‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 10 sur 109 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Combien nous fûmes heureux un jour.... c'est

à vous maintenant de l'apprendre au monde.

I. — 0 pierres, instruisez-moi ; parlez, augustes palais ; rues, dites un mot! Génie, ne t'éveilles-tu pas? Oui, tout est animé dans tes saintes murailles, Rome éternelle. Pour moi seul tout garde encore le silence. Oh ! qui me dira tout bas à quelle fenêtre un jour je verrai la douce créature qui en me consumant me vivifie? Ne puis-je encore deviner la voie sur laquelle je dissiperai sans cesse un temps précieux à me rendre chez elle, à en revenir? Jusqu'ici j'ai observé les églises et les palais, les ruines et les colonnes, en homme réfléchi, qui profite habile-ment de son voyage. Mais bientôt je laisserai tout cela, et un seul temple, le temple de l'Amour, recevra l'initié ! 0 Rome, tu es un monde sans doute, mais, sans l'amour, le monde ne serait pas le monde, et Rome non plus ne serait pas Rome.

II. - Honorez qui il vous plaira ! Enfin je suis en sûreté. Belles dames, et vous, messieurs du monde poli, demandez des 1. Goethe a écrit les Élégies en distiques (hexamètre et pentamètre). nouvelles de l'oncle et du cousin, des vieilles cousines et des tan-tes, et qu'à la conversation guindée succède le triste jeu. Bon voyage, aussi, à vous autres habitués des grandes et des petites assemblées,qui avez souvent failli me réduire au désespoir! Re-nouvelez toutes ces vaines discussions politiques, qui poursui\ ent avec acharnement le voyageur a travers l 'Europe. Ainsi la chanson de Malbrough poursuivit le voyageur anglais de Paris ;i Livourne, puis de Livourne à Rome, et, jusqu'à Naples encore, et, eût-il fait voile pour Smyrne, Malbrough, la chanson de Malbrough, l'au-rait accueilli dans le port. Ainsi, jusqu'à ce jour, j'ai dû, dans toutes mes courses, entendre blâmer le peuple, blâmer les con-seils des rois. Maintenant vous ne me découvrirez pas de sitôt, dans l'asile qu'Amour, le souverain, m'a octroyé par sa royale faveur. Il me couvre ici de son aile ; ma bien-aimée, Romaine dans le cœur, ne craint point 1 furieux Gaulois ; elle ne s'en-quiert jamais d'histoires nouvelles ; elle épie avec soin les désirs de l'homme à qui elle s'est donnée. Elle met son plaisir en lui, le libre et robuste étranger, qui lui parle de montagnes et de neige et de maisons de bois ; elle partage les flammes qu'elle allume dans son sein; elle aime à voir qu'il ne ménage pas l'or comme le Romain. Sa table est à présent mieux servie ; elle ne manque ni d'habits ni de voiture pour la mener à l'Opéra. La mère et la fille se complaisent dans leur hôte du Nord, et le bar-bare règne sur le coeur et la personne "de la Romaine.

III. — Ne regrette pas, ma bien-aimée, de t'être sitôt livrée à moi! Crois-le bien, nulle pensée chez moi, qui t'offense ,ou te rabaisse. Les traits de l'amour ont des effets divers : quelques-uns nous effleurent, et, du poison qui s'insinue, le cœur- est malade longtemps ; mais les autres, aux ailes puissantes, à la pointe vivement acérée, pénètrent dans la moelle, embrasent soudain le sang. Dans l'âge héroïque, où les dieux et les déesses aimaient, le désir suivait le regard, la jouissance suivait le désir. Crois-tu que la déesse de l'amour ait longtemps réfléchi, lorsque, dans les bois de l'Ida, un jour, Anchise lui plut ? - Si Diane avait tardé à couvrir de baisers le beau pâtre endortni, l'Aurore jalouse l'aurait bien vite éveillé ! Héro aperçutLéandre dans une fête bruyante, et soudain l'amant embrasé s'élança dans le flot nocturne. Rhéa gylvia, la vierge royale, descend puiser de l'eau dans le Tibre, et le dieu la saisit dans ses bras. C'est ainsi que Mars devint père.... Une louve allaite les ju-meaux, et Rome s'appelle la reine du monde.

