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Oeuvres de Goethe. Tome 1

La France veut connaître les peuples étrangers; et ce désir, de jour en jour plus prononcé chez elle, a peut-être sa scurce principale dans le sentiment du rôle social qu'elle est appelée à remplir. En effet, s'il est un peuple qui doive servir de lien entre tous les autres, et les disposer de plus en plus à mettre en commun, pour le bien de tous, leur expérience et leurs lumières, c'est assurément le peuple français. Mais, pour exercer sur les autres nations cette heureuse influence, il faut qu'il apprenne à les connaitre parfaitement, qu'il se rapproche d'elles, comme il désire qu'elles viennent à lui. Ainsi, disparaissent les préjugés hostiles, pour faire place à une confiance mutuelle, condition nécessaire et garantie certaine d'une mutuelle affection.

Or il n'est pas de meilleur moyen d'approfondir la culture et la vie d'un peuple étranger que de faire connaissance avec ses grands écrivains. De là vient la faveur croissante avec laquelle sont accueil-lies les traductions qui les mettent à notre portée. Les ouvrages de Goethe devaient fixer tout particulièrement l'attention de la France. Il PRÉFACE.

Plusieurs furent traduits du vivant même de l'auteur, et, depuis sa mort, on s'est montré, de ce côté du Rhin, toujours plus empressé de connaître le grand génie qui, pendant un demi-siècle, a gouverné les esprits en Allemagne, et dont l'influence, encore toute-puissante chez nos voisins, s'est depuis étendue dans le monde entier. Ce-pendant une traduction complète de ses Œuvres manquait encore à notre langue1. MM. L. Hachette et Cie ont voulu combler cette la-cune. Appelé par M. Ad. Regnier, membre de l'Institut, à prendre, sous sa libérale direction, une certaine part à la traduction des Œuvres de Schiller8, j'ai été conduit de ce premier travail à celui dont je présente aujourd'hui les résultats au public.

Le conseil d'Horace peut être fort bon : c( Essayez longtemps ce que vos épaules suffisent ou se refusent à porter. » Mais, dans les grandes entreprises, quelque témérité est souvent nécessaire au début. Cette pensée m'est revenue à l'esprit plus d'une fois dans la longue et difficile carrière où je me suis si hardiment engagé, et, maintenant que j'achève ma tâche, je m'étonne encore plus d'avoir osé l'entreprendre.

Si quelque chose peut me servir d'excuse, c'est le mérite extraor-dinaire de l'écrivain dans la société duquel on m'appelait à vivre. Je fus séduit, je l'avoue, par la perspective de suivre dans son ma-gnifique développement un auteur qui m'avait toujours captivé, et, depuis la première heure jusqu'à celle-ci, frappé, au début même de mon travail, par le coup le plus douloureux, j'ai trouvé dans mon )ffice d'interprète mieux qu'une distraction littéraire : il m'a fortifié, il a élevé ma pensée dans les sphères supérieures, où la paix réside et parfois même la consolation.

Goethe exerce en effet une action bienfaisante sur toute personne qui le pratique longtemps et qui veut sincèrement le comprendre; on cède au charme vivifiant d'un commerce familier avec ce grand 1. J'ai connu toutes les traductions partielles qui ont paru jusqu'à ces der-niers temps; mais il ne m'appartient pas de porter un jugement sur le mérite absolu ou comparatif de ces divers travaux, dont plusieurs sont fort estimables. Sans me permettre sur le mien aucune réflexion qui sente l'apologie, j'oserai dire seulement que ma traduction est, d'un bout à l'autre, une œuvre indivi-duelle et indépendante : on n'y reconnaîtra nulle part le travail de mes de-vanciers.

2. J'ai traduit, et soumis à la révision de M. Ad. Regnier, la Guerre de Trente ans, la Révolte des Pays-Bas, le Siége d'Anvers et le Visionnaire.

