‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 2 sur 109 · CHANSONS · texte numérisé non relu

CHANSONS

Le soir répète les chants du matin : bonheur

et malheur devieanent mélodie.

Scrupule'.

Que les bégaiements de l'amour, mis par écrit, ont l'air étrange ! Et maintenant, il faut même que je recueille de mai-son en maison toutes ces feuilles éparses.

Ce qui était séparé dans la vie par de longs intervalles arrive aujourd'hui, sous une seule couverture, dans la main du bon lecteur.

Mais ne rougis pas de ces défauts ; achève promptement le petit ouvrage 3 : le monde est plein de contradictions, et un livre ne devrait pas se contredire?...

Aux lecteurs bienveillante.

Les poëtes n'aiment pas à se taire ; ils veulent se montrer à la foule. Il faut bien qu'on loue et qu'on blâme ! Nul ne se confesse 1. Lied et, au pluriel, Lieder, n'a proprement point d'équivalent en fran-çais; c'est un court poëme lyrique, où domine la grâce, et qui est destiné à être chanté : on voit du moins qu'il peut avoir beaucoup de rapport avec la chanson. Plusieurs de celles de Béranger : Si j'étais petit oiseau, l'Exilé, ma Nacelle, etc., etc., et bien d'autres chansons et chansonnettes françaises, se-raient des Lieder en Allemagne.

2. Littéralement, « avant-plainte, » comme nous disons a avant-propos. «

3. Les LIEDER, publiés séparément, ne formaient en effet qu un très-petit \utume. en prose volontiers : mais souvent on s'épanche sous la rose, dans le secret bocage des Muses.

Mes erreurs, mes désirs, mes souffrances et ma vie ne sont ici que des fleurs en bouquet; et la vieillesse comme le jeune âge, et les défauts comme les vertus, ont bonne grâce en chan-sons.

Le nouvel Amadis.

Quand j'étais encore un enfant, on me tenait renfermé, et je passai de la sorte plusieurs années replié sur moi-même, comme dans le sein de ma mère.

Mais tu fus mon passe-temps, brillante fantaisie, et je devins un bouillant héros, un prince Bébé, et je courais le monde.

Je bâtissais maint château de cristal, et le renversais aussi : je lançais ma javeline étincelante à travers le ventre des dra-gons ; oui, j'étais un homme !

Puis, en vrai chevalier, je délivrais la princesse Ninette. Elle était trop obligeante, me faisait asseoir à sa table, et j'étais galant.

Et son baiser était le pain des dieux, brûlant comme le vin. Ah! je l'aimais presque à mourir. Les feux du soleil émaillaient sa couronne.

Ah! qui me l'a ravie? Aucun lien magique n'a-t-il arrêté sa fuite rapide? Parlez, où est son pays? Quel chemin faut-il prendre?

Le renard mort, la fourrure a du prix.

Après midi, jeune compagnie, nous étions assis au frais : Amour vint, et il voulut jouer avec nous au RENARD MORT M

Chacun de mes camarades était assis gaiement auprès de sa bonne amie. Amour souffla son flambeau et dit : « Voici la chandelle! »

Et comme le flambeau fumait, on le fit courir vivement; cha-cun le poussait vite dans la main du voisin.

Et Dorilis me le passa, moqueuse et badine ; à peine mes doigts l'ont-ils touché, qu'il jette une flamme claire. 1. C'est notre Petit bonhomme vit encore Le titre de cette pièce forme le premier vers du petit couplet que les joueurs se récitent l'un à l'autre, aussi vite que possible, en se passant la bûchette ou la bougie éteinte, mais où le charbon brûle encore.

11 me brûle les yeux et le visage ; il met ma poitrine en feu ; il flamboyait, peu s'en faut, par-dessus ma tête. Je voulus l'éteindre, je marchai dessus, mais il brûlait sans cesse : au lieu de mourir, le renard était devenu chez moi plein de vie.

