C'est le géranium triste
21. — Comme, en hiver, la semence ne germe qu'avec lenteur ; comme, en été, elle croît et mûrit promptement, ainsi fut-il de mon affection pour toi. r p
22. — Les champs et les bois et les rochers et les jardins ne furent jamais pour moi qu'un espace, ô mon amie, et tu m'en fais un séjour.
23. — L'espace et le temps, je le vois bien, sont de simples formes de la pensée, puisque, avec toi, mon amie, ce petit coir me semble infini. # ,.,....
24. — Le souci, il monte à cheval avec toi, il monte sur le vais-seau : l'amour s'empare de nous avec bien plus de tyrannie encore. \ ^
25. — L'inclination est difficile à vaincre; mais, si l'habitude, prenant racine, s'y joint insensiblement, elle est insurmontable.
26. — Quelle est cette feuille, que je lis deux et trois fois de suite? Une lettre bonne et tendre, que m'écrit ma bien-aimée.
27. — Elle me ravit et m'abuse peut-être. 0 poëtes et chan-teurs, ô mimes, ma bien-aimée pourrait vous en remontrer.
28. — Toute la joie du poëte, de produire de bons vers, qu'elle la ressente avec moi, l'aimable enfant qui les inspira !
29. — « Une épigramme serait trop courte pour me dire quelque chose de tendre?... Eh quoi, mon bien-aimé, le tendre baiser n'est-il pas plus court ?»
30. —Connais-tu l'admirable poison de l'amour non satisfait? Il consume et restaure, il dévore la moelle et la renouvelle.
31. — Connais-tu l'effet admirable de l'amour enfin satisfait? Il enchaîne doucement les corps, s'il délivre les âmes..
32. — C'est l'amour véritable qui reste toujours, toujours égal à lui-même, soit qu'on lui accorde tout, soit qu'on lui re-fuse tout. - j
33. — Je voudrais tout avoir, pour tout partager avec elle : je sacrifierais tout, pour qu'elle seule'fût à moi.
34. — Affliger un cœur aimant et devoir se taire : les supplices qu'imagine Rhadamante ne sauraient être plus cruels. 35. — « 0 Jupiter! pourquoi suis-je passagère? » demandait la beauté. Le Dieu répondit : « Je n'ai donné la beauté qu'aux choses passagères. »
36. — Et l'Amour, les fleurs, la rosée et la jeunesse l'en-tendirent, et tous s'éloignèrent en pleurant du trône de Jupiter.
37. -Il faut vivre, il faut aimer ; la vie et l'amour finissent : ô Parque ! si du moins tu coupais les deux fils en même temps !
L'Automne.
38. — La vie produit des fruits pour l'homme : mais rare-ment ils pendent, riants et vermeils, à la branche, comme une pomme nous salue.
39. — Que le bâton de commandement règle la vie et les af-faires, et laissez du moins l'Amour, aimable dieu, jouer avec la Muse.
40.—Enseignez! Cela vous sied bien, et nous respectons l'u-sage : mais la Muse ne se laisse pas régenter par vous.
41. — Emprunte à Prométhée son flambeau; Muse, anime les hommes ! Emprunte à l'Amour le sien , et hâte-toi de les torturer et de les ravir comme lui.
42. —Toute la création est l'œuvre de la nature. Du trône de Jupiter jaillit l'éclair tout-puissant qui féconde et qui ébranle l'univers.
43. — Amis, ne faites rien qu'avec amour et sincérité : l'un et l'autre vont si bien aux Allemands , auxquels tant de choses, hélas ! vont si mal !
44. — Les enfants jettent la balle au mur et la ressaisissent: moi, j'aime ce jeu, lorsqu'un ami me la renvoie.
45. — Aspirez sans cesse au tout, et, si devenir vous-même un tout vous est impossible, attachez-vous à un tout comme membre utile.
46. — Il est beau d'être inventeur soi-même, mais l'heureuse invention d'un autre, si tu la reconnais et l'apprécies avec joie, est-elle moins à toi ? »
47. — Ce qui saisit l'adolescent, et captive l'homme et récrée encore le vieillard , aimable enfant, puisse-t-il rester ton heu-reux partage.
48. — La vieillesse se rapproche volontiers du jeune âge et le jeune âge de la vieillesse : mais les pareils se recherchent plus volontiers encore. 49. — Garde fidèlement l'image des nobles cœurs : comme des astres lumineux, la nature les sema dans l'espace infini.
