‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 14 sur 109 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Comment on a dissipé son temps et son argent,

ce petit livre gaiement le dira.

1. — Le païen, pour décorer les urnes et les sarcophages, y répandait la vie : les faunes dansent alentour ; avec le chœur des bacchantes, ils forment une ronde variée; le chèvre-pieds jouf-flu fait sortir des sons rauques et sauvages de la corne reten-tissante; les cymbales, les tambours, résonnent; nous voyons et nous entendons le marbre. Oiseaux voltigeants, que votre bec trouve à ces fruits un goût délicieux ! Le vacarme ne vous effraye point; moins encore effraye-t-il l'Amour, qui n'aime à porter son flambeau que dans le tourbillon de la foule. Ainsi l'affluence triomphe de la mort, et, sous ce marbre, dans la muette enceinte, la cendre paraît jouir encore de la vie. Oh ! puisse bien lard le sarcophage du poëte être ainsi couronné de ces pages oll il a répandu richement la vie ! 2. — A peine, dans l'azur plus foncé, s'offraient à mes yeux le soleil éclatant et les touffes de lierre suspendues au rocher en élégantes couronnes, que je vis le diligent vigneron attacher la vigne au peuplier. Un vent tiède venait à moi par-dessus le berceau de Virgile : soudain les Muses rejoignent leur ami, et 1. Les épigrammes de Goethe sont écrites en distiques, à la manière des anciens. nous tenons ensemble des discours sans suite, comme les aime le voyageur.

3. — Toujours je tiens mon amante avec ardeur dans mes bras enlacée; toujours mon cœur se presse sur son cœur; tou-jours ma tête s'appuie sur ses genoux ; mon regard se lève vers sa bouche et ses yeux charmants. « Efféminé, dira quelque cen-seur; c'est donc ainsi que tu passes les jours? — Ah ! je les passe bien mal!... Apprends ce qui m'arrive : malheureux que je suis, je tourne le dos à l'unique joie de ma vie : voilà déjà la vingtième journée que la voiture m'entraîne. Les voiturins me bravent, le garçon d'auberge me flatte et le valet de place in-vente mensonges et tromperies- Si je veux leur échapper, le maître de poste s'empare de moi; les postillons en font à leur tête : puis viennent les douanes 1 — Je ne te comprends pas ; tu te contredis : tu semblais goûter le repos du paradis, au com-ble du bonheur, comme Renaud. — Ah ! je me comprends bien : mon corps est en voyage, et mon âme repose toujours dans les bras de mon amante. »

4. — Voilà toujours l'Italie, à laquelle j'ai dit adieu. Les che-mins sont encore poudreux ; l'éiranger est encore dupé, qu'il s'y prenne comme il voudra. Vainement tu cherches de toutes parts la probité allemande : ici règnent le mouvement et la vie, mais non l'ordre et la règle. On ne pense qu'à soi; on se défie des autres ; on est vain : à leur tour, les maîtres de l'État ne songent qu'à eux-mêmes. Le pays est beau ; mais, hélas ! je cherche en vain Faustine.... Ce n'est plus là l'Italie que j'ai quittée avec douleur.

5. — J'étais couché dans la gondole, et je passais à travers les navires qui sont chargés en nombre dans le grand canal. Vous trouvez là diverses marchandises pour divers besoins, blé, vin, légumes, bois, broutilles ; nous passions au travers comme la flèche ; soudain un laurier perdu me frappa rude-ment la joue. Je m'écriai : « Daphné, peux-tu bien me blesser?... J'attendais plutôt une récompense! » La nymphe dit tout bas, avec un sourire : « Péchés de poëte ne sont pas graves : la peine est légère. Passe ton chemin. «

6. — Quand je vois un pèlerin, je ne puis jamais retenir mes larmes. Pauvres humains, comme une erreur nous rend heureux !

7. — J'avais une amante; elle m'était plus chère que tout au monde. Mais je ne l'ai plus ! Silence : résigne-toi à ta perte.

8. — Je compare cette gondole au berceau qui doucement balance, et la caisse, là-haut, semble un large cercueil. Bien ! entre le berceau et le cercueil on flotte et l'on se berce avec in-souciance, sur le grand canal, à travers la vie.

9. — Nous voyons, à côté du doge, le nonce marcher d'un pas solennel ; ils ensevelissent le Seigneur : l'un d'eux scelle la pierre. Ce que pense le doge, je l'ignore; mais l'autre rit sans doute de ce sérieux appareil.

