DE LA FORME ANTIQUE
Cette robe flottante nous sied-elle
comme aux anciens?
Le duc Léopold de Brunswick'.
( 1785.) Il s'est emparé de toi, l'antique dieu du fleuve ; il te garde et partage avec toi, pour jamais, son royaume rapide. Tu som-meilles doucement, au murmure plus tranquille de l'urne, jus-qu'au jour où l'onde orageuse te réveillera pour les exploits. Sois secourable au peuple, comme tu voulus l'être dans ta vie mortelle, et que le dieu accomplisse l'œuvre où l'homme échoua.
1. Goethe a écrit une partie de ces poésies en distiques (hexamètre et penta-mètre, le reste en hexamètres purs. La traduction exacte du titre serait : Poésies qui approchent de la forme antique. Par ce titre et par la question qu'il adresse au lecteur dans l'épigraphe, Goethe a voulu faire entendre que cette formelle versification était encore nouvelle pour lui. En effet, quelques-unes de ces petites pièces remontent à l'année 1782. Une partie servit d'inscriptions pour les monuments, les tables de pierre, les retraites du parc de Weimar, où l'on peut en lire encore quelques-unes.
2. Léopold de Brunswick, frère de la duchesse Amélie, se noya dans iOder, ..u printemps de 1785, en voulant sauver des malheureux.
Au laboureur.
Ami, il couvre légèrement de sa surface la semence dorée, le sillon qui > plus profondément enfin, couvrira les ossements endormis. Laboure et sème avec joie : ici germe une nourri-ture vivante, et l'espérance ne s'éloigne pas même du tombeau.
Le tombeau d'Auacréon.
Ici, où la rose fleurit, où la vigne s'enlace autour du laurier, 01'1 les colombes s'appellent, où le grillon se réjouit, quel est ce tombeau, où tous les dieux ont semé avec grâce la parure de la vie? Là repose Anacréon. Il a joui du printemps, de l'été et de l'automne, l'heureux poëte, et cette colline enfin l'a pré-servé de l'hiver.
Les deux frères.
L'assoupissement et le sommeil, deux frères, consacrés au service des dieux, furent accordés aux prières de Prométhée pour le soulagement de sa race ; mais, pour les dieux fardeau léger, ils sont pour l'homme une charge pesante : leur assou-pissement devint pour nous le sommeil, leur sommeil devint la mort.
La mesure du temps.
Amour, comment te vois-je ici? Dans chaque menotte un sa-blier? Eh quoi, dieu léger, est-ce que tu mesures deux fois le temps ? — Lentement de celui-ci coulent pour les amants les heures de l'absence : lorsqu'ils sont réunis, de celui-là elles se précipitent.
Avertissement.
N'éveille pas l'Amour ! Il sommeille encore, l'aimable enfant : vite, achève ton œuvre, comme le jour te l'ordonne. Ainsi la soigneuse mère met le temps à profit, tandis que son enfant s'endort ; car il ne s'éveille que trop tôt.
Heureux soucis.
Soucis, éloignez-vous de moi !... Mais, hélas ! le souci ne quitte pas l'homme mortel avant que la vie ne l'ait quitté. Eh bien, s'il en doit être ainsi, venez, soucis de l'amour, chassez vos frères, prenez et possédez mon cœur.
Solitude.
Vous qui habitez les arbres et les rochers, ô nymphes salu-taires, accordez à chacun ce qu'il demande en secret. Donnez à l'affligé la consolation, à celui qui doute, la science, et faites que l'amant rencontre son bonheur. Car les dieux vous ont accordé ce qu'ils ont refusé à l'homme, d'être propices et secourables à quiconque se confie en vous.
Bonheur éprouve.
Ce que la nature partage d'ordinaire avec mesure entre plu-sieurs, elle le donna tout à ELLE seule, d'une main libérale, et celle qui est si magnifiquement douée, celle que tant de gens honorent du fond de leur âme, un sort propice l'a gracieuse-ment donnée à l'homme heureux, à moi !
