POÉSIES
LE POETE MALHEUREUX
Vous que l’on vit toujours chéris de la fortune,
De succès en succès promener vos désirs,
Un moment, vains mortels, suspendez vos plaisirs : Malheureux... Ce mot seul déjà vous importune!
On craîtit d’être forcé d’adoucir mes destins ! Rassurez-vous, cruels; environné d’alarmes, J’appris à dédaigner vos bienfaits incertains,
Et je ne viens ici demander que des larmes.
Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur?
La gloire ; mais la gloire est rebelle au malheur.
LK POETE MALHEUREUX
Et le cours de mes maux remonte à ma naissance. Avant que, dégagé des ombres de l’enfance,
Je pusse voir l’ablme où j’étais descendu,
Père, mère, fortune, oui, j’avais tout perdu.
Du moins l’homme éclairé, prévoyant sa misère. Enrichit l’avenir de ses travaux présents;
L’enfant c^oit qu’il vivra comme a vécu son père.
Et tranquille s’endort entre les bras du Temps.
La raison luit enfin, quoique tardive à naître. Surpris, il se réveille, et chargé de revers.
Il se voit sans appui dans un monde pervers,
Forcé de haïr l’homme avant de le connaître.
Saison de l’ignorance, ô printemps de mes jours! Faut-il que, tourmenté par un instinct perhde.
J’aie, à force de soins, précipité Ion cours.
Trop lent pour mes désirs, mais déjà si rapide?
Ou faut-il qu’aujourd’hui, sans gloire et malheureux. Jusqu’à te désirer je rabaisse mes vœux?
Pareil à cet aiglon qui de son nid tranquille.
Voyant près du soleil son père transporté Nager avec orgueil dans des Ilots de clarté.
LE POETE MALHEUREI'X.
S’élève, bal les airs de son aile indocile,
Retombe, et ne ponvanl le suivre que des yeux,
En accuse son nid, et d’un bec furieux Le disperse brisé, mais en vain le regrette.
Quand, égaré dans l’ombre, il erre sans retraite.
Mais on admire, on aime, on soutient les talents; C’est en vain qu’on voudrait repousser leurs élans : Sur ses pâles rivaux renversant la barrière,
Le génie à grands pas marche dans la carrière. C’est vous qui l’assurez; et moi, que les destins Ont toujours promené sur la scène du monde Je dis ( et ma jeunesse en naufrages féconde. Étudia longtemps les perfides humains.
Apprit où s’arrêtaient les forces du génie) :
« Le talent rampe et meurt s’il n’a des ailes d’or,
« Ou, vendant ses vertus, rare et noble trésor,
B Lève un front couronne de gloire et d’infamie. »
Que ne puis-je, ô mortels, être accusé d’erreur ! Quel que soit mon orgueil, oui, j’aimerais à croire Que j’ai par trop d’audace irrité mon malheur;
LE POETE MALHEUREUX
Que je frappais sans litre aux portes de la gloire.
Il en coûte à mon cœur de vous croire méchants;
Mais expliquez, cruels, l’énigme de ma vie,
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des champs;
Je n’en ai point rougi : maître du diadème.
De mon dernier sujet j’eusse envié le rang,
El, honteux de devoir quelque chose à mon sang,
Voulu renaître obscur pour m’élever moi-mème :
A l’âge oû la raison sommeille, oisive encor,
La mienne impatiente ose prendre l’es.sor :
Au nom seul d’un grand homme on voit couler mes larmes. Grand Dieu! ne puis-je encor m’élancer sur ses pasl Condé bégaie à peine, il demande des armes,
Et déjà plein de Mars, respire les combats....
Donnez-moi des pinceaux. — Qu’exiges-tu d’un père?
Mon fils, crois-moi, surmonte un'penchant téméraire ;
Tu veux chercher la gloire? Eh! ne sais-tu donc pas Que les plus grands talents y montent avec peine;
Que, noircis par l’envie, accablés par la haine.
Tous ont vu le bonheur s’échapper de leurs bras?
• Songe au sort de Milton, songe au destin d’Homère :
L’homme ingrat de leur temps a-t-il changé depuis?
Guogle
Lt POETE MALUEUllEUX
Ail! mon lils, je suis pauvre, et tu n’as plus de mère! Bientôt tu vas me perdre : où seront tes appuis?
Mon fils, crois-moi, mon fils, sors de ton indigence;
Et vers la gloire alors dirige tes travaux :
Au nom de tous les soins qu’on prend de ton enfance, Par mes cheveux blanchis. — Donnez-moi des pinceaux. Eh bien! vis à ton gré. Je te livre à loi-mème,
Ingrat; mais en suivant ta folle passion.
Crains ton père, reçois sa malédiction.
Vous pleurez... ah! mon fils.^.-votre père vous aime; Écoutez. — Des'pinceaux ! Moi, sillonnaat les mers. J'aurais donc, sur la foi du zéphyr infidèle,
Poursuivi la fortune au bout de l’univers;
Et peut-être pour prix de mon avare zèle.
Enterré sous Ies.,^ts, en revenant au port.
Et mes jours, et mon nom. Qui peut vaincre la mort? Qu’à son gré P^ulence, injuste et vile amante,
Berce sur le damas ce parvenu grossier.
Et laisse le poëte, à l'ombre d'un laurier,
Charmer par ses concerts le sort qui le tourmente!
Il n’est qu’un vrai malheur, c’est de vivre ignoré. L’homme brille un moment, et la tombe dévore