50. Quel est l'homme le plus heureux? Celui qui sait sentir le mérite étranger et jouir du bonheur étranger comme du sien propre.
51. — Le temps nous donne beaucoup et nous ôte beaucoup aussi; mais que l'amitié des meilleurs te soit toujours une douce jouissance.
52. — Fanatiques, si vous étiez capable de saisir l 'idéal, oh ! vous sauriez aussi, comme de raison, honorer la nature.
53. —Qui nous devons croire, loyal ami? Je puis vous le dire : croyez la vie. Elle instruit mieux que les orateurs et les livres.
54. — Toutes les fleurs doivent passer, pour que les fruits succèdent : vous seules, ô Muses, vous donnez à la fois les fleurs et les fruits.
55. — Je préfère la vérité nuisible à l'erreur utile : la vérité guérit la douleur que peut-être elle nous cause.
56. Une erreur est-elle nuisible vraiment? Pas toujours, mais errer est toujours nuisible. A quel point, on le voit au bout du chemin.
57. — Nous n'aimons jamais les enfants étrangers autant que les nôtres : l'erreur, notre propre enfant, nous tient au cœur.
58. L'erreur ne nous quitte jamais ; mais sans cesse un besoin supérieur élève doucement à la vérité l'esprit qui la cherche.
59. — Que nul ne soit égal il un autre, mais que chacun soit égal au plus grand. Comment y réussir? Que chacun soit complet en lui-même.
60. — Pourquoi le goût et le génie veulent-ils si rarement s'unir? Celui-là craint la force, celui-ci dédaigne le frein.
61. — Tous les sages discours sont impuissants à propager le monde; ils ne sauraient non plus produire aucune œuvre d'art.
62. — Quel lecteur je désire?... Le lecteur non prévenu, qui m'oublie, qui oublie et lui-même et le monde, et vit tout entier dans le livre.
63. — Celui-là est mon ami, qui chemine avec moi, quand l66 POÉSIES.
je m'évertue: s'il m'invite à m'asseoir, je me dérobe pour l'heure.
64. — Comme je déplore profondément que cette grande âme, digne de marcher au but avec moi, ne sache voir en moi qu'un moyen !
65.'— Vante à l'enfant les poupées, pour lesquelles il jette avec passion ses petits sous : en vérité, tu seras un dieu pour les marchands et les enfants.
66. — Comment la nature s'y prend-elle pour unir dans l'homme les hautes et les basses inclinations ? Elle loge entre deux la vanité.
67. — Je n'ai jamais estimé la race sentimentale : vienne l'oc-casion, ces gens se montrent toujours de mauvais compères.
68. — La gallomanie, dans notre époque troublée, comme autrefois la luthéromanie 1, fait reculer la paisible culture.
69. — Ce qui est passé de mode en France, les Allemands le jouent encore, car l'homme le plus orgueilleux flatte la popu-lace et rampe. - ---
70. — « La populace, oses-tu dire ? Où est la populace ?» Si les affaires allaient à votre guise, vous changeriez volontiers les peuples en populace.
71. — Où naissent les partis, chacun se tient de ce côté-ci ou de celui-là : bien des années se passent avant que le milieu les unisse.
72. — « Ces gens-là forment un parti : quelle entreprise cri-minelle ! Mais notre parti, à la bonne heure ! c'est une chose toute simple. »
73. — Veux-tu rester libre, mon fils, apprends quelque chose de bon, modère tes désirs, et ne regarde jamais au-dessus de toi. <
74. — « Quel est, dans chaque condition, l'homme le plus noble ? » Celui qui incline toujours vers l'équilibre, quelles que soient ses prérogatives.
75. - Savez-vous comment les petits eux-mêmes pourront avoir quelque valeur? Qu'ils fassent bien les petites choses: 1. Proprement le luthéranisme, mais il fallait une expression symétrique et qui dût se prendre en mauvaise part. c'est justement ainsi que les grands souhaitent de faire les grandes.
76. — « Qu'est-ce que sainteté?)) Ce qui unit beaucoup d'âmes ensemble, fût-ce même d'un lien léger, comme le jonc unit la couronne.
