‹ Œuvres de Gilbert précédées d'une notice historiqueChapitre 68 sur 134 · TOUT OSER EST LE DROIT DU PEINTRE ET DU POETE · texte numérisé non relu

TOUT OSER EST LE DROIT DU PEINTRE ET DU POETE

Le voyage de Colomb put fournir la matière d’une ode ; un homme plus instruit que M. de La Harpe, qui ne cesse d’étaler dans sa gazette l’affiche du savoir, eût choisi ce sujet. Alors les détails de la navigation entreraient dans le CÆrps de l’ouvrage comme des ornements accessoires; les descriptions, ménagées avec art, seraient, comme elles doivent l’ètre en effet, une sorte de délassement pour le poète, fatigué d’une inspiration trop suivie, et pour le lecteur, souffrant de le voir sans relâche lutter avec le dieu qui l’agite et l’opprime. Autant de fois que vous ne prendrez pas pour guides ces principes invariables, autant de fois vous ferez, au lieu d’une ode raisonnable, une déclamation puérile et semblable à celle que M. DE La Harpe a rimée sur la navigation.

Il est inutile de- vous citer tous les ouvrages couronnés qui sont des monstres académiques, sans formes et sans nom. On ne doit pas être étonné qu’un essaim de jeunes auteurs qui font d’abord des vers par manie, ensuite par habitude, sans avoir jamais étudié l’art difficile qu’ils dé-» gradent; on ne doit pas être étonné, dis-je, qu’ils produisent au concours des avortons de poèmes dont personne ne peut deviner le genre et le dessein; mais ce qui surprend les gens de goût, c’est de voir l’académie justifier ce désordre littéraire en accordant une préférence scandaleuse à ces poésies vagues et sans objet. C’est ainsi qu’elle a rendu funeste aux lettres une institution qui

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pouvait contribuer à leurs progrès. Ces jeunes auteurs étaient nés peut-être avec de grands talents pour la poésie; mais vos couronnes ont tenté leur ambition : d’abord ils ont perdu un temps précieux pour l’étude, à combattre infructueusement. Dominés par cette fausse idée qu’un prix obtenu peut commencer une réputation, impatients de leur obscurité, irrités par leurs défaites, ils se sont obstinés dans leur ambition, et, pour vaincre, ils ont cherché à modeler leurs ouvrages sur les ouvrages victorieux, à conformer leur goût au goût de leurs juges : une victoire leur a donné le désir d’une autre victoire. Ainsi, de prix en prix, ils ont vieilli en faisant des efforts pour corrompre leur goût, et sont parvenus en effet à dépraver les talents dont la nature les avait enrichis. Je vous parle, monsieur, avec franchise; vous pouvez dénoncer un jeune audacieux à la vengeance de l’académie. Je la respecte infiniment ; mais plus je l’honore, plus je dois croire qu’elle me pardonnera mon zèle pour la poésie. Je suis même persuadé que plusieurs de ses membres gémissent, comme moi, sur le mauvais goût des ouvrages qui sont soumis à leur décision : si toutefois ils s’offensent, par esprit de parti, de ces observations que vous pouvez leur communiquer, j’en suis consolé d’avance. « J’aime beaucoup Platon, mais plus la vérité. »

— C’en est trop; quelle rage avez-vous de diffamer nos couronnes? et que vos diatribes sont longues 1 — Comme vos épîtres, je l’avoue.

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— Ainsi, pour le bien de la poésie, vous proscrivez nos jeux littéraires?

— Non, monsieur; les encouragements pour les gens de lettres ne sont déjà que trop rares. Je souhaite, au contraire, que vos lauriers croissent avec quelques branches d’or de plus. N’est -il pas scandaleux que l’imprimeur de l’académie, s’appropriant les ouvrages couronnés, soit pensionné aux dépens des poëtes qu’elle daigne illustrer par son suffrage? Ils combattent pour un prix; ce libraire seul l’obtient : mais je souhaite pn même temps qu’elle rende utile aux lettres ces luttes poétiques.