La rose de la bruyère Un jeune garçon vit une petite rose, une petite rose dans la bruyère ; elle était fraîche et belle comme le matin ; il accourut pour la voir de près; il la vit avec grande joie. Rosette, rosette, rosette vermeille, rosette de la bruyère.

Le jeune garçon dit : « Je te cueillerai, rosette de la bruyère ! » La rosette répondit : cc Je te piquerai si bien, que toujours tu penseras à moi, et je ne veux pas souffrir d'être cueillie. » Rosette, rosette, rosette vermeille, rosette de la bruyère.

Et le bouillant garçon cueillit la rosette de la bruyère; la ro-sette se défendit et le piqua, mais, elle eut beau dire « hélas ! hélas 1 » elle dut le souffrir. Rosette, rosette, rosette vermeille, rosette de la bruyère.

Colin-Maillard

0 charmante Thérèse, comme ton œil ouvert prend vite un air méchant ! Les yeux bandés, tu m'as trouvé soudain, et pour-quoi me prenais-tu, moi justement?

Tu me pressais au mieux et me tenais si ferme.... Je tombai doucement sur ton sein. A peine étais-tu déliée, tout plaisir avait disparu : tu as lâché l'aveugle froidement.

Il tâtonnait par-ci par-là, se tordait, peu s'en faut, les mem-bres, et chacun se riait de lui. Si tu ne veux pas m'aimer, je marcherai toujours dans les ténèbres, comme les yeux bandés.

Christine.

J'ai souvent l'humeur sombre et morose, une affreuse mé-lancolie : quand je suis près de ma Christine, tout change, tout est bien. Je la vois là-bas, je la vois ici, et ne sais pas au monde

1. Chanson populaire, à laquelle Goethe a fait quelques changements.

2. On croit que cette pièce, de même que le Renard mort, fut composée pour une jeune Strasbourgeoise, qui avait inspiré à notre poële un amour passager. Dorilis serait donc la même que Thérèse. comment, pourquoi, quand elle a su me plaire, d'où vient qu'elle me plaît.

Cet œil noir, fripon, qui me guette, ce sourcil noir par-dessus, si je les regarde une seule fois, mon âme s'épanouit. En est-il une qui ait une bouche si mignonne, de si jolies joues ronde-lettes? Et puis il est encore certaines choses rondes : l'œil ne se lasse pas de les voir.

Et quand je puis la presser dans mes bras, pour danser la vive allemande, cela tourne, cela tourbillonne : alors je me sens vivre! Et quand je la vois chancelante, échauffée, je la berce aussitôt contre mon cœur, dans mes bras : pour moi c'est un royaume !

Et lorsqu'elle me regarde avec amour, et qu'elle oublie tout à la ronde, et qu'elle se presse sur mon cœur, et me donne un ardent baiser, cela me court de veine en veine et jusqu'au bout des pieds! Ah ! je suis faible, je suis fort, je sens un délice, un martyre. *

J'en voudrais davantage et toujours davantage; le jour ne me semble pas long; même la nuit, quand je serais près d'elle, je n'aurais point de peur. Je me dis que, si je la tiens une fois et que j'assouvisse mon désir, et que mon tourment ne se puisse apaiser, je mourrai dans ses bras!

La prude.

Par une brillante matinée de printemps, la bergère allait et chantait, jeune et belle et sans soucis, et, à travers les cam-pagnes, résonnait : La la! le ralla !

Tircis lui offrit, pour un baiser, deux, trois agneaux sur l'heure : elle le regarda un instant, d'un air moqueur, mais elle continua de rire et de chanter : La la ! le ralla ! Et un autre lui offrit des rubans, et le troisième offrit son cœur; mais du cœur et des rubans, comme des agneaux, elle se moqua, chantant toujours! La la! le ralla 1

La convertie.

Aux derniers rayons du soir, je passais en silence le long du bois : Damon était assis et jouait de la flûte, et les rochers ré-pondaient: La la! le ralla!

Et il me fit asseoir près de lui; il me donna un baiser doux et tendre. Et je dis : « Joue encore ! » Et le bon jeune homme joua : La la ! le ralla !