PRÉFACE. III çihiie. Il produit sur nous une impression comparable à celle de J'immense nature. Il nous laisse rarement mesurer les bornes de sa pensée, et nous fait rêver autant que réfléchir. Il ouvre à la mé-ditation des perspectives sans limites, et, tout en faisant jaillir de chaque sujet des flots de pensées fécondes, il paraît se plaire à nous le présenter comme inépuisable ; nul écrivain ne réveille chez nous avec plus de puissance le sentiment de l'infini.

Il a un autre mérite, qui n'est pas sans liaison avec celui-là : il est toujours sincère, toujours vrai. Il est du petit nombre des au-teurs chez lesquels l'homme ne craint pas de se montrer à décou-vert; il admet ses lecteurs, sinon dans son intimité, du moins dans sa familiarité, comme un bon prince; et, parce qu'il respecte la nature humaine, en lui comme en nous, il ne s'abaisse jamais à dissimuler : rare et précieuse qualité, qui, par une réaction natu-relle, élève aussi notre courage et nous communique la même indé-pendance. Ses hardiesses les plus grandes en sont bien moins dan-gereuses, si même elles n'en deviennent pas salutaires. Elles ont puissamment concouru à nous ouvrir une ère nouvelle, où toutes les opinions peuvent se produire sans réticence, comme si la race humaine fût enfin parvenue à l'âge de virilité.

Dans une-époque pareille, on doit se sentir plus d'attrait pour le libre penseur qui marcha toujours en avant, sans trouble et sans crainte, et qui mérite une place éminente parmi les initiateurs du genre humain. Goethe ne vieillira jamais, parce qu'il n'empri-sonne sa pensée dans aucune doctrine étroite et prédestinée à vieillir. Il nous ouvre les portes d'un vaste avenir, dont il n'a pu sonder lui-même l'étendue, mais dont il a le pressentiment, et dans lequel il nous presse d'entrer avec une joyeuse confiance. Et quelle sympathie ne montre-t-il pas pour tout véritable mérite! quelle •admiration sincère pour les génies inventeurs ! Toute son existence k lui-même fut recherche et travail ; chacun de ses ouvrages était l'expression d'un progrès nouveau de son être, un acte de sa vie en même temps qu'une œuvre d'art. De là vient qu'ils offrent, dans leur ensemble et dans chaque genre, une merveilleuse variété. Ils sont à eux seuls une bibliothèque, et, s'ils ne disent pas tout, ils mettent sur la voie de tout.

Je n'ai pu résister au plaisir de présenter ici quelques-unes des réflexions que me suggérait tous les jours l'étude de mon auteur, IV PRÉFACE.

mais il serait superflu de les étendre davantage, après tant de tra-vaux critiques dont il a été l'objet jusqu'à ce jour. D'ailleurs, c'est chez lui, c'est dans ses propres ouvrages, qu'il faut chercher la plus judicieuse et peut-être la plus impartiale appréciation de ses mé-rites. Avec cette imperturbable objectivité, qu'on a justement signa-lée comme le caractère fondamental de son génie, il s'observe et se juge ainsi que pourrait le faire un témoin étranger. C'est là, entre autres causes, ce qui donne à ses écrits autobiographiques une si grande valeur. Après les avoir traduits, j'ai dû renoncer au dessein que j'avais d'abord de placer en tête de notre publication une notice sur sa vie. On trouvera bien plus et bien mieux dans nos vo-lumes VIII, IX et X, où son histoire se mêle si heureusement à celle des mœurs, des arts et de la littérature. Seulement, quel-ques lacunes seront comblées par des notes supplémentaires, et les lecteurs me sauront gré de n'avoir pas enlevé à ces récits intimes, par une anticipation indiscrète, une grande partie de leur intérêt.