Si j’avais comme vous, monsieur, l’honneur d’approcher des immortels , j’oserais leur dire : Souverains seigneurs du Parnasse, il n’est pas en votre pouvoir de réformer la génération présente des rimeurs; mais comme la jeunesse littéraire débute presque toujours par solliciter les couronnes dont vous ôtes les dispensateurs, vous pouvez former au bon goût une génération nouvelle , et préparer à la poésie un règne plus brillant. Abandonnés à leur génie encore enfant, ces poëtes futurs se perdent sur les traces de leurs prédécesseurs, et n’offrent pour tribut annuel à votre immortelle compagnie que des rapsodies sans nom. Que le sujet et le genre des ouvrages admis aux combats littéraires dont vous êtes les juges , cessent désormais d’être libres ; les poésies qui vous seront présentées seront moins vagues, et le public enfin saura quel nom leur donner; d’ailleurs, quelque grands

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hommes que vous soyez, vous êtes hommes enfln, dans celte multitude d’ouvrages différents de genre et de sujet, il est presque impossible de choisir celui qui mérite la préférence; vous pouvez vous tromper, et, pour être une erreur, un choix mal fondé ne cesse pas d’être une injustice; mais quand les athlètes académiques seront assujettis à traiter le même sujet, vous pourrez facilement comparer leurs productions, déterminer celle dont le mérite sera supérieur au mérite de ses rivales, et vous serez justes plus à votre aise.

L’académie a, dit -on, ses années d’indulgence et ses années de sévérité. Plus d’années d’indulgence. L’indulgence nuit aux vrais talents, parce qu’elle les rend paresseux et moins difiiciles sur leurs productions; les talents médiocres n’en méritent point, il faut les étouffer ; quiconque ne fait point honneur aux lettres les dégrade.

La rime, appauvrie et méprisée universellement, réclame votre appui ; elle n’est point un ornement accessoire dans notre poésie; une mauvaise rime est un solécisme en vers : c’est sans fondement que nos auteurs rejettent sur elle la monotonie do leurs écrits. Les Latins rimaient comme nous ; si ce n’est point par les sons, c’était par la prosodie. Ces dactyles, ces spondées qui reviennent sans cesse à la fin de leurs vers alexandrins , no sont-ils pas de véritables rimes? Vengez donc la rime française, accoutumez à son joug cette jeunesse encore docile ; qu’un ouvrage mal rimé n’obtienne jamais lo

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prix : on peut, sans injustice, présumer plus de talents dans un poëte esclave de la rime que dans celui qui la néglige, parce que l’exactitude des rimes annonce un travail obstiné, et la fidélité aux principes des anciens. Mais que la raison soit encore plus sacrée que la rime; rejetez sans pitié les ouvrages qui n’auront point le style propre au sujet; que les gens de goût ne soient plus condamnés au supplice de lire des épîtres chantées avec l’enthousiasme de l’ode, et des odes écrites avec la simplicité didactique de l’épître. Vous êtes responsables envers la nation du goût des poètes naissants; épargnez aux amateurs de la poésie les volumes d’ennui dont ils sont menacés par cette jeunesse, héritière du faux esprit des grands hommes du jour, et que le plus beau, le plus utile des arts refleurisse par vos soins.

Le défenseur des prix académiques affectait de m’écouter avec indifférence. A ces vaines déclamations, me ditil, qui ne vous reconnaîtrait pas? Oui, vous êtes ce satirique qui diffama son siècle en vers imposteurs. Tous les ouvrages modernes sont, à vos yeux, médiocres ou détestables; vous n’aimez rien.

— Monsieur, c’est que mes ennemis composent, et que mes amis savent lire.

A cette réponse inattendue, il fronça le sourcil, et partit sans me dire adieu. ^

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