AU SUJET DES PRIX ACADÉMIQUES
Je me promenais ces jours passés dans une forêt voisine de Paris, seul, les tragédies de Racine en main. J’étudiais l’art de penser et d’écrire en vers dans ces antiques chefs-d’œuvre qu’on lit encore avec avidité lorsqu’on les sait par cœur. Ce plaisir me faisait oublier les langueurs de ma santé, et charmait l’ennui de ma promenade solitaire. Un jeune homme, prétendu poëte, errant dans cette forêt, je ne sais par quel hasard, le front rehaussé d’une couronne académique, daigna m’apercevoir et même m’aborder. Eh bien! me dit-il, d’une voix haute avant de me saluer, cadençons-nous toujours des vers? Je le connaissais à peine ; surpris qu’il ne s’informât point de ma santé, selon l’usage, je voulus lui faire sentir le ridicule
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de ce début pédantesque. Je lisais d’ailleurs, sur son front, dans ses yeux, l’impatience de réciter des vei’S nouveau-nés, qui pesaient à sa mémoire, et j’étais fort aise de m’épargner le tourment de les entendre. Monsieur, lui répondis-je, je suis depuis longtemps valétudinaire. — Nous avons fait au moins de la prose pour le concours de celte année ? — Monsieur, hier encore je pensais mourir. — J’arrive de la campagne où j’ai poli quatre épîtres philosophiques pour le concours do l’année prochaine ; maintenant je me délasse à composer une tragédie. — Monsieur, mon médecin m’ordonne les bains et l’exercice. — Vous tournez assez bien le vers : je suis jaloux de votre sufîitge; je vais vous lire une épllre sur la chimie dans ses rapports avec l’éloquence... Ce sujet, sans doute, vous paraît admirable et bien académique. 11 me fut impossible d’échapper au supplice d’entendre cette lecture que j'avais d’abord, mais vainement, prévue. Son ouvrage récité , je gardais le silence. — Qu’en pensezvous, me dit-il; ces vers ne sont-ils pas supérieurement tournés? Je lui parlai encore de ma santé languissante ; tnais il avait juré de ne point comprendre mes plaisanteries, et ne s’apercevait pas de ma répugnance à converser avec lui sur des objets littéraires. Ivre de ses vers, se prodiguant lui -mémo l’encens que je ne lui donnais pas, sans cesse il répétait des tirades de son éternelle épltre, comme pour avertir les passants qu’il était auteur. Je tentai plusieurs fois encore de détourner la con-
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versation sur des choses clrangères à la poésie ; mais (juand je lui disais : Convene/, monsieur, que ce bois est magnifique, — il me répondait: L’académie aime les beaux vers. Enfin, désespérant d’engager ce candidat philosophe à changer d’entretien, je me vis, à regret, forcé de parler d’un art que tout le monde cultive aujourd’hui, et que peu de personnes étudient st'rieusement.
Le poëte Laurkvt continuait d’effrayer les oiseaux de ses vers; je l’interrompis, et lui montrant les chefs- (i’muvre que j’avais dans les mains, et qui m’accompagnent toujours dans mes promenades écartées, je lui dis froidement : Pour moi, monsieur, je ne compose plus depuis que je sais étudier; mais si le besoin d’occuper et d’exercer mon esprit réveille jamais ma première manie, * je me garderai surtout de rimer des épltres pour les combats académiques, (je n’est pas la crainte de trouver des juges prévenus ou injustes qui m’a fait embrasser cette sage résolution : je sais que nos sénateurs littéraires se pi(|uent d’une justice incorruptible. Jamais les prix ne sont décernés avant que le concours soit ouvert; jamais les combattants n’ont été d’avance connus de leurs juges; jamais aucun des pairs du Parnasse ne s’est complaisamment chargé de lire lui-mème, en présence de l’assemblée fatale, l’ouvrage d’un protégé, de le prôner, de le ramener sur le tapis vert, lorsqu’à la pluralité des voix cet infortuné poëme aurait été proscrit; jamais l’esprit de parti n’a
fait rejeter les productions d’oN inslrgent antipiiilosoimie; non, jamais mesdames telles, qu’on accuse faussement de tenir bureau de philosophie, n'ont arriié les suffrages du parlement littéraire en faveur d’un adepte nouveau-né : ces faits sont incontestables ; si les railleurs les nient, les railleurs ont tort; vous le savez, monsieur, vous qui fûtes si justement couronné; mais des motifs fondés
sur un amour-propre bien entendu, des réflexions saines
sur la nature des ouvrages en vers que l’académie honore de sa préférence, une foule de raisons plus puissantes les unes que les autres, décideront toujours l’homme jaloux d’une vraie gloire, et qui s’intéresse au sort de la poésie, à ne point se battre avec une troupe d’enfants pour la médaille périodique.