" IV. — Nous sommes pieux, nous autres amants, nous adorons en secret toutes les divinités ; nous désirons nous rendre propi-ces chaque dieu, chaque déesse ; et, par IÜ, nous vous ressem-blons, ô Romains victorieux ! Vous offrez des demeures aux dieux de tous les peuples du monde ; que l'Égyptien les ait for-més, noirs et sévères, d'antique basalte, ou le Grec, blancs et gracieux, de marbre pentélique. Mais cela n'offense pas les im-mortels, si nous offrons, de préférence, à l'une des divinités le plus précieux encens. Oui, nous vous le confessons volontiers, 'nos prières, notre culte de chaque jour, restent voués particu-iièrement à une seule déesse. Enjoués et graves, nous célébrons des fètes secrètes, et le silence sied bien à tous les initiés. Nous attirerons nous-mêmes sur nos traces, par d'horribles forfaits, les Euménides; nous oserons subir, sur la roue tournoyante et au pied du rocher, la sévère sentence de Jupiter, plutôt que de soustraire notre cœur à ce culte charmant. Cette déesse se nomme l'Occasion : apprenez à la connaître ! Elle vous apparaît souvent, toujours sous une forme nouvelle. On la dirait fille de Thétis et de Protée, dont les subtiles métamorphoses trompè-rent maint héros. Ainsi leur fille trompe maintenant le novice, le timide ; elle lutine sans cesse les mortels assoupis ; elle passe à tire-d'aile devant ceux qui veillent ; elle ne se donne volon-tiers qu'à l'homme actif et prompt ; pour lui, il la trouve do-cile, enjouée et douce et tendre. Un jour elle m'apparut aussi, brune jeune fille ; sa riche et noire chevelure descendait sur son front, des boucles légères se roulaient autour de son cou char-mant, et sur sa tête s'élevait une libre frisure. Je ne la mécon-nus point, je la saisis dans sa course ; bientôt, docile, elle me rendit avec amour embrassements et baisers. Oh ! que je fus heureux !.... Mais silence ! Ce temps est passé, et c'est vous qui m'enchaînez aujourd'hui, belles tresses romaines !

V. — J'éprouve désormais un joyeux enthousiasme sur la terre classique ; les âges passés et l'âge contemporain me par-lent avec plus de force et de charme. Ici je suis le conseil des anciens, et, d'une main diligente, je feuillette chaque jour leurs ouvrages avec une jouissance nouvelle. Mais, durant les nuits, Amour m'occupe autrement. Quand même je ne serais instruit qu'à demi, je suis heureux doublement. Et n'est-ce pas m'in-struire que d'observer les formes d'un beau sein, de promener ma main sur le torse? Alors seulement je comprends bien le marbre; je médite et je compare ; je vois d'un œil qui touche; je touche d'une main qui voit. Si ma maîtresse me dérobe quel-ques heures du jour, elle me dédommage en me donnant les heures de la nuit. On ne s'embrasse pas toujours; on cause sensément. Est-elle surprise par le sommeil, couché près d'elle, je me livre à mille pensées ; souvent même j'ai poétisé dans ses bras, et,d 'un doigt musical, j'ai compté doucement sur ses épau-les la mesure de l'hexamètre. Elle respire dans son aimable sommeil, et son haleine m'embrase jusqu'au fond du cœur. Ce-pendant Amour entretient la lampe, et songe aux temps où il remplissait le même office pour ses triumvirs.