Et maintenant mon repos est perdu, ma joie s'est envolée, et j'entends à mes oreilles toujours la même chanson : La la! le ralla !

Délivrance.

Ma bien-aimée me devint infidèle ; cela me rendit ennemi de toute joie ; je courus à une eau rapide, l'eau passait, courait devant moi.

Là je restai désespéré, muet; j'avais la tête comme troublée par l'ivresse ; j'étais sur le point de glisser dans la rivière; le monde autour de moi tournait.

Tout à coup j'entends pousser un cri.... justement derrière moi.... C'était une petite voix ravissante : « Prends garde à toi, la rivière est profonde. »

Alors quelque chose me courut de veine en veine. Je regarde : c'est une charmante jeune fille. Je lui dis : « Quel est ton nom? — Catherine ! — 0 belle Catherine 1 Tu es bonne.

« Tu me retires de la mort; je te dois la vie pour toujours. Mais c'est me donner peu de chose : sois aussi le bonheur de ma vie ! »

Alors je lui contai ma peine ; elle baissa les yeux avec grâce ; je lui donnai un baiser, elle me le rendit, et.... pour l'heure, on ne parla plus de mourir.

l<e fils des M'uses.

Courir les bois et les campagnes, fredonner ma chansonnette, telle est, de lieux en lieux, ma vie, et devant moi tout passe et s'ébranle en mesure et s'agite en cadence.

Je puis l'attendre à peine, la première fleur du jardin, le premier bouton de l'arbre : mes chansons les saluent, et, quand revient l'hiver, je chante encore le songe évanoui.

.le le chante au loin sur la vaste plaine de glace : là fleurit l'hiver dans sa beauté. Cette fleur aussi disparaît, et une joie nouvelle se montre sur les fertiles collines.

Car, si je trouve sous le tilleul la jeunesse assemblée, aussi-tôt je l'éveille; le gros garçon se rengorge, la gauche fillette valse à ma mélodie. Vous donnez des ailes aux pieds, et vous entraînez, à travers vallons et collines, votre favori loin de la maison : ô chères, ô douces Muses, quand serai-je encore auprès d'elle, en repos sur son cœur?

Trouvée.

Dans le bois j'allais rêvant, et ne chercher rien était ma fantaisie.

Je vis à l'ombre une fleurette, brillante comme les étoiles, belle comme les yeux.

Je voulus la cueillir, elle me dit gentiment : « Dois-je, pour me flétrir, être cueillie ? »

Je l'arrachai avec toutes ses racines ; je la portai dans le jar-din, auprès de la jolie maison; Et je la replantai dans un lieu paisible : maintenant elle ver-doie, elle fleurit toujours.

Les pareilles.

Une campanule avait poussé hors de terre sa tige précoce, couverte d'aimables fleurs; survint une petite abeille, qui suça le doux nectar.... L'une pour l'autre sans doute elles sont faites.

Chant alterné pour la danse.

LES INDIFFÉRENTS. Viens, ô jeune beauté, viens danser avec moi : la danse convient dans le jour de fête. Si tu n'es pas mon trésor, tu peux le devenir; si tu ne le deviens jamais, dansons toujours! Viens, ô jeune beauté, viens danser avec moi : la danse embellit le jour de fête.

LES AMOUREUX- Sans toi, ma bien-aimée, que seraient les fêtes? Sans toi, ma douce amie, que serait la danse? Si tu n'étais pas mon trésor, je ne saurais danser; si tu l'es con-stamment, vivre est une fête. Sans toi, ma bien-aimée, que seraient les fêtes? Sans toi, ma douce amie, que serait la danse?

LES INDIFFÉRENTS. Laissons-les aimer et dansons ! L'amour langoureux évite la danse. Quand nous entrelaçons gaiement la ronde tournoyante, les autres se glissent dans le bois som-bre. Laissons-les aimer et dansons ! L'amour langoureux évite la danse.