La traduction des œuvres de Goethe forme dix volumes. Cette traduction est complète, car les omissions ne portent que sur des productions de circonstance dont l'intérêt a disparu avec les occasions qui les ont fait naître. La nécessité de grouper dans un nombre de tomes plus limité ce qui est séparé dans les éditions allemandes ne nous a pas empêché de suivre assez fidèlement l'ordre adopté dans l'édition en trente volumes in-8° (Cotta, Stuttgart et Tubingen, 1850-1851), qui nous a servi de base, sans nous empêcher d'en consulter d'autres. Notre publication, dans l'ordre où nous l'avons disposée, présentera, .nous osons l'espérer, un ensemble.de na-ture à satisfaire les amis de l'illustre poëte. On voit d'ailleurs que MM. L. Hachette et Cie n'ont rien négligé pour la rendre digne de son objet; et, à la distance où je suis des habiles typographes qu'ils ont chargés de l'impression, je leur ai des obligations très-particu-lières pour les soins assidus qu'ils ont pris, afin qu'un ouvrage si important offrît toute la correction désirable. Notre premier volume comprend les Poésies diverses, les Pensées et le Divan oriental-occidental, avec son Commentaire, qui est aussi l'ouvrage de Goethe. Ce sont les quatre premiers tomes de l'édition allemande, traduits au complet pour la première fois. L'abondance des matières a obligé les Éditeurs de diviser ce volume

PRÉFACE. ' V en deux parties : la première comprend les Poésies diverses, la se-conde, les Pensées, le divan et son Commentaire.

Les œuvres lyriques m'ont offert des difficultés que je ne m'étais point dissimulées; j'ai dû souvent, selon le précepte de mon au-teur « aborder même l'intraduisible. » Que l'on veuille bien se représenter ce que deviendraient en prose allemande les plus gra-cieuses, les plus suaves inspirations des lyriques français, et l'on aura l'idée de ce que les Poésies diverses et le Divan devaient perdre né-cessairement dans ma traduction. Pour que je puisse espérer qu'elle ne paraîtra pas sans charme et sans effet, j'ai besoin de compter -sur le concours du lecteur. Que j'obtienne son intelligente sympa-thie, et, par une sorte de divination littéraire, il verra ces fleurs du génie allemand se produire à ses yeux dans leur fraîcheur et leur grâce natives. S'il trouve dans la traduction l'idée, le mouvement, l'émotion secrète, il recomposera par la pensée l'œuvre poétique, à laquelle il prendra peut-être d'autant plus de plaisir qu'elle sera en grande partie sa propre création.

Les Pensées présentaient des difficultés d'un autre genre, mais <j tii n'étaient pas absolument insurmontables. Je me suis efforcé de rendre avec une exactitude sévère l'idée , qui, par le fond ou la forme, est quelquefois difficile à saisir, plus difficile à reproduire. Çà et là, quand la pensée offrait une véritable obscurité, préférant le rôle de traducteur fidèle à celui d'interprète téméraire, je m'en suis tenu à la version littérale.

Dans ce premier volume est résumée, on peut le dire, toute la vie de l'auteur : les Poésies diverses reflètent les sentiments, les pas-sions, qui l'ont agité dès sa première jeunesse; le philosophe se montre ensuite dans les Pensées, qui sont le fruit d'une expérience consommée et de méditations profondes; enfin le poëte sexagénaire nous offre dans le Divan l'exemple rare d'une imagination que les années n'ont pas refroidie ; il retrouve dans le pur souffle de l'Orient une jeunesse nouvelle, et nous fait rêver avec lui les délices d'un éternel printemps.

Nos volumes II, III et IV comprennent le Théâtre et Faust. Du Théâtre, nous n'avons exclu que certaines pièces de circonstance, oubliées aujourd'hui; mais tout ce qui avait quelque intérêt pour l'histoire de l'art ou du poëte a été soigneusement conservé. L'ordre est, en général, le même que dans les volumes VII, V l PRÉFACE.

VIII, IX, X, XI, XII et XIII de l'édition allemande : seulement, comme nous ne pouvions placer Faust dans un volume à part, nous l avons mis a la suite du Théâtre, et c'est uniquement pour égaliser les tomes, que nous avons un peu reculé la place d'Iphigénie.

C'est dans ces trois volumes que le génie de Goethe se montre avec le plus d'éclat. On admire la distance qu'il a parcourue du Caprice de l amant jusqu'à Iphigénie : mais ces évolutions ou plutôt ces transformations de sa pensée ne peuvent s'expliquer que par l'histoire de sa vie.