De loin.
On dit que la nature donna aux rois, par préférence aux autres mortels, des bras plus longs, pour saisir au loin ; mais à moi aussi, tout chétif que je suis, elle accorda le privilége des princes, car je te saisis de loin ', Lida, et je te presse sur mon cœur.
Le rocher choisi.
Ici l'amant rêvait en silence à sa bien-aimée ; il me dit avec joie : « 0 rocher, sois-moi témoin ! mais ne t'enorgueillis pas, tu as beaucoup de pareils : à chaque rocher de la campagne qui me nourrit, mortel fortuné ; à chaque arbre de la forêt, autour duquel je me promène, je crie, en le consacrant avec joie : « Sois toujours le monument démon bonheur ! » Mais je te prête, à toi seul, un langage, comme, parmi la foule, la Muse se choisit un favori, et dépose sur ses. lèvres un gracieux baiser. »
Bonheur champêtre.
0 déités du bocage, ô nymphes du fleuve, songez à vos amis 1. On doit entendre ces mots dans le sens figuré, comme exprimant la dis-tance des rangs. On a lieu de supposer que Lida était d'une condition très-supé-rieure à celle de Goethe. Heureux Soucis, Solitude, Bonheur éprouvé, le Rocher choisi, etc., furent aussi écrits pour Lida, gg POESIES.
absents ; soyez propices à vos amis présents ; les premiers ont consacré et célébré paisiblement les fêtes champêtres, et nous, suivant les sentiers ouverts, nous dérobons le bonheur. Que l'Amour demeure avec nous ! L'enfant céleste nous fait chérir les amis présents, et, les absents, il les rapproche.
Pliîlomèle.
0 chanteuse, Amour t'éleva sans doute et te donna la pâture. Le dieu, dans ses jeux enfantins, te présenta la becquée avec sa flèche : ainsi pénétré de poison, le gosier de Philomèle, qui respire la joie paisible, blesse le cœur désormais avec la puis-sance de l'amour.
Place consacrée.
Si, de l'Olympe descendues, les Grâces se mêlent en secret aux chœurs des Nymphes, réunies il la clarté de la lune sacrée, le poëte ici les épie ; il entend leurs belles chansons ; il voit les mystérieux mouvements des danses discrètes. Ce que le ciel enferme de magnifique, ce que la terre fortunée produisit ja-mais d'enchanteur, apparaît au rêveur qui veille. Il redit tout aux Muses, et, pour prévenir la colère des dieux, les Muses l'instruisent d'abord à parler de ces mystères avec modestie.
Le parc.
Ouel jardin céleste surgit du désert et du chaos, et prend naissance et s'anime et brille devant moi, dans une lumière magnifique? Vous imitez bien le créateur, vous autres dieux de la terre ! Rochers et lacs et buissons, oiseaux et poissons et gibier ! Pour que votre résidence devienne un Éden accompli, il ne manque ici qu'un heureux, il ne manque à votre sabbat que le repos.
Les docteurs.
Lorsque Diogène, dans sa tonne, se chauffait au sofeil, et lorsque Calanus montait avec joie sur le bûcher en flammes, quelle admirable leçon pour le bouillant fils de Philippe, si le 1. Il s'agit du parc deWeimar, et, les travaux que le poëte célèbre, c'est lui-même qui les avait dirigés. Wieland écrivait à Merk, au mois d'octobre 1778 : «Les poésies que Goethe a composées sur les deux rives de l'Ilm coûtent assez cher au trésor, mais elles ont fait de ce lieu un Tempé et un Elysée. r maître du monde n'avait pas été trop grand même pour la leçon !
Tentation.
Un jour, Ève, notre mère, présenta à son époux la pomme fatale. Hélas ! il en goûta follement, et toute sa postérité lan-guit. Maintenant, Lydie, enfant pieuse, aimable pénitente, tu goûtes du pain sacré qui nourrit et sauve les âmes ! C'est pour-quoi je t'envoie bien vite le fruit plein de douceur terrestre, de peur que le ciel ne te dérobe à ton amant.