VI. — « Peux-tu bien, cruel, m'affliger par de semblables dis-cours? Chez vous , les amants parlent-ils avec tant d'amertume et de rudesse? Si le peuple m'accuse, je dois le souffrir, et ne suis-je point coupable peut-être ? Mais, hélas ! je ne suis coupa-ble qu'avec toi. Ces habits, ils témoignent à la jalouse voisine que la veuve ne pleure plus son époux dans la solitude. Souvent n'es-tu pas venu sans précaution, par le clair de lune, vêtu de gris, en manteau sombre, les cheveux roulés par derrière? N'as-tu pas même, en te jouant, choisi, pour te déguiser, l'habit du prêtre? Eh bien, si ce doit être un prélat, il la bonne heure : le prélat, c est toi ! Dans la Rome cléricale, cela semble à peine croyable, mais, je le jure, jamais un prêtre n'a joui de mes embrassements. J étais pauvre, hélas ! et jeune et bien connue des suborneurs ; Falconieri m'a souvent mangée des yeux, et un entremetteur d'Albani a voulu m'attirer par des lettres, pleines de belles promesses, soit à Ostie soit aux quatre fontai-nes. Mais qui ne vint pas? ce fut la jeune fille. Tant je fus tou-jours la franche ennemie des bas rouges et des bas violets aussi. « Car, après tout, c'est vous, jeunes filles, qui finissez par être * trompées, » disait mon père, bien que ma mère prit la chose plus légèrement. Et moi aussi, je suis donc enfin trompée! Tu ne me fais voir qu une feinte colère, parce que tu songes à fuir. Va! vous n'êtes pas dignes des femmes! Nous portons les enfants sous le cœur, et nous y portons aussi la foi. Mais, vous autres hommes, en même temps que votre vigueur et vos désirs, vous dissipez votre amour dans les embrasse-ments. »

Ainsi parla ma maîtresse, puis elle enleva l'enfant de sa chaise, le pressa sur son cœur en le baisant, et des larmes cou-lèrent de ses yeux. Oh ! comme je restai confus, à la pensée que les discours d'hommes méchants avaient pu me flétrir cette ai-mable figure ! Le feu ne jette que par moments une lueur som-bre, et puis il fume, quand l'eau, qui se précipite, enveloppe soudain le brasier ; mais la flamme brillante se dégage bientôt ; elle repousse les vapeurs qui l'obscurcissent, et s'élance dans les airs avec une force nouvelle.

VII. — Oh! que je me sens heureux dans Rome, quand je songe aux temps où un jour grisâtre m'accueillait au fond du Nord; où le ciel, sombre et pesant, s'abaissait sur ma tête; où, dans ma lassitude, je voyais le monde sans couleur etsans forme autour de moi, et, pour observer les noirs labyrinthes de mon esprit mécontent, je retombais sur moi-même dans une silen-cieuse rêverie. Maintenant l'éclat de l'éther, plus brillant, illumine mon front ; le divin Phébus évoque les formes et les couleurs ; la nuit brille étoilée ; elle résonne de chants volup-tueux , et la lune me luit plus claire que le jour du Nord. Pour moi, mortel, quelle félicité! Est-ce un rêve? Jupiter, ô mon père, ton palais d'ambroisie s'ouvre-t-il à l'étranger? Je me prosterne et je lève vers tes genoux des mains suppliantes. 0 Jupiter hospitalier, écoute-moi! Comment je suis entré, je ne puis le dire : Hébé a pris le voyageur par la main et m'a en-traîné dans les salles. Lui as-tu ordonné d'amener un héros dans ces hautes demeures? La belle déesse s'est-elle trompée? Pardonne! laisse-moi profiter de l'erreur! Ta fille, la Fortune, elle aussi, distribue les dons les plus beaux à la manière des jeunes filles, comme le veut son caprice. Es-tu le dieu hospi-talier ? Alors ne repousse pas un hôte, un alLj, de ton Olympe sur la terre! IX Poëte, où vas-tu t'égarer? » Pardonne-moi, le sublime Capitole est pour toi un second Olyrppe. Souffre-moi ici, Jupiter, et que, plus tard, sous la conduite d'Hermès, je passe devant le tombeau de Gestius1, pour descendre doucement chez les ombres, t * " 1 * -j

VIII. — Quand tu me dis,' ô ma maîtresse, que, dans ton enfance, tu ne plaisais pas aux gens, et que ta mère te dédaigna jusqu'au temps où tu devins grande et te développas insensible- * ment, je le crois; je me plais à te voir, par la pensée, comme une enfant extraordinaire. Bien que la forme et la couleur < manquent à la fleur de la vigne, quand la grappe est mûre, elle ravit les hommes et les dieux. i

IX. — En ces jours d'automne, la flamme luit sur le foyer I rustique, hospitalier; elle petille, éclate et s'élance des brou- "j tilles en frémissant. Ce soir,'elle me réjouit davantage; car, avant que le fagot se réduise en charbons et disparaisse sous : la cendre, celle que j'aime viendra. Alors tisons et broutilles i? flamberont, et la nuit, réchauffée, sera pour nous une bril-lante fête. Demain, de bonne heure empressée, elle quittera la ? couche amoureuse, et se Mtera de réveiller la flamme assoupie ; | car l'Amour donna, par excellence, à l'enchanteresse de réveiller I le plaisir, à peine éteint comme la cendre. - • |