La deuxième partie de Faust n'avait pas encore été donnée en français sans coupures. Elle offre de grandes difficultés au traduc-teur, mais de bien plus grandes encore au commentateur et au cri-tique. Je me suis, en général, borné à la traduction, sans me char-ger du commentaire. Et peut-être le mieux serait-il de laisser le lecteur à ses impressions particulières dans cette œuvre, où règne si librement la fantaisie. Ne pressons pas trop ces figures aériennes : elles en perdraient leur charme, et souvent même elles en seraient anéanties. « N'est-ce rien que de faire un beau rêve ? » Livrons-nous à l'enchanteur avec une volonté docile : quand nous l'aurons suivi jusqu'au bout dans son merveilleux domaine, il nous restera sans doute bien des énigmes à résoudre, mais nous aurons trouvé un plaisir véritable dans ces poétiques mensonges et ces inconcevables mystères, qu'une critique aventureuse nous gâte plus souvent qu'elle ne les éclaircit.

Le Ve volume de la traduction renferme Hermann et Dorothée, l'Achilléide et le Roman du Renard. Ces trois poëmes narratifs sont aussi groupés dans le Ve tome de l'édition allemande. Pour complé-ter le nôtre, nous y avons ajouté Werther et les Affinités électives, qui sont réunis dans le quatorzième du texte. Ainsi composé, le cinquième volume nous semble offrir le double avantage d'une cer-taine harmonie et d'une grande variété : les trois poëmes, traduits en prose, ont pris quelque chose de l'aspect du roman, et le lecteur trouve, à la suite les uns des autres, cinq récits, qui, certes, ne manquent pas de diversité.

Notre tome VI est rempli par les Années d'apprentissage de Wilhchn Meister. C'est aussi la première fois que ce roman célèbre est dopné en français dans une parfaite intégrité '-' nouveau tra--

PRÉFACE. VII ducteur a observé pour cet ouvrage la règle, qu'il s'était d'ailleurs imposée pour tout son travail, de rendre exactement son auteur, sans se permettre ni changements, ni adoucissements, ni coupures. Notre sixième volume est donc la reproduction complète et fidèle du quinzième de l'original.

Nous pouvons en dire autant du VIre de la traduction, qui donne intégralement le seizième du texte : il comprend les Années de voyage de Wilhelm Me'istcr, les Entretiens d'émigrés allemands, les Bonnes femmes et une Nouvelle.

Le VIIIe renferme Vérité et poésie. Sous ce titre significatif, Goethe raconte avec détail son enfance et sa jeunesse et les premières expériences de sa vie. C'est la matière des volumes XVII et XVIII de l'édition allemande.

Le tome IX comprend les Voyages en Suisse et en Italie (tomes XIV et XIX de l'original).

Le tome X renferme la Campagne de France, les Annales, de 1794 à 1822, et plusieurs pièces détachées, d'un intérêt tout parti-culier (tomes XX et suivants du texte).

Ici s'arrête mon travail, qui peut être considéré comme complet. Il est évident que je n'ai pas eu à m'occuper des traductions que Goethe a données lui-même de quelques ouvrages modernes. La Correspondance, les Mélanges divers, pourront donner lieu quelque jour à une publication intéressante, mais ils ne font pas une partie essentielle des Œuvres. Quant aux travaux scientifiques, on sait que Goethe n'a jamais voulu les réunir à ses ouvrages littéraires. Ils ont subi le sort de tous les livres de science, ils ont vieilli, par suite du progrès rapide des connaissances humaines ; mais, comme on y retrouve quelques-unes de ces conceptions fondamentales dont l'influence sera toujours sentie, mes Éditeurs ont pensé qu'il serait intéressant d'offrir dans un volume à part l'analyse des idées scientifiques de Goethe.

Quand je commençai ma grande entreprise, j'avais l'espoir d'y associer mon fils, et cette analyse était un des travaux que je lui réser-vais. Ason défaut, un jeune savant, qui fut son confrère1, M. Ernest Faivre, honorablement connu par une très-belle étude sur Goethe8,

1. Dans la Société de biologie, dont M. Rayer est le président. Mon fils en était secrétaire.

2. Voyez, dans la Revue contemporaine, les années VIl et VIII. VIII PRÉFACE.

actuellement professeur à la Faculté des sciences de Lyon, a bien voulu se charger de ce travail, qui est achevé et qui formera le complément de notre publication.