— Qu’il ne saurait obtenir?
— Peut-être; mais daignez m’accorder un moment de silence; Je n’ai point do vers à vous lire. Vous êtes persuadé, sans doute, que les couronnes littéraires sont très-utiles aux progrès de la poésie?
— Eh! qui n’en serait pas convaincu? Les prix académiques enflamment la jeunesse lettrée d’une noble émulation; les prix académiques sont des récompenses encourageantes pour le génie naissant; les prix...
— Point d’éloquence académique; raisonnons sans enthousiasme. Cette noble émulation que répand sur le Parnasse l’espérance d’obtenir le rameau d’or, a-t-elle enfanté quelque génie extraordinaire, vous excepté? a-t-el le
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produit un ouvrage cité avec honneur dans les fastes de la poésie, votre épllre exceptée? Nommez les athlètes illustres dont la force poétique s’est développée, s’est affermie dans l’arène académique, vous encore excepté? Cette observation constante prouve seule l’inutilité de vos jeux littéraires. Des talents médiocres feront-ils marcher la poésie française vers sa perfection?
Mais pour qui sont fondées ces couronnes? Est-ce pour dos poètes? Est-ce pour des écoliers? Si c’est pour des poètes, pourquoi l’académie n’assigne-t-elle pas à leur muse des sujets dignes de l’attention publique, et dont l’importance ou la difficulté puisse honorer les plumes savantes qui voudront les traiter? Si c’est pour des écoliers, comme leurs juges le publient toutes les années, je vous le demande, monsieur, est-il décent que les chefs, au moins apparents, de notre littérature, soient chargés de couronner avec pompe, en présence de l’élite de la nation assemblée, des empereurs de collège? Ainsi donc, ces prix si vantés ne sont pas seulement indifférents aux progrès de la poésie, mais ils dégradent encore les nobles mains qui les dispensent. Maintenant, dites-moi s’il sied à l’homme sensé de descendre dans ce champclos littéraire, et d’y perdre des lances dont il peut faire un usage plus utile à sa réputation?
L’apprenti philosophe me regardait du haut de son orgueil, et dans sa colère académique, il me dit avec un air de mépris ; «Je reconnais l’envie à ce discours critique.»