X. — Alexandre et César, Henri et Frédéric, tous ces grands ï hommes, volontiers me donneraient la moitié de leur gloire8, \ si je pouvais , pour une seule nuit, leur céder cette couche : J mais, les infortunés! l'austère puissance d'Orcus les enchaîne. 1 Toi donc, qui jouis de la vie," goûte le bonheur à cette place, I que l'Amour échauffa de sa flamme, avant que ton pied fugitif \ se baigne avec horreur aux flots du Léthé. |

XI. — 0 Grâces, pour vous un poëte dépose quelques feuillets | sur l'autel pur, avec des boutons de rose, et il apporte son of- | frande avec confiance. L'artiste se complaît dans son atelier, \ qui toujours semble autour de lui un Panthéon. Jupiter baisse son front divin et Junon lève le sien; Phébus marche en avant; -, il secoue son ondoyante chevelure ; Minerve regarde à ses pieds, d'un œil austère, et le léger Mercure jette de côté un regard ^ malin et tendre à la fois. Mais vers Bacchus, voluptueux, rê--

'-"T ' , 1. Auprès de la pyramide de Cestius est le cimfitiHrf» nrntpstnnt ■■ 2. Frédéric le Grand écrivait à Voltaire, le 9 octobre 1757 : ....,,¿

Un instant de bonheur vaut mille ans dans l'histoire. 4 veûr, Cythérée lève ses yeux pleins d'amoureux désirs, humides encore, même dans le marbre. Elle se souvient avec délices de ses embrassements et semble lui dire : « Notre divin fils ne de-vrait-il pas être à notre coté !»

XII. — Entends-tu, ma belle, ces cris joyeux sur la voié Flaminienne? Ce sont des moissonneurs : ils retournent chez eux bien loin. Ils ont achevé la moisson du Romain, qui dé-daigne de tresser lui-même la couronne de Gérés. Nulles fêtes ne sont plus consacrées à la grande déesse, qui, au lieu de glands, dispensa, pour nourriture, le froment doré. Célébrons, nous deux, en secret la joyeuse fête. Deux amants sont l'un pour l'autre un peuple entier. As-tu peut-être ouï parler de la fête mystique, qui, d'Eleusis, suivit autrefois le vainqueur en ces lieux? Les Grecs l'instituèrent et, même dans les murs dé Rome, les Grecs seuls criaient toujours : « Venez à la nuit sacrée! » Le profane s'éloignait; le novice attendait, tremblant, vêtu de la robe blanche, symbole de pureté. Puis l'initié s'a-vançait, avec de bizarres détours, à travers des cercles de figures étranges; il se croyait ballotté par un songe : car, ici, des ser-pents se roulaient sur le sol autour de lui ; là,' des jeunes filles passaient, couronnées d'épis d'or, portant des cassettes fermées; d'un air mystérieux, les prêtres gesticulaient et murmuraient; impatient, inquiet, le disciple attendait la lumière. Enfin, après des épreuves et des expériences diverses, on lui révélait ce que le cercle sacré cachait sous lès figures bizarres. Et quel était ce secret? Qu'un jour la Grande Mère des dieux céda elle-même aux désirs d'un héros, lorsqu'elle livra les charmes secrets de son corps immortel à Jasion, le vaillant roi de Crète. Alors la Crète fut heureuse. Le lit nuptial de la déesse était jonché d'épis et la moisson couvrit les campagnes de son riche fardeau. Mais le reste de la terre languit ; car, au sein des plaisirs de l'amour, Cérès négligea sa belle mission. L'initié écoutait la légende avec étonnement, et faisait un signe à son amie.... Ce signe, le com-prends-tu, ma bien-aimée? Le myrte touffu ombrage une place sacrée, et le monde ne souffrira point de nos plaisirs. " "