Mariage mal assorti.
Ce couple céleste, après le mariage, se trouva lui-même mal assorti : Psyché vieillit et devint sage, Amour est toujours un enfant.
Une sainte famille.
0 le doux enfant ! ô l'heureuse mère ! Comme elle trouve en lui toute sa joie ! comme il la trouve en elle! Quelle volupté je goûterais à jeter un regard sur cette image ravissante, si je n'étais là, pauvre diable, planté devant elle, dévotement comme Joseph !
Excuse.
Tu reproches à la femma de flotter de l'un à l'autre ? Ne la blàme point : elle cherche un homme constant.
Un camp.
Il est vert, le plancher de notre demeure; le soleil brille à travers les murailles, et l'oiseau chante sur le toit de lin ; nous faisons à cheval des promenades guerrières; nous gravissons les montagnes de la Silésie ; nous portons des regards avides vers la Bohême : mais il ne se montre aucun ennemi.... au-cune ennemie. Oh! si Mars trompe notre attente, Cupidon, déclare-nous la guerre !
/ An c<l'riJj$mineurs.
(A..Tarnowitz"; Je'À^e^tembre 1790. )
Loin des hommeg cult)vé5,« à l'émémité de l'Empire, qui vous aide à trouver cnectrésops et à lés mettre heureusement en lu--
GOETIIE. — 1 mière? L'intelligence et la probité seules vous secondent : elles. ont ensemble la clef de tout trésor que recèle la terre.
«femC'
Sakontala. »
Yeux-tu les fleurs du printemps, les fruits de l'automne; veux-tu ce qui charme et ravit ; veux-tu ce qui nourrit et satis-fait; veux-tu, dans un seul nom, embrasser le ciel et la terre ? je te nomme Sakontala 1 et j'ai tout dit. , , ^
Le Chinois à Ironie.
Je vis à Rome un Chinois : tous ces édifices, antiques et mo-dernes, lui semblaient lourds et massifs. « Ah ! les pauvres gens, soupirait-il, ils comprendront, je l'espère, que des colon-nettes de bois portent bien le pavillon de la toiture ; que les lattes et le carton, les découpures, les dorures bariolées, ont seuls du charme pour l'œil délicat du connaisseur. »
Je croyais voir dans cet emblème l'enthousiaste qui compare ses gazes légères avec le tapis éternel de la puissante nature ; qui appelle malades les gens valides et robustes, afin que lui,, malade, on le dise seul bien portant.
Voyages pliysiognomoniqnes2.
LES PHYSIOGNOMONISTES. Serait-il vrai, comme nous l'annonce' le rustique voyageur, que, de toutes les choses visibles, la forme humaine soit la seule qui nous trompe; que, si nous cherchons dans la physionomie quelque chose de noble ou de niais, quel-que chose d'étroit ou de grand, nous sommes des fous ridicules, des fous trompés et trompeurs ? Ah ! nous sommes repoussés dans les sentiers obscurs de la vie troublée; la lumière se change en ténèbres.
LE POËTE. Relevez vos fronts inquiets, mes amis ! Et, pour ne pas mériter qu'on vous abuse, n'écoutez pas tantôt l'un tantôt
/ F) 1. Ou Sacountala, drame du poëte indien Kalidasa. 2. C'est le titre d'un ouvrage que Musseus publia, en 1778, contre la phy-siognomonie. Une sorte de Don Quichotte, un rustique voyageur, détrompé par l 'expérience, finit par renoncer à ce vain savoir. Goethe, qui ne trouvait déjà plus dans les travaux de Lavater une base scientifique, les défend toutefois, au nom de l'inspiration poétique, contre les attaques de Musseus. -. 1,6
'Po f.., si].: S. sa l'autre Avez-vous oublié vos maîtres? Courage! retournez au ride ; interrogez les neuf sœurs, les plus proches parentes des Grâces ! Elles seules ont reçu le don de présider à la méditation noble et secrète. Adonnez-vous de bon cœur à leufs saintes leçons; recueillez modestement ce qu'elles disent tout bas. Je puis vous le garantir : autre est le langage des Muses, autre est celui de Musœus.