LES AMOUREUX. Laissons-les valser et allons nous promener! La promenade est pour l'amour une danse céleste. L'amour, qui les guette, entend leurs moqueries : un jour il se vengera et il se vengera bientôt. Laissons-les valser et allons nous pro-mener! La promenade est pour l'amour une danse céleste.

Illusion.

Le rideau flotte deçà et delà chez ma voisine. Sans doute elle observe, du coin de l'œil, si je suis à la maison;

Et si la jalouse colère que j'ai nourrie pendant le jour, juste-ment vaincue et pour jamais, s'apaise au fond de mon cœur.

Mais, hélas 1 la belle enfant n'a rien senti de pareil : je le vois, c'est le vent du soir qui joue avec le rideau.

Déclaration de guerre.

Si pourtant j'étais aussi belle que les filles des champs! Elles portent chapeau de paille avec ruban rose.

croire que l'on est belle, il me semble, est permis. A la ville, hélas ! j'en ai cru le jeune cavalier.

Et, au printemps, c'en est fait de mes plaisirs : elles l'at-tirent, les filles du village!

Et la taille et la robe traînante, je quitte tout sur l'heure le corsage est plus long, la jupe est courte et ronde. Je porte chapeau de paille et corset blanc comme neige, et je coupe, avec les autres, la luzerne fleurie. S'il aperçoit dans la troupe quelque tournure élégante, le fripon me fait signe de le suivre chez lui.

Je l'accompagne confuse, et il ne me reconnaît pas encore; il me pince les joues.... et voit mon visage. 0 paysannes, la demoiselle vous déclare la guerre, et les charmes, doublés, remporteront la victoire.

Amant sous toutes les formes.

Je voudrais être un poisson bien leste et frétillant; et, si tu venais pêcher à la ligne, je ne ferais pas défaut. Je voudrais être un poisson bien leste et frétillant.

Je voudrais être un coursier : alors je te serais précieux. Oh! si j'étais une voiture, pour te porter commodément! Je vou-drais être un coursier : alors je te serais précieux.

Je voudrais être une pièce d'or, toujours à ton service. Au-rais-tu fait quelque emplette, je reviendrais courant. Je vou-drais être une pièce d'or, toujours à ton service.

Je voudrais être fidèle, et que ma mie fût nouvelle toujours; je voudrais m'engager à toi; je voudrais ne partir jamais. Je voudrais être fidèle, et que ma mie fût nouvelle toujours.

Je voudrais être vieux et ridé et glacé : quand tu me rebu-terais, cela ne pourrait me mettre en peine. Je voudrais être vieux et ridé et glacé.

Je voudrais être un singe à l'instant, plein de moqueuse espièglerie! Si quelque chose te chagrinait, je ferais pour toi des gambades. Je voudrais être un singe à l'instant, plein de moqueuse espiègleriel

Si j'étais doux comme un agneau, brave comme un lion ; si j'avais les yeux du lynx et les ruses du renard Si j'étais doux comme un agneau , brave comme un lion ;

Tout ce que je serais, je t'en ferais hommage; avec des pré-sents de prince, je me donnerais à toi; tout ce que je serais, je t'en ferais hommage.

Mais je suis tel que je suis : prends-moi comme cela. En veux-tu de meilleurs, fais-les tailler à ta guise. Je suis enfin tel que je suis : prends-moi comme cela.

L'ouvrier orfèvre.

Ma voisine est vraiment une toute charmante fille! Aussitôt que je suis à l'atelier, je lorgne sa petite boutique.

Puis en chaînes, en anneaux, mon marteau façonne les légers fils d'or. Et je me dis lequel, je dis encore lequel de ces an-neaux enfin sera pour Catherine?

A peine ouvre-t-elle ses volets, que voici toute la bourgade, et l'on marchande et l'on demande en foule mille choses dans la petite boutique.

Alors je lime, et quelquefois je lime jusqu'à le rompre, plus d'un fil dor. Le maître gronde, il est terrible! il voit bien que c'était la petite boutique....

Et zest! quand le débit s'arrête, elle prend soudain son rouet. Je sais bien ce qu'elle veut filer! Elle espère, la chère fillette....

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