77. — « Quelle est la sainteté suprême ? » Ce qui, maintenant et à jamais, de plus en plus profondément senti, unit toujours plus intimement les âmes.
78. — « Quel est le plus digne membre de l'État? » Un bon citoyen : sous toute forme, il est toujours la plus noble matière.
79. — « Qui donc est véritablement prince? s J'ai toujours vu que celui-là est véritablement prince, qui est capable de l'être.
80. — Si l'intelligence manque en haut et la bonne volonté en bas, aussitôt la force mène, ou bien elle termine la querelle.
81. — J'ai vu des républiques : la meilleure est celle qui pro-cure aux gouvernants des charges et non des avantages.
82. —Que l'on connaisse son propre avantage, qu'on laisse à chacun le sien, et la paix éternelle sera faite.
83. — Nul ne s'en tient volontiers à la part qui lui revient, et voilà le sujet de guerres perpétuelles.
84. — Il y a deux manières de dire la franche vérité : tou-jours publiquement au peuple, toujours en secret au prince.
85. — Si vous blâmez un homme avec éclat, il s'obstinera, comme la multitude s'obstine, quand vous la louez en masse.
86. — Tu es roi et chevalier : tu peux commander et com-battre; mais, pour chaque traité, appelle ton chancelier.
87. — Habile et ferme et actif, connaissant tout, adroit avec les supérieurs et les inférieurs !... qu'il soit et qu'il reste ministre.
88. — Quel courtisan j'estime?... Le plus clairvoyant et le plus fin. Les autres qualités qu'il'a peut-être encore, c'est à l'homme que j'en tiens compte.
89. — De savoir si tu es le plus habile, cela n'importe guère mais sois le plus honnête, chez toi comme au conseil.
90. — Je ne m'inquiète point de savoir si tu veilles, pourvu seulement que tu chantes. Chante, guetteur, ta chanson en dor-mant, comme font bien d'autres.
91. — Automne, tu ne répands aujourd'hui que de légères feuilles flétries : une autre fois donne plutôt des fruits mûrs.
L'Hiver.
92. — L'eau est solide et le fleuve est un plancher. Le plus nouveau théâtre s'ouvre, à la clarté du soleil, entre les rives.
93. —En vérité, on dirait un songe ! Des images expres-sives de la vie voltigent, riantes et sérieuses, sur la plaine de glace.
94. — Nous avons vu des siècles rester ainsi engourdis et gelés : l'humanité et la raison ne faisaient que ramper au fond secrètement.
95. —La surface toute seule détermine les chemins où tour-billonne la vie : la surface est-elle polie, nous oublions le dan-ger voisin.
96. — Tout le monde s'efforce et s'empresse ; on se cherche et l'on s'évite : mais la route plus unie les renferme tous dans sa gracieuse barrière.
97. —Je vois glisser pêle-mêle les écoliers et les maîtres, et le commun peuple, qui se tient au milieu.
98. — Là chacun montre ce qu'il sait ; ni louange ni blâme n'arrêteraient celui-ci, ne pousseraient celui-là vers le but.
99. — Prôneurs du charlatan , frondeurs du maître, je voudrais vous voir ici muets sur la rive, avec une rage impuis-sante.
100. — Apprenti, tu chancelles, tu hésites et tu crains la surface polie : du courage !... tu brilleras un jour dans la carrière.
101. — Tu veux déjà paraître élégant et tu n'es pas ferme? Peine inutile! La force accomplie produit seule la grâce.
102. — Tomber est le sort des mortels. Ici l'écolier tombe comme le maître : mais celui-ci tombe avec plus de péril.
103. — Que le plus agile coureur de la carrière vienne à tom-ber, on rit sur le bord : comme, la pipe à la bouche et le verre i11 la main, on triomphe des vaincus.
104. — Glisse joyeusement, donne des conseils à l'écolier qui se forme, prends plaisir à voir le maître, et jouis du moment.
105. — Vois, déjà le printemps s'approche: par-dessous, l'eau ruisselante, et, par-dessus, le regard plus doux du soleil, con-sument la glace.
106. — Ce peuple s'est retiré, cette société bigarrée est dis-parue ; aux mariniers et aux pêcheurs appartient de nouveau l'onde flottante.
107. — Poursuis ta course, nage, glaçon puissant, et, si tu n'arrives pas au terme comme glaçon, tu arriveras du moins comme goutte d'eau dans la