Le miroir de la Muse..
La Muse, voulant se parer, suivait, un matin, le cours de l'onde ruisselante; elle cherchait la place la plus calme. Mais, sans cesse courant et grondant, la surface flottante défigurait l'image mobile : la déesse se détourna en colère. Et le ruisseau s'écria derrière elle, d'un ton railleur : x Sans doute tu n'aimes pas à voir la vérité pure, comme te la montre mon miroir. » Mais elle était déjà loin, cachée au bord du lac, 01'1 elle jouis-sait de sa beauté et arrangeait sa couronne.
Phébus et Hermès.
L'auguste maître de Délos et le rus£ fils de Maia disputaient vivement; chacun réclamait le prix magnifique. Hermès deman-dait là lyre, Apollon la demandait aussi ; mais c'est en vain que l'espérance les anime tous deux : Arès, l'impétueux, s'avance et, décidant violémment la querelle, le barbare frappe la lyre d'or et la partage avec le fer. Le malicieux Hermès rit aux éclats : mais une douleur profonde saisit le cœur de Phébus et des Muses.
Le nouvel amour.
Amour, non pas l'enfant, mais le jeune homme, qui séduisit Psyché, promenait dans l'Olympe ses regards audacieux, acg?,u-tumés à la victoire. Il vit une déesse plus belle que tou 't eî Iks autres : c'était Vénus Uranie, et il brûla pour elle. sainte elle-même ne résista pas à sa poursuite, et le téméraire la pressa dans ses bras. Ainsi prit naissance un nouvel, un charmant amour, qui a l'ardeur de son père et la pudeur de sa mère. Vous le trouvez toujours dans la société des douces Muses, et sa flèche stimulante communique l'amour des arts. 2qq POÉSIES.
nouvelle Sirène.
Avez-vous ouï parler des Sirènes?... Filles de Melpomène, elles montraient fièrement leurs têtes couronnées de belles tresses, leurs figures sereines, radieuses; oiseaux, cependant, dès le milieu du corps, dangereuses coquettes, dont la bouche amoureuse exhalait un chant séducteur. Il en est une, leur sœur, beauté grecque jusqu'à à la ceinture, et, avec la modestie du Nord, enveloppée jusqu'aux pieds; elle parle aussi, elle chante, aux navigateurs de l'Orient et de l'Occident : Hélène sait tenir captifs leurs esprits enchantés.
Ijes couronnes.
Klopstock veut nous éloigner du Pinde ; nous ne devons plus aspirer au laurier; le chêne germain doit nous suffire; et lui-même il conduit cependant la croisade épique au sommet du Golgotha, pour honorer des dieux étrangers! Mais, qu'il ras-semble les anges sur la colline qu'il voudra; qu'il fasse pleurer sur la tombe du bon Maître les justes abandonnés ; là où le saint et le héros succombèrent, où le poëte chanta, pour nous laisser, dans la vie et la mort, un exemple de sublime courage, de gran-deur humaine : tous les peuples s'agenouillent à bon droit dans une extase pieuse ; ils vénèrent la couronne d'épines et celle de laurier, et tout ce qui fut pour l'homme parure et souffrance.
li'Alpe suisse.
(Ouri, 1er octobre 1797.)
Hier encore je voyais ta tête aussi brune que les boucles de la bien-aimée, dont le gracieux visage me sourit doucement de loin ; ce matin, ta cime est argentée par la neige, qui, dans la nuit orageuse, s'est répandue sur ton front. Ah! dans la vie, le bel âge s'enchaîne à la vieillesse, aussi étroitement qu'un songe mobile unit le soir au lendemain.