10. — D'où vient que le peuple se presse et crie de la sorte? Il veut se nourrir, faire des enfants et les nourrir aussi bien qu'il pourra. Observe ces choses, voyageur, et fais de même chez toi. Nul n'en fait davantage, qu'il s'y prenne comme il voudra.

11. — « Comme ils carillonnent, ces prêtres ! Que de peine ils se donnent pour que l'on vienne, que l'on bavarde seulement aujourd'hui comme hier! » Ne glosez pas sur les prêtres; ils connaissent les besoins de l'homme : combien il est heureux en effet, s'il bavarde demain comme aujourd'hui !

12. — Que le fanatique se fasse des disciples sans nombre, comme le sable de la mer ! Le sable n'est que du sable ; mais toi, la perle, toi, sage ami, sois mon partage.

13. — Il est doux, au printemps, de fouler d'un pied délicat le trèfle nouveau, et de toucher la toison de l'agneau d'une main caressante ; il est doux de voir couverts de fleurs les rameaux renaissants et d'appeler avec le regard du désir le tendre feuil-lage : mais il est plus doux de parer de fleurs le sein de la bergère, et, ce bonheur plein de charmes, le mois de mai ne me l'accorde pas.

14. — Je compare le pays à cette enclume, le prince au mar-teau, et le peuple à la feuille de cuivre qui se courbe entre deux. Malheur à la pauvre feuille,' si elle ne reçoit que des coups in-certains , capricieux, et si la chaudière ne semble jamais achevée !

15. — Le fanatique se fait des disciples en foule et il ébranle la multitude, tandis que l'homme sage ne compte que de rares amis. Les images miraculeuses ne sont, le plus souvent, que de méchants tableaux : les œuvres de l'esprit et de l'art ne sont pas faites pour le peuple.

16. — Qu'il se rende le maître, celui qui entend son intérêt ! Et pourtant notre choix appellerait celui qui entend le nôtre.

17. — La misère enseigne à prier, dit-on. Si quelqu'un veut s'en convaincre, qu'il visite l'Italie : l'étranger y trouvera cer-tainement la misère.

18. Quelle presse à cette boutique! Comme, sans relâche, on pèse, on reçoit l'argent, on livre la marchandise ! Ici l'on vend du tabac à priser. C'est là se connaître soi-même! Le peuple se pourvoit d'ellébore 1, sans ordonnance du médecin.

19. — Tout noble de Venise peut devenir doge : cela lui donne, dès l'enfance, l'air distingué, indépendant, circonspect et fier. De là vient aussi que les oublies sont si délicates chez les welches catholiques, parce que, de la même pâte, le prêtre con-sacre Dieu.

20. — A l'Arsenal reposent deux lions grecs antiques. Auprès de ce couple, la porte et la tour et le canal sont petits. Si la mère des dieux venait du ciel, ils se courberaient tous deux devant son char, et elle serait fière de son attelage. Mais au-jourd'hui ils languissent dans un triste repos; le matou mo-derne déploie ses ailes ; en tous lieux il file, et Venise le nomme son patron.

21. — Le pèlerin chemine sans cesse. Et trouvera-t-il le saint? Entendra-t-il et verra-t-il l'homme qui a fait les miracles? Non ! le temps l'a emporté ; tu ne trouveras que des reliques, son crâne, une couple de ses ossements conservés. Nous sommes tous des pèlerins, nous qui cherchons l'Italie : ce sont des os dispersés que nous honorons, joyeux et croyants.

22. — Jupiter pluvius, tu te montres aujourd'hui une divi-nité propice, car tu fais plus d'une largesse en un seul moment : tu donnes de l'eau à Venise, à la campagne une verdure nou-velle et à ce livret maint petit poëme.

23. — Verse encore, baigne encore les grenouilles au man-teau rouge, arrose la campagne altérée, afin qu'elle nous en-- 1. NIESWURZ, racine sternutatoire et aussi ellébore. Jeu de mots intra-duisible. voie des brocolis : mais ne va pas transpercer mon petit livre. Que j'aie un flacon d'arak pur, et que chacun se fasse du punch à sa guise.

24. — « Saint-Jean-dans-la-Boue » est le nom de cette église : aujourd'hui, à double titre, j'appelle Venise « Saint-Marc-dans-la-Boue. »

25. — As-tu vu Baies, tu connais la mer et les poissons. Voici Venise : tu connais aussi désormais la vase et les grenouilles.

