L.K PUETK MALUEUREUX
Les titres fastueux dont on fut décoré,
Nos maux, et ces plaisirs que le vulgaire adore :
Tout périt sous la faux de la Mort ou du Temps ;
Mais la gloire du moins que l’homme a méritée Survit à son trépas et s’accroît par les ans;
Et loin de les flétrir, la fortune irritée Ajoute un nouveau lustre aux talents glorieux.
Racine, dieu des versl Corneille, esprit sublime!
Vous pouvez effrayer un cœur pusillanime;
Peut-être avec dédain vos mânes radieux '
Du haut des monts sacrés regardent qui nous sommes. Mais, si j’en crois mon cœur, on peut vous égaler :
Le ciel, en vous formant, voulut se signaler,
J’y consens; mais enfln vous n’ètes que des hommes.
Ainsi je m’abusais. Sans guide, sans secours. J’abandonne, insensé, mon paisible village.
Et les champs où mon père avait fini ses jours.
Cieux, tonnez contre moi; vents, armez votre rage; Que vide d’aliments, mon vaisseau mutilé Vole au port sur la foi d’une étoile incertaine,
Lt HOETE MALHEUHEUX. i3
£t par vous loin du port soit toujours exilé !
Mon asile est partout où l’orage m’entraîne.
Qu’importe que les flots s’abîment sous mes pieds ;
Que la mort en grondant s’étende sur ma tète;
Sa présence m’entoure, et, loin d’étre effrayés,
Mes yeux avec plaisir regardent la tempête :
Du sommet de la poupe, armé de mon pinceau,
Tranquille, en l’admirent, j’en trace le tableau.
Je n’avais point alors essuyé de naufrage ;
Mon génie abusé croyait à la vertu.
Et contre les destins rassemblant son courage.
Se nourrissait des maux qui l’avaient combattu.
« Mon sort est d’étre grand ; il faut qu’il s’accomplisse;
« Oui, j’en crois mon orgueil, tout, jusqu’à mes revers.
« Qui de ceux dont la voix éclaira l’univers « N’a point de la fortune éprouvé l’injustice?
« Un dieu, sans doute un dieu m’a forgé ces malheurs,
U Comme des instruments qui peuvent a ma vue « Ouvrir du cœur humain les sombres profondeurs,
« Source de vérités, au vulgaire inconnue.
« Rentrez dans le néant, présomptueux rivaux ;
ht POtTK MALllKURELX.
« Ainsi que le soleil dans sa lumière immense « Cache ces astres vains levés en son absence,
« Je vais vous effacer par mes nobles travaux. »
Mon âme (quel orgueil, grand Dieu, l’avait séduite! ) Dévorait des talents le trône révéré,
Et, dans tous les objets dont je marche entouré.
Ma gloire en traits de feu déjà me semble écrite.
Prestiges que bientôt je vis s’évanouir!
Doux espoir de l’honneur, trop sublime délire!
Ah ! revenez encor, revenez me séduire :
Pour les infortunés, espérer c’est jouir.
Je n’ai donc en travaux épuisé mon enfance Que pour m’environner d’une affreuse clarté Qui me montrât l’ablme où je meurs arrêté.
Ne valait-il pas mieux garder mon ignorance?
Trop heureux Philémon, s’il connaît son bonheur! Fidèle au rang obscur qu’il reçut de ses pères. Longtemps do sa jeunesse il voit briller la fleur;
Et, cultivant en paix ses champs héréditaires,
Ne craint pas que toujours ses efforts abusés
LE POETE MALHEUUEUX.
Laissent tomber son corps privé de nourriture ;
La terre au jour marqué lui rend avec usure Les trésors qu’en ses Qancs il avait déposés.
Il n’a point, il est vrai, vu nos cités immondes.
D’où le grand, étonné de ses vastes besoins,
De leure productions épuise les deux mondes.
Nos sciences, nos arts, étrangers à ses soins.
Ne l’ont point dépouillé de ses mœurs ingénues. Roulez en char brillant votre heureux déshonneur, Jamais de Philémon vous no serez connues,
Beautés dont on nourrit les vices sans horreur,
Tandis que les talents, amis de l’innocence,
.Méconnus, repoussés dans leur premier essor, Tombent'découragés, et meurent d’indigence Sous l’ombre d’un laurier qu’on leur dispute encor.