En terminant ma tâche, je dois remercier les hommes obligeants qui me l'ont souvent rendue plus facile. Quoique mon pays natal confine aux terres allemandes, je n'en suis pas moins de race la-tÜw; je n'ai jamais écrit et parlé que la langue française; Lau-sanne est aussi loin de Weimar que Paris peut l'être, et Goethe devait me présenter parfois des difficultés que je n'aurais pas surmontées, même avec le secours des commentateurs, qui m'ont rendu toutefois de nombreux services : mais j'ai trouvé des secours plus précieux encore dans les lumières de quelques littérateurs allemands, placés à ma portée, et toujours prêts à répondre aux questions que je leur avais soumises.

Un homme dévoué, un ami, m'a secondé jusqu'à ce jour, avec un zèle soutenu, dans toute la suite de mon travail, c'est M. Henri Wehrli, auteur d'une grammaire estimée et professeur de langue et de littérature allemandes. Chaque semaine, nous passions quelques moments ensemble, pour éclaircir les passages obscurs ou difficiles, et ces utiles conférences étaient en même temps pour moi un agréable délassement. Je dois en outre à M. Wehrli plusieurs notes précieuses. Cet homme, aussi modeste que savant, ne trouvera jamais trop petite l'idée qu'on voudra se faire de son obligeant con-cours, et mon amitié ne la trouvera jamais trop grande.

Le premier volume présentait des difficultés particulières. Pour aplanir celles que je n'avais pu soumettre à M. Wehrli, dont tous les moments étaient alors occupés, j'ai recouru à M. Willielm Neumann, ancien professeur de théologie aux universités de Berlin et de Breslau, savant orientaliste, auteur de plusieurs ouvrages re-marqués. Il a bien voulu entendre la lecture du premier volume tout entier, et j'aime à reconnaitre ici que ses conseils m'ont en-gagé souvent à faire de précieuses retouches. M. Hermann Wiener, professeur de littérature grecque à l'Académie de Lausanne, m'a donné, avec le plus aimable empressement, la solution ingénieuse de plusieurs difficultés, ainsi que l'avait fait son confrère, M. Fré-déric Nessler, quand je m'occupais de la part qui m'était échue dans la traduction de Schiller. Je regrette de ne pouvoir nommer ici toutes les personnes auxquelles j'ai recouru, au besoin, pour

PRÉFACE. IX obtenir d'elles les renseignements et les explications que leur position ou leurs connaissances spéciales les mettaient en état de me donner. Il n'est pas un seul de ces emprunts faits aux lumières de bienveillants amis dont je né conserve un affectueux souvenir.

Mais quels témoignages de reconnaissance ne dois-je pas à mes honorables Éditeurs, qui m'ont donné la marque de confiance la. plus signalée , en me chargeant d'une entreprise à tous égards si considérable et en me remettant le soin de réaliser leur généreuse pensée ! Nul ne peut s'y méprendre : les vues les plus élevées du patriotisme et le noble désir de rapprocher l'une de l'autre deux grandes nations sont les premiers mobiles de publications pareilles, et, si elles n'inspiraient pas aux hommes éclairés de tous les pays une vive reconnaissance, il faudrait désespérer des progrès de la haute et saine littérature.

Il n'a pas tenu à mes éditeurs que cette belle tâche ne fût par-tagée entre mon fils et moi, et ne devînt pour nous deux une source de pures et durables jouissances. Puisque Dieu ne l'a pas voulu, qu'il me soit permis de consacrer ici quelques lignes à la mémoire :lu collaborateur que j'ai vu succomber dès les premières pages, et qui n'a pu, selon son pieux désir, me rendre léger le fardeau que j'ai dû porter sans lui, soutenu par la pensée de payer sa dette à la France en même temps que la mienne.