XIII. — Amour est toujours un fripon, et qui se fie à lui est trompé. Il vint à moi, l'hypocrite. « Une seule fois encore, tlonne-moi ta confiance. Je te veux du bien; tu as consacré, je l'avoue avec reconnaissance, ta vie et tes vers à ma gloire. Tu le vois, je t'ai suivi jusqu'à Rome; je voudrais faire sur ce bord étranger quelque chose pour te complaire. Chaque voya-geur se plaint qu'il trouve de mauvais gîtes : celui que l'Amour recommande est gîté délicatement. Tu considères avec étonne-ment les ruines des antiques édifices, et tu parcours avec re-cueillement cette enceinte sacrée ; tu vénères plus encore les précieux restes du travail de ces admirables artistes, que je visitais constamment dans leur atelier : ces figures, c'est moi-même qui les ai formées. Pardonne-moi, ce n'est point vanterie cette fois, tu l'ayoueras, ce que je dis est véritable. Maintenant tu me sers plus mollement, Où sont les belles formes, où sont les couleurs, l'éclat de tes inventions? 0 mon ami, songes-tu à modeler encore? L'école des Grecs est restée ouverte; les ans n'en ont point fermé la porte. Moi, le maître, je suis jeune éter-nellement, et j'aime la jeunesse. Je ne t'aime pas sage comme un vieillard. Courage! comprends-moi bien. L'antique était nouveau, quand vivaient ces heureux mortels. Sache vivre heu-reux, et qu'ainsi vive en toi l'antiquité! La matière de tes chants, où }a prendras-tu? Je veux te la fournir et l'Amour seul t'enseignera le style sublime. » Ainsi parla le sophiste. Qui l'au-rait contredit? Hélas! et j'ai coutume d'obéir, quand le maître commande.,... Aujourd'hui le traître me tient sa parole; il me fournit le sujet des chants, hélas ! et il me ravit en même temps le loisir, l'a, force et la pensée. Un couple amoureux échange re-gards et serrements de mains, baisers, douces paroles, syllabes d'un sens délicieux ; le chuchotement devient causerie ; le bé-gaiement, aimable discours : un hymne pareil expire sans pro-sodie. Aurore, comment pouvais-je te croire autrefois l'amie des Muses? Aurore, es-tu aussi séduite par ce fripon d'Amour?' Tu m'apparais maintenant comme son amie, et tu me réveilles il son autel pour un jour de fête. Je trouve sur mon sein les flots de la chevelure; la jolie tête repose et s'appuie sur mon bras, qui s'enlace autour de son cou. Qij'il fut délicieux, votre réveil, heures paisibles ! Il m'offrit le souvenir des voluptés qui nous avaient, bercés dans le sommeil.... Encore endormie, elle s'agite,. retombe sur la couche en se détournant de moi, et cependant elle laisse sa main dans la mienne. Le tendre amour, la fidèle .ardeur, sans cesse nous lient, et le désir ne s'est réservé que le changement de caresses. Un serrement de main, et je vois ou-verts ses yeux célestes.... Oh! non, laissez mon regard se re-poser sur ces formes ! Fermez-vous encore. Vous me troublez et m'enivrez ; vous me ravissez trop tôt la paisible jouissance de la pure contemplation. Daris ces formes, quelle grandeur! Que de noblesse dans ces contours 1 Si Ariane endormie était .aussi belle, Thésæ, pouvais-tu fuir? A ces lèvres, un seul bai-ser! 0 Thésée, pars maintenant!... Arrête tes yeux sur les siens.... Elle s'éveille!... Elle t'enchaîne pour jamais.

XIV. — Petit serviteur, allume le flambeau! — Il fait jour -encore. Vous brûlerez inutilement l'huile et la mèche. Ne fermez donc pas les volets. Le soleil a disparu derrière les mai-sons et non derrière la montagne. Encore une demi-heure, avant qu'on entende la cloche du soir. — Va, importun, obéis. J'attends ma maîtresse. Cependant console-moi, petite lampe, aimable messagère de la nuit.