26. — Dormez-vous encore? — Paix, laissez-moi reposer. Si je m'éveille, que faire ici maintenant? Le lit est large, mais il est vide. Où l'on dort solitaire, c'est toujours la Sardaigne; c'est toujours Tibur, où notre amie nous réveille.

27. — Toute la Neuvaine (je veux dire les Muses) me faisait des signes souvent; mais je n'y prenais pas garde ; je tenais ma maîtresse dans mes bras. Maintenant j'ai quitté ma belle; les Muses m'ont quitté, et, dans mon trouble, je cherchais du coin de l'œil une corde et un couteau. Mais l'Olympe est rempli de divinités : Lassitude, tu vins me sauver! Je te salue! mère des Muses !

28. — Quelle jeune fille je souhaite posséder?... Vous le de-mandez? Je la possède comme je la souhaite, c'est-à-dire, il me semble, beaucoup avec peu. Je marchais au bord de la mer, et je cherchais des coquillages : dans l'un je trouvai une petite perle. Dès ce jour, je la gardai sur mon cœur.

29. — J'ai beaucoup essayé, dessiné, gravé sur cuivre, peint à l'huile; maintes fois aussi, j'ai pétri l'argile, mais avec incon-stance, et je n'ai rien appris, rien produit : il n'est qu'un seul talent où je sois devenu presque maître, l'art d'écrire en alle-mand; et, poëte malheureux, je dissipe dans la plus ingrate ma-tière ma vie et mon art.

30. — Vous portez dans vos bras de beaux enfants, et vous restez la figure voilée ; vous mendiez : c'est là parler avec force au cœur humain. Chacun désire avoir un petit garçon comme le pauvret que vous montrez, et une maîtresse telle qu'on se l'imagine sous le voile.

31. — Ce n'est pas ton véritable enfant, celui pour lequel tii mendies, et néanmoins tu me touches.... Oh! combien me tou-chera celle qui m'apportera le mien! 32. — Pourquoi lèches-tu ta bouche mignonne, quand tu me rencontres en courant? Fort bien! ta petite langue me dit comme elle sait jaser.

33. — L'Allemand apprend et cultive tous les arts, et, dans chacun, il montre un beau talent, quand il s'y adonne sérieuse-ment. Il n'est qu'un art qu'il cultive sans le vouloir apprendre, c'est la poésie : de là vient qu'il bousille de la sorte. Amis, nous en savons quelque chose !

34. — Souvent, ô dieux, vous vous êtes déclarés les amis du poëte : donnez-lui donc aussi ce dont il a besoin. Il lui faut peu de chose et pourtant beaucoup. D'abord une agréable demeure, puis une table suffisante et de bon vin. Comme vous, l'Alle-mand se connaît en nectar. Puis des habits décents, des amis, pour deviser familièrement, et, la nuit, une maîtresse dont l'amour le réclame. Voilà les bienfaits de nature que je de-mande avant tout. Donnez-moi encore les langues anciennes et modernes, afin que j'apprenne à connaître la vie des peuples et leur histoire; donnez-moi un sentiment pur de ce qu'ils ont fait dans les arts ; donnez-moi de la considération parmi le peuple, de l'influence chez les puissants, et tout ce qui peut s'offrir en-core d'agréable chez les humains. Fort bien! 0 dieux, je vous rends grâces, vous aurez bientôt fait de moi le plus heureux des hommes, car je tiens déjà de votre faveur la plupart de ces biens.

35. — Entre les princes de la Germanie, le mien est petit sans doute; ses États ont d'étroites limites, sa puissance est bornée : mais, si chacun employait comme lui ses forces au dedans, ses forces au dehors, que l'on serait heureux d'être Allemand avec les Allemands ! Eh ! que servent mes louanges à celui que ses actions et ses œuvres proclament? Et mon hommage peut-être semblerait suborné ; car il m'a donné ce que les grands ne donnent guère : affection , loisir, con-fiance, terres, jardin, maison. Je n'ai d'obligation qu'à lui seul, et bien des choses m'étaient nécessaires, à moi, poëte, qui entendais mal le soin de ma fortune. L'Europe m'a loué : l'Europe, que m'a-t-elle donné? Rien! J'ai payé bien cher mes poésies! L'Allemagne m'a imité et la France a pu me lire. Angleterre, tu fis un accueil gracieux à ton hôte défi--

POÉSIES. 14i

GOBTHE. — 1 18 guré'. Mais en suis-je plus avancé, si le Chinois lui-même s'applique à peindre sur verre, d'une main soigneuse, Werther et Charlotte? Jamais empereur n'a daigné s'enquérir de moi; aucun roi n'en a pris souci : et lui, il a été pour moi Auguste et Mécène.