Après neuf ans d'études dans la Faculté de médecine et dans les hôpitaux de Paris, mon fils, qui avait obtenu les modestes cou-ronnes, présage ordinaire de plus glorieux succès, lauréat des hôpi-taux , lauréat de la Faculté de médecine, fut contraint par la ma-ladie d'interrompre sa pratique commencée dans la capitale, et d'aller chercher la santé dans le midi. Cependant j'avais dit adieu comme lui à ce Paris, qui nous avait fait un accueil si favorable, et qui nous était toujours si cher. Retiré à la campagne, près de Lau-sanne, je vis arriver en même temps, d'Italie, mon fils, toujours souffrant, et, de Paris, les Œuvres de Goethe, dont la traduction nous était demandée. Le malade jeta sur les volumes un regard où je crus voir briller l'espérance; il en feuilleta quelques-uns, et moi, avec l'illusion qui nous trompe jusqu'au dernier moment, je me figurai qu'il me serait donné d'accomplir avec lui cette grande tâche. Avec lui, je le savais bien, le travail de la révision devait X PRÉFACE.

m'être facile. Déjà nous avions fait les deux parts, et je venais à peine d'achever Egmont (le premier ouvrage qui m'ait occupé), je traduisais Gœlz de Berlichingen, quand je me vis réduit à mes seules forces par le plus rude coup dont un homme puisse être frappé.

Que les lecteurs veuillent me pardonner, si, dans le moment so-lennel où je leur présente le fruit des longues et tristes années qui ont suivi ce jour, je laisse échapper devant eux cette plainte ; qu'ils me permettent de nommer ici mon fils unique et bien-aimé, et d'assurer du moins à sa mémoire la durée du travail de son père. La vie d'Albert Porchat fut courte, mais elle ne fut pas inutile. Il fit partie de cette jeune et courageuse élite que nous avons vue, en quelques années, braver, dans leurs plus redoutables foyers, trois épidémies de choléra, et secourir, avec un zèle infatigable, les victimes des guerres civiles. Il eut le bonheur de porter à bien des malheureux assistance et consolation. Chéri de ses pauvres clients pour sa douceur et son .humeur compatissante, aimable et bon camarade, disciple affectionné et docile, il a laissé dans bien des cœurs de précieux souvenirs.

Dirai-je que, dans mes travaux, c'était, depuis longtemps, son suffrage que je souhaitais avant tout autre; que, si j'obtenais quelque marque d'estime, j'en étais encore plus touché pour lui que pour moi? Et maintenant il n'est plus là, dans la circonstance la plus importante de ma vie littéraire, pour attendre avec moi l'arrêt de la critique ; il n'est plus là pour me féliciter ou pour me ■consoler.

Ces épanchements, auxquels je me suis livré avec un abandon qu'une indulgente pitié excusera sans doute, je voudrais qu'ils ne fussent pas stériles pour autrui; je voudrais que mon malheur pût servir à plusieurs d'exemple et d'avertissement. Je dirai donc à tous les parents dont les fils consacrent leurs belles années à des études longues et fatigantes : « Ne souffrez jamais qu'elles com-promettent leurs forces corporelles; soignez l'éducation physique avec la même vigilance que l'éducation intellectuelle. » Je dirai encore aux pères qui sont libres de choisir la carrière où ils appel-leront leurs fils : « Autant qu'il se pourra, faites-leur suivre celle que vous parcourez vous-mêmes, et dont vous connaissez les con-ditions, les difficultés, les périls. Outre que, vivant de la même

PRÉFACE. xi vie, occupés des mêmes intérêts, vos fils seront plus à vous pen-dant que vous serez ensemble sur la terre, vous aurez plus de chances de les y laisser florissants après vous, ce qui est le vœu suprême d'un père. »