XV. — Je n'aurais, je pense, jamais suivi César chez les Bre-tons lointains; FIorus*' m'aurait sans peine entraîné dans les tavernes; car les tristes brouillards du Nord me seront toujours beaucoup plus odieux qu'une multitude affairée de puces méri-dionales. Et, dès ce jour, je vous salue avec plus de joie que jamais, ô cabarets, hôtelleries t, comme vous appelle si bien le Romain ; car vous m'avez fait voir aujourd'hui ma maîtresse, accompagnée de son oncle, que cette bonne amie trompe si souvent pour me posséder. Ici était notre table, entourée d'Alle-rmands, réunis en cercle intime. Vis-à-vis, la belle chercha une place à côté de sa mère; elle remua vingt fois le banc, et sut iaire si bien, que je pus voir à demi son visage et son col tout ■entier. Elle parlait plus haut qu'il n'est d'usage chez les Ro-- «iaineé; eÏIe fit l'essai, se tourna, pour me jeter un coup d'œil, servit à boire et manqua le verre. Le vin coula sur la table, et, de son1 joli doigt, elle y traça des cercles humides;' elle enlaça mon nom avec le sien. Curieux, je ne cessais de suivre le doigt mignon; elle m'observait bien : enfin elle dessina vivement un

1. On attribue à Florus le Pervigilium Veneris : c'est peut-être à cela que le poële fait allusion. — 2. Osterie.-

1 i i POÉSIES.

cinq romain avec un petit trait devant. Puis, aussitôt que je l'ai vu, elle entrelace cercles sur cercles, pour effacer les lettres et les chiffres; mais, le quatre chéri, je le voyais toujours devant mes yeux. J'étais resté muet, et je mordais jusqu'au sang ma lèvre brûlante, moitié par plaisir et malice, moitié par désir. Que de temps eneore jusqu'à la nuit! Et, de là, quatre heures encore d'attente 11 Soleil, tu t'arrêtes là-haut à contempler ta Kome. Tu n'as rien vu et tu ne verras rien de plus grand, comme l'a promis, dans son enthousiasme, ton prêtre Horace. Mais aujourd'hui ne t'arrête pas, je t'en prie, et détourne plus tôt et plus volontiers ton regard des sept collines ! En faveur d'un poëte, abrége ces belles heures, les délices du peintre qui les contemple de son regard avide. Que le tien enflamme encore un moment ces hautes façades, ces coupoles, ces colonnes enfin et ces obélisques, et plonge-toi vite dans la mer, pour voir plus .tôt, demain, ce qui depui-s des siècles te procure un plaisir divin : ces humides rivages, si longtemps couverts de roseaux, ces sombres collines, ombragées d'arbres et de buissons. De rares cabanes d'abord se montrèrent, et tout à coup tu les vi° animées par un peuple innombrable d'heureux brigands. Ils traînaient tout à cette place; à peine le reste du globe fut-il en-core digne de ton attention. Ici tu vis naître un monde; ici tu vis ensuite un monde en ruines, et, de ces ruines, surgir un monde nouveau, plus grand, peut-être. Pour que je le voie long-temps encore éclairé de tes feux, puisse la Parque me dévider le fil avec une sage lenteur ; mais qu'elle précipite l'heure genti-ment désignée !... 0 bonheur 1 ne l'ai-jepas entendue? Non, mais déjà trois heures sonnent. Ainsi, Muses chéries, vous avez en-core trompé la longueur de l'intervalle qui me séparait de ma maîtresse. Adieu! Je cours maintenant, et je ne crains,pais de vous offenser, car toujours, ô fières déesses, vous cédez le pas à l'Amour.

— Pourquoi, mon bien-aimé, n'es-tu pas venu à la vigne aujourd'hui? Seule, comme je l'avais promis, je t'attendais en haut. - Ma chère, j'étais déjà entré, quand j'ai vu, par bon-répond 1. A r„™f„l^T«7et'?d^rS<PP"iS le COl'C"Cr Ù Il soleil. Quatre 1,eurei heur, près des ceps ton oncle, qui se fatiguait à tourner çà et là. Je me suis esquivé bien vite. — Oh! quelle méprise ! C'est un épouvantail qui t'a chassé. Nous avons fabriqué ensemble ce mannequin avec de vieux habits et des roseaux : j'ai pris part à ce travail avec zèle, moi-même à me nuire empressée. Eh bien; le désir du vieillard est satisfait : il a fait peur aujourd'hui au plus fripon des oiseaux, qui lui vole son jardin et sa nièce.

