pleurs : Adam 1 n’est-ce pas moi « Qui d’un Dieu trop jaloux te fis trahir la loi?
« Mon forfait t’a perdu, j’en dois sentir la honte ;
« Ose du sang d’un fils me redemander compte.
« Vous, enfants malheureux, venez réclamer tous « Un frère qui sans moi vivrait encor pour vous.
« Hélas! en expirant a-t-il maudit sa mère?...
« — Crois plutôt qu’il songeait combien serait amère « La douleur que sa mort verserait dans ton sein.
« Mon fils a pardonné même à son assassin.
« — Voilà ce qui me rend encor plus criminelle...
« O mon fils 1 6 mon fils ! — Que veux-tu donc, cruelle ? « Toujours te reprocher les maux que mon cœur sent?
LA MORT O’ABEL
» Eh! quel crime as-tu fait dont je sois innocent?
« Va, nous Mmes tous deux également coupables,
« Nous en portons la peine; et nos cris lamentables,
« Et tes embrassements, et mes pleurs superflus « Ne ranimeront point notre Abel qui n’est plus.
« Soumettons-nous, fuyons loin de ces lieux funestes ;
« Abandonne à la mort ces déplorables restes;
« Suis-moi... Ce désespoir où ton cœur est plongé « Semble accuser le ciel de s’ôtre trop vengé.
« Il te voit, il m’entend, ce ciel juste et terrible; n II sait qu’il est pour toi le coup le plus sinsible ;
« S’il allait... — Il n’a plus de fils à m’arracher...
« — Quoi! mon amour, quoi! rien ne peut l’en détacher?
« — Laisse-moi dans son sein mêler encor mes larmes.
« — Viens, suis-moi, mestourmentsont-llspourtoidescharmes? « — Que je l’embrasse encor pour la dernière fois !
« — Chère épouse! — Ah, cruel! je t’entends, je te crois.
« Ton Dieu, dans ce moment, me défend d’étre mère...
« Sans doute i! me faudrait, pour ne point lui déplaire,
« Voir mon fils tout sanglant, et, sage en mes douleurs,
« Me vaincre, à ton exemple, et dévorer mes pleur.s:
" le laisse à ta vertu cet excès de constance.