II est bien souvent trompé de nos jours, ce désir, qui féconde comme il enchante la vie 1 La civilisation moderne, avec sa marche audacieuse et ses dures exigences, moissonne bien des printemps ! Elles sont toujours plus vraies, ces douloureuses paroles de notre poëte, qui sait prêter tant de force et de charme aux accents de la divine pitié : « Ce n'est pas toujours le père, satisfait de mourir, qui, du bord de. la fosse, salue avec tendresse son digne fils floris-sant ; ces paupières, qui volontiers s'abaissent, le plus jeune ne les ferme pas toujours au plus vieux, l'homme robuste à l'infirme. Plus souvent, hélas ! la destinée renverse l'ordre des jours : un vieillard sans appui pleure en vain ses fils et ses petits-fils ; il reste comme un tronc mutilé, autour duquel la grêle orageuse a jonché la terre de rameaux fracassés. »

-Et pourtant il faut remplir les devoirs de la vie. Je touche au terme de mon travail, mais la nuit aussi s'approche, « pendant la-quelle on ne peut plus travailler. » Sans me ralentir un moment, je consacre à l'œuvre qui s'achève les dernières veilles, avec autant d ardeur et de persévérance que si un heureux succès pouvait encore me donner le bonheur.

Lausanne, 12 novembre J 861.

DÉDICACE t.

Le matin approcnait : ses pas effarouchèrent le léger som-meil qui m'enchaînait doucement, si bien que, m'étant réveillé, je sortis de ma tranquille cabane et je gravis la montagne, l'Ame épanouie. A chaque pas, je jouissais de voir la fleur nou-velle qui s'inclinait, pleine de rosée; l'aurore naissante se 1. Les poésies lyriques de Goethe, dont la forme est variée avec un art admi-rahle, sont écrites la plupart en vers rimés; un certain nombre le sont en vers rhythmiques : mais, dans celles même du premier genre, le rhytlime est tou-jours soigneusement approprié au caractère du sujet et à la nature des sen-timents.

Les poésies de Goethe furent presque toutes inspirées par la réalité; elles se lient aux événements de sa vie; elles sont l'histoire de son cœur; mais elles ne sont point ici rangées dans l'ordre des temps. Elles permettraient, elles appel-leraient peut-être de longs commentaires. Cependant nous avons cru devoir faire un usage très-sobre et très-réservé des sources auxquelles il nous eût été facile d'emprunter des annotations détaillées. Beaucoup de choses s'expliqueront par les Mémoires et la Correspondance de Goethe. On ne trouvera ici que les notes indispensables à la clarté, et peut-être ces gracieuses poésies gagneront-elles quelque chose à se présenter sans l'appareil scientifique dont les entoure à l'ex-cès, en Allemagne, le zèle des commentateurs. montrait avec enchantement, et tout était rafraîchi pour me rafraîchir.

Et comme je montais, une vapeur lentement s'élevait en longs replis du fleuve des prairies. Elle s'abaissa et changea sa course pour m'envelopper, et déploya ses ailes autour de ma tête : je ne pouvais plus jouir du beau spectacle ; un voile grisâtre me dérobait la contrée ; bientôt je me vis comme plongé dans les nuages, et, seul avec moi-même, enfermé dans le crépuscule.

Tout à coup le soleil sembla percer : une clarté se fit voir dans le brouillard ; ici, il s'abaissait, pour s'écouler doucement vers la plaine ; là, s'élevant, il se divisait autour des bois et des hauteurs. Qu'il me tardait d'adresser au soleil le premier salut! J'espérais le voir doublement beau après la brume. La lutte aérienne fut longtemps indécise : enfin une vive lumière m'environne et je reste ébloui.

Bientôt un secret mouvement du cœur me rendit le courage d'ouvrir les yeux ; le ne pus hasarder que des regards furtifs, car tout semblait brûler et flamboyer. Alors, portée sur les nuages, une femme divine vola devant mes yeux. De mes jours je ne vis une plus belle figure : elle me regarda et sus-pendit sa course flottante.

« Ne me connais-tu pas? dit-elle, d'une bouche d'où s'exha-laient des accents pleins d'amour et de candeur? me reconnais-tu, moi qui versai maintes fois le baume le plus pur dans les blessures de ta vie ? Tu dois connaître celle à qui ton âme ardente s'attacha de nœuds de plus en plus étroits, pour une alliance éternelle. Ne t'ai-je pas vu, avec les larmes brûlantes 3u cœur, encore enfant, languir et soupirer après moi ?