XVII. — Plusieurs bruits me sont odieux, mais c'est l'aboie-ment du chien que surtout je déteste ; ses cris me déchirent l'oreille. Il en est un seul que bien souvent j'entends avec joie aboyer et glapir, c'est celui de mon voisin. Car, un jour, il aboya. après ma maîtresse, comme elle se glissait en secret chez moi, et il faillit trahir notre mystère. Maintenant, si je l'entends crier, je me dis toujours qu'elle vient peut-être, ou bien je songe-au temps où venait la belle attendue. t XVIII. Il est une chose que je trouve odieuse par-dessus, tout; il en est une autre que je trouve abominable, et dont la seule pensée révolte tout mon être. Je vous l'avouerai, mes, amis, elle m'est odieuse, la couche solitaire ; mais c'est pour-moi une chose abominable, de redouter des serpents sur le chemin de l'amour et le poison sous les roses du plaisir, lors-que, dans le plus beau moment du voluptueux abandon, le souci murmurant s'approche de ma tête penchante. C'est pourquoi Faustine fait mon bonheur; elle partage volontiers sa couche, avec moi et garde une parfaite fidélité à son amant fidèle. La bouillante jeunesse veut des obstacles qui l'irritent; moi, j'aime h jouir à mon aise, longtemps, d'un bien assuré. Quelle félicité !. Nous échangeons des baisers tranquilles; nous buvons et nous, inspirons sans crainte le souffle et la vie. Nous savourons ce bonheur des nuits entières ; pressés sein contre sein,, nous prê-tons l'oreille à la pluie, à l'orage. Ainsi s'approche la lueur ma- ; tinale; les heures apportent de nouvelles fleurs, elles donnent » au jour une parure de fète. 0 Quirites, ne m'enviez pas ce bon-, heur, et que Dieu accorde à chacun le premier, le suprême bien de ce monde 1 " rd gil irna -e

XIX. — Il nous est difficile de conserver l'estime publique, car la Renommée, je le sais, est en guerre avec l'Amour, mon maître. Et savez-vous d'où vient qu'ils se haïssent tous deux? C'est une vieille histoire, et je puis vous la conter. La Renom-mée était toujours la puissante déesse, mais elle était insuppor-table dans le commerce de la vie, car elle aime à faire dominer sa parole. Aussi, depuis longtemps, dans tous les banquets des dieux se rendait-elle, avec sa voix d'airain, odieuse aux grands et aux petits. Un jour, la superbe osa se vanter qu'elle avait ré-duit en esclavage le noble fils de Jupiter. « Mon Hercule, s'écria-t-elle d'une voix triomphante, ô père des dieux, un jour je te l'amènerai transformé. Ce n'est plus ton Hercule, ce n'est plus le fils d'Alcmène : son respect pour moi en fait un dieu sur la terre. S'il regarde vers l'Olympe, tu crois qu'il regarde à tes puissants genoux : pardonne, c'est, dans l'éther, moi seule que cherchent les yeux du premier des humains ; c'est seulement pour me mériter, que, de son pied puissant, il parcourt sans fatigue'des chemins tout nouveaux. Mais aussi je me présente sur sa route, et je célèbre son nom, avant même qu'il commence l'entreprise. Un jour tu nous uniras tous deux. Que le vainqueur des Amazones soit aussi le mien, et je le nommerai avec joie mon époux ! » Tous les dieux gardèrent le silence ; ils n'ai-maient pas à provoquer la fanfaronne ; car, dans sa colère, elle invente aisément quelque noirceur. Elle n'observait pas l'Amour: il se glisse à l'écart; à peu de frais, il soumet le héros à l'em-pire de la plus belle. Puis il déguise son couple d'amants ; il attache la peau du lion sur les épaules de la reine, et, avec effort, il les charge encore de la massue. Ensuite il entremêle de fleurs la chevelure hérissée du héros, lui met la quenouille au poing, qui se prête à ce badinage. Il achève bientôt le groupe amusant, puis il accourt et crie par tout l'Olympe : « Voici de merveilleuses choses ! Jamais la terre ni le ciel, jamais le soleil infatigable, n'a vu, dans sa course éternelle, un semblable prodige. » Tous accoururent; ils en croyaient l'enfant malin, car il avait parlé d'un ton sérieux, et la Renommée non plus ne resta pas en arrière. Qui fut charmé de voir le héros si pro-fondément abaissé, vous le devinez, ce fut Junon. L'Amour en obtint un gracieux sourire. Mais la Renommée, comme elle fut confuse, interdite, désespérée! D'abord elle ne fit qu'en rire. « 0 dieux, ce sont là des masques! Mon héros, je le connais trop bien ! Les tragédiens se moquent de nous. » Mais bientôt elle vit avec douleur que c'était lui.... Vulcain fut mille fois moins affligé, lorsqu'il vit sa femme sous les mailles avec son ardent ami ; quand le filet intelligent les enveloppa dans le mo-ment propice, enlaça soudain leurs membres enlacés, enchaîna le couple amoureux. Quel plaisir pour les jeunes dieux, Mer-cure et Bacchus!... Tous deux avouèrent que c'était une belle chose, de reposer sur le sein de cette femme divine. « 0 Vulcain t disaient-ils, nous t'en prions, ne les délie pas sitôt. Laisse-nous les voir encore. » Et le vieillard fut assez sot pour tenir les amants toujours plus serrés.... Mais la Renommée quitta la place brusquement, et pleine de courroux. Depuis ce temps, entre elle et l'Amour, point de trêve aux querelles. Dès qu'elle se choisit un héros, voila l'enfant à sa piste. Celui qui la révère le plus, il sait l'enchaîner le mieux, et c'est au plus sage que l'Amour livre ses plus dangereux assauts. Quelqu'un lui veut-il échapper, il l'entraîne de l'erreur dans le crime. Il offre des jeunes filles : qui les dédaigne follement doit subir alors l'at-teinte de flèches cruelles ; il enflamme l'homme pour l'homme ; il pousse les désirs jusqu'à la brute. Qui rougit de soi-même doit commencer par souffrir ; pour l'hypocrite, il sème d'amères jouissances parmi le crime et l'angoisse. Mais, de son côté, la déesse suit l'Amour des yeux et des oreilles. Le voit-elle une fois auprès de vous, soudain elle est votre ennemie ; elle vous effraye de son regard sévère, de ses airs dédaigneux; violente et rigide, elle diffame la maison qu'il fréquente. Tel est aussi mon sort; déjà je souffre un peu; la déesse jalouse s'enquiert de mon secret. Mais c'est une antique loi ; je me tais et la révère ; car les Grecs ont expié les querelles des rois, comme je les expie.