36. — La vie d'un homme qu'est-elle? Cependant mille voix peuvent discourir sur un homme, sur ce qu'il a fait et comment il l'a fait. Un poëme est moins encore : et pourtant mille peu-vent s'y plaire, mille le critiquer. N'importe, mon ami : vivez, chantez toujours !

37. — Je m'étais fatigué à ne voir jamais que des tableaux, magnifiques trésors de l'art, tels que Venise les conserve : car cette jouissance elle-même exige du relâche et du loisir. Mes yeux lassés cherchaient des charmes vivants. Jongleuse, je re-connus en toi le type des bambins ravissants que le pinceau de Jean Bellin nous offre avec des ailes; que Paul Véronèse envoie, la coupe à la main, au fiancé dont les convives, trompés, boi-vent l'eau pour du vin.

38. — Comme taillée par la main d'un artiste, l'aimable figu-rine, souple et sans ossements, nage, à la façon du mollusque: tout est liaison, tout est jointure, tout est charmant, tout, assem-blé avec harmonie, et tout se meut à volonté. J'ai vu des hommes et des animaux, des oiseaux, des poissons, certains reptiles particuliers, prodiges de la grande nature, et cependant je t'admire, IJettine, prodige charmant, qui es toutes choses il toi seule et un ange encore par-dessus.

39. — Aimable enfant, ne tourne pas tes petites jambes vers le ciel : Jupiter te voit, le fripon, et Ganymède s'inquiète.

40. — Va, tourne sans crainte tes petits pieds vers le ciel! Nous levons les bras dans la prière, mais sans être innocents comme toi. •

41. — Ton joli cou se penche : est-ce merveille? Il te porte souvent tout entière. Tu es légère, mais trop pesante pour ce col délicat. Elle ne me déplaît nullement, cette inclinaison de ta jolie tête : jamais un cou ne fléchit sous un plus gracieux fardeau.

1. Goethe était mécontent des traductions qu'on avait faites de ses œuvres en anglais, et ce vers y fait allusion.

42. — Comme Breughel, avec des formes confuses, que son caprice enchaîne, avec son génie infernal et sombre, trouble nos regards vacillants ; comme Durer, avec ses images apoca-lyptiques, hommes et chimères tout ensemble, ébranle notre raison: comme un poëte, chantant avec puissance les Sphinx, les Sirènes et les Centaures, éveille la curiosité dans l'oreille étonnée ; comme un songe émeut l'homme inquiet, lorsqu'il croit saisir, courir en avant, et que tout flotte et change.... ainsi nous trouble Bettine, en donnant mille formes à ses membres gracieux ; mais elle nous charme, aussitôt que ses pieds touchent la terre.

43. — Volontiers je franchis les limites tracées avec une large craie. Fait-elle bottega1, l'enfant me repousse avec gen-tillesse.

44. — « Hélas! que fait-il de ces âmes? Jésus Maria! ce sont paquets de linge, comme on en porte à la fontaine. Cette fois, elle tombe! Je ne puis y tenir! Venez, partons!... Que c'est joli ! Voyez donc comme elle se tient debout ! Quelle aisance ! Tout cela en riant, en badinant ! Il Vieille femme, avec raison tu admires Bettine. Tu me sembles belle et rajeunie, depuis que ma mignonne te ravit.

45. — De toi tout me plaît, mais j'aime surtout à voir comme ton père te fait vivement pirouetter sur toi-même : tu fais la culbute dans ton élan, et, après le saut périlleux, sur tes pieds tu retombes, et tu cours, comme si de rien n'était.

46.—Déjà chaque visage se déride; les sillons du travail, les soucis et la pauvreté disparaissent ; on croit voir des heu-reux. Pour toi le marin s'adoucit et te donne une tape sur la joue ; pour toi la bourse s'ouvre, chichement, il est vrai, mais elle s'ouvre pourtant; l'habitant de Venise déploie son manteau et te donne son offrande, comme si tu l'implorais par les mira-cles de saint Antoine, par les cinq plaies du Seigneur, par le cœur de la bienheureuse Vierge, par les tourments du feu qui purifie les âmes. Chaque petit garçon, le marin, le revendeur, le mendiant, se presse, et, près de toi, jouit d'ètre un enfant comme toi.

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