— Oui, m'écriai-je, en me prosternant avec une joie céleste ; longtemps j'ai senti ta présence : tu me donnais le repos, quand la passion se déchaînait sans relâche dans mes jeunes mem-bres. Comme avec une aile divine, dans l'ardeur du jour, tu as rafraîchi doucement mon front ; tu m'as dispensé les meilleurs dons de la terre, et je veux que tout bonheur ne me vienne que par toi.

« Je ne te nomme point. J'entends, il est vrai, bien des voix qui te nomment sans cesse, et chacun t'appelle sienne ; tous les yeux croient se diriger vers toi ; presque tous en sont punis par tes rayons. Ah ! quand je m'égarais, j'avais beaucoup de com-pagnons : depuis que je te connais, je suis presque seul ; il me faut jouir de mon bonheur avec moi-même, et couvrir et cacher la douce lumière. »

Elle sourit, et dit : « Tu vois comme il fut sage, comme il fut nécessaire de vous dévoiler peu de chose ! A peine es-tu préservé de la plus grossière imposture, à peine es-tu maître du premier désir d'enfant, que déjà tu te crois un être surhu-main ; tu négliges de remplir le devoir de l'homme ! A quel degré es-tu différent des autres? Sache te connaître et vivre en paix avec le monde.

— Pardonne-moi, m'écriai-je, mes intentions étaient bonnes. Est-ce en vain que j'aurai les yeux ouverts ? Une joyeuse ar-deur circule dans mes veines ; je connais toute la valeur de tes dons. C'est pour d'autres que s'amasse en moi ce noble trésor ; je ne puis, je ne veux plus, enfouir le talent. Pourquoi cherche-rais-je avec tant d'ardeur le chemin, si je ne dois pas le mon-trer à mes frères? »

Et comme je parlais, l'auguste créature jeta sur moi un re-gard de compatissante indulgence ; je pouvais me lire dans ses yeux, voir ce que j'avais fait de mal et de bien. Elle sourit, et déjà j'étais sauvé ; mon esprit s'élevait à des joies nouvelles ; je pouvais désormais, avec une intime confiance, m'approcher d'elle et la contempler de près.

Alors elle étendit la main vers les couches de vapeurs légères et de brume qui l'entouraient : dès que sa main les presse, elles se laissent saisir, elles se laissent entraîner, et les nuages dispa-raissent. Mon œil pouvait de nouveau se promener dans la vallée; je regardai le ciel : il était clair et sublime. Je la vis elle seule porter encore le voile le plus pur ; il glissait autour d'elle à mille plis ondoyants.

Il Je te connais, je connais tes faiblesses; je sais quelles vertus vivent et couvent dans ton cœur. » Tel fut son langage : je l'entends toujours me dire : « Reçois ici ce que je t'ai depuis longtemps destiné : il ne peut manquer rien à l'homme heureux qui reçoit ce don avec une âme tranquille, ce brillant tissu des vapeurs matinales et des rayons du soleil, le voile de la poésie, que te présente la main de la Vérité.

« Et s'il vous arrive, à toi et à tes amis, de sentir au milieu du jour une chaleur suffocante, déployez ce voile dans l'air: soudain un vent frais comme la brise du soir vous entoure de son murmure, et les émanations embaumées des fleurs vous caressent de leur haleine. Il expire, le souffle des soucis ter-restres ; le sépulcre se transforme en un lit de nuages ; chaque flot de la vie est apaisé ; le jour devient riant, la nuit lumi-neuse. »

Venez donc, mes amis ; soit que le fardeau de la vie pèse sur vos sentiers de plus en plus ; soit qu'une bénédiction nouvelle embellisse de fleurs votre carrière, la décore de fruits dorés : nous irons ensemble au-devant du lendemain ! Ainsi nous vi-vrons, ainsi nous passerons d'heureux jours, et, lorsque nos descendants porteront notre deuil, notre amitié subsistera tou-jours pour leur joie.

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