XX. — Ah ! si la force et le libre courage sont l'ornement de l'homme, le profond secret lui fait peut-être plus d'honneur encore. 0 toi, qui forces les villes, discrétion, reine des peuples, chère divinité, qui m'as conduit, d'un pas sûr, à travers la vie, quel sort est-ce que j'éprouve ! La Muse, en se jouant, l'Amour espiègle, me délient la langue. Hélas! il est déjà si difficile de cacher la honte des rois ! Ni la couronne, ni le bonnet phrygien, ne cachent les oreilles allongées de Midas; le plus familier ser-viteur les découvre, et soudain le secret oppresse et tourmente son cœur. Il voudrait l'enfouir dans la terre pour se soulager, mais la terre ne garde point de pareils secrets. Des roseaux poussent et sont aux écoutes et murmurent aux vents : « Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne ! » Il me devient plus difficile maintenant de garder un doux secret. Ah ! l'abondance du cœur si aisément déborde des lèvres 1 Je ne puis le confier à aucune amie : elle pourrait me gronder ; à aucun ami : peut-être l'ami me serait-il dangereux. Pour dire mon extase à la forêt, au rocher sonore, je ne suis pas assez jeune, pas assez solitaire. A toi, hexamètre, à toi, pentamètre, de recevoir mes confi-dences, d'apprendre comme elle me charme le jour, comme elle m'enchante la nuit. Elle, recherchée par tant d'adorateurs, elle évite les piéges que l'audacieux lui dresse avec insolence et le perfide en secret. Adroite et gentille, elle s'esquive et passe, et connaît le chemin où l'amant, qui la guette avec impatience, sans faute l'accueillera. 0 lune, elle vient : ne te montre pas encore, afin que le voisin ne la voie pas ; brises légères, mur-murez dans le feuillage : que nul n'entende son approche; et vous, croissez et fleurissez, chansons aimées; bercez-vous dans les plus douces haleines de l'air tiède et caressant, et, indis-crètes comme ces roseaux, révélez enfin aux Quirites le doux mystère d'un couple heureux.

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