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— Vous devez, monsieur, reconnaître la vérité et l’amour d’un art que je vois à regret courir vers sa chute, accélérée encore par cette émulation corruptrice qu’inspire aux jeunes auteurs le désir universel de conquérir une pomme dans ce jardin des llespérides. ('.ette ambi- ^lion puérile enracine de plus en plus le mauvais goût dont le champ de la poésie est généralement infecté. En effet, parcourez les ouvrages en vers honorés du suffrage de l’académie, depuis qu’un laurier prétendu immortel croît tous les ans au Louvre, quoique tous les ans moissonné, que verrez-vous? Des déclamations vagues, sans dessein, sans liaison, sans but; des rapsodies plates ou emphatiques, qui ne peuvent être appliquées à aucun genre; des poëmes bâtards, auxquels les auteurs eux-mèmes ne sauraient donner un titre, un nom qui leur soit propre. Ces vérités n’ont pas besoin de preuves; faut-il cependant vous les démontrer par des exemples? Choisissons les ouvrages fameux, au moins par leurs disgrâces, do ce poëte putatif qui, de prix en prix et de chute en chute, est tombé dans l’académie. Gomment appellerez-vous sa déclamation intitulée Le Poete ? Elle est, s’il m’en souvient, décorée du modeste nom d’épftre; mais ce poème hermaphrodite est écrit tantôt du style de l’épopée, tantôt du style de la trag^ie, souvent du style de la satire. Or, la simplicité, qui toutefois n'exclut pas la noblesse, doit caractériser le style de l’épltre, ennemie de Pemphase; cette pièce n’est donc point 'une épUre. Cliaque genre a
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son style particulier; les mômes pensées doivent être exprimées différemment dans des ouvrages d’un genre différent; tel mot est le mot propre dans une tragédie, qui ne l’est point dans une épllre. Ces règles, fondées sur le bon sens, sont aujourd’hui trop oubliées, surtout par M. DE La Hari>k. qui, cependant, de dix en dix Jours,, régente par extraits la haute et basse littérature. Tous les écrits du siècle ont la même physionomie, la même couleur, le même ton. Une fausse élévation règne également dans toutes nos poésies. On craint de donner à son style cet air de familiarité noble ou naïve que les anciens recherchaient, et toujours inséparable du vrai, du naturel et du sublime. Gardez-vous de croire que cette familiarité de style rejette la nouveauté des expressions ou l’audace des métaphores. N’avez-vous pas cent fois observé que le peuple même emploie, dans sa conA'ersation, ces mots si hardis, si originaux, qu’ils vous paraîtraient encore présomptueux dans un ouvrage du genre le plus élevé? Mais le style peut être emphatique sans être original ni hardi: 'l'el est le style de cette déclamation épistolaire dont je vous parle. D’ailleurs, a-t-elle un but marqué? Oui, sans doute, répondra M. de La Harpe, c’est do montrer les caractères distinctifs du poëte, les signes auxquels on doit le reconnaître. Oh I le plaisant auteur, qui d’un sujet d'ode va faire une épllre ampoulée! Et cette pièce de lignes mal rimées sur la navigation, quel nom lui donnerez-vous? M. de La Harpr a bien
pu la baptiser du nom fastueux d’ode ; mais le stylo, la marche, le plan, le sujet mt'me de cette rapsodie, annoncent-ils une ode? A la vue de ce titre vague, la xavi- GVTiox, vous imaginez d’abord que l’auteur va composer un poëme didactique, ou quelque traité sur la marine. M. DE La Harpe a beau s’écrier sans cesse: «Qu’entends-je? que vois-je?» Le lecteur lui répond: J'entends, je vois un rimailleur qui n’a jamais soupçonné les premiers éléments du genre lyrique. Peindre est l’objet général de la poésie; chanter est l’objet particulier de l’ode: cette sorte de poëme exclut les sujets d’une vaste étendue, tels que i.A navigation, parce que l’enthousiasme du poëte ne pouvant se soutenir longtemps, une ode doit être nécessairement courte. Aussi voyez-vous dans les anciens des odes d’un genre élevé qui n’ont pas trente vers. Les sujets qui jettent inévitablement l’auteur dans une foule de descriptions continues, qui l’entraînent dans un amas ridicule do définitions métaphysiques, de sentences morales, sont également réprouvés par ce genre.
.Aussi je me garderai bien d’imiter ces rimeurs qui se tuent à composer des odes sur l’Ambition, la Jalocsie, l’Enthousiasme, etc. La Motte a toujours choisi de pareils sujets, et La .Motte a toujours rimé des odes médiocres. L’ode doit être une espece de drame : le pathétique est l’âme de ses chants ; c’est là qu’il faut étaler la pompe des images, l’audace des mouvements et des expres.sions , l’harmonie des périodes; c’est là que
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