Ce protecteur qui marche en semant les promesses. Même en trompant ses vœux l’abaissa-t-il jamais? Burrhus, qui va comptant les ingrats qu’il a faits,
Lui vient-il reprocher ses honteuses largesses?
Aux malheureux toujours on trouve des forfaits,
Et les plus généreux vendent cher leurs bienfaits. Pour qui les verts bosquets ouvrent-ils leurs ombrage
LE PUETK MALUEUHEUX.
Les Iranquilles étangs, les tortueux vallons,
Les antres toujours frais, les ruisseaux vagabonds.
Les chants du peuple ailé, ses jeux dans les feuillages, Le paisible sommeil sur des lits de gazon ,
La justice, la paix, tout rit à Philémon.
Oh ! combien j’eusse aimé cette beauté naïve ,
Qui , d’un époux absent pressentant le retour, Rassemble tous les fruits de son fertile amour.
Dirige des afnés la marche encor tardive ,
Et, portant dans ses 1 ras le plus jeune de tous ,
Vole au bout du sentier par où descend leur père!
Elle le voit : grand Dieu! dérobe à ma misère L’aspect de leurs plaisirs dont mon cœur est jaloux... N’cst-ce donc point assez des tourments que j’endure? Quoi! je porte un cœur noble, et d’un œil plein d’effroi Je lis sur tous les fronts le mépris et l’injure!
Le dernier des mortels est plus heureux que moil Ahl brisons ces pinceaux! tombe, lyre inutile!
Périsse un monde injuste; et toi qui m’as perdu. Gloire, fantôme ingrat, à la brigue vendu.
Va, perds sans regret ta couronne futile!
G’est le prix de l’intrigue , et je ne puis ramper.
LE POETE MALHEUREUX
Si pourtant les destins cessaient de me frapper...
Des hommes quelquefois l’injustice se lasse...
Je puis être du moins fameux par mon audace!
Oui, tremblez, fiers rivaux, détournez vos mépris; L’intrépide lion dans un piège surpris S’irrite du danger, et de sa dent tenace Ronge, en grondant, la toile où lui-même s’enlace. Se roule, et peut enfin, par un dernier effort,
La briser, s’échapper, et , prodiguant la mort Au peuple de chasseurs qui l’attaque et le brave, Marcher, roi des forêts qui le virent esclave.
Vain espoir I qu’ai-je dit? hélas! sans de longs jours Le poëte languit dans la foule commune,
Et s’il fut en naissant chargé de l’infortune.
Si l’homme, pour lui seul avare du secours ,
Refuse à ses travaux même un juste salaire,
Que peut-il lui rester?... Oh! pardonnez, mon père. Vous me l’aviez prédit... je ne vous croyais pas.
Ce qui peut lui rester? La honte et le trépas.
C’en est donc fait : déjà la perfide espérance Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ;
LE POETE MALHEOHELX.
A peine il luit encore , et la pâle indigence M’entr’ouvre lentement les portes du tombeau.
Mon génie est vaincu ; voyez ce mercenaire,
Qui , marchant à pas lourds dans un sentier scabreux , Tombe sous son fardeau; longtemps le malheureux Se débat sous le poids, lutte, se désespère.
Cherchant au loin des yeux un bras compatissant : Seul il soutient la masse à demi soulevée ;
Qu’on lui tende la main, et sa vie est sauvée.
Nul ne vient, il succombe, il meurt en frémissant ; Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère,
Et l’ombre de l’oubli va tous deux nous couvrir.
O rives de la Saône, où ma faible paupière A la clarté des deux commença de s’ouvrir.
Lieux où l’on sait au moins respecter l’innocence, Vous ne me verrez plus! mon dernier jour s’avance ; Mes yeux se fermeront sous un. ciel inhumain. Amis!... vous me fuyez? Cruels ! je vous implore, Rendez-moi ces pinceaux échappés de ma main...
Je meurs... ce que je sen?; je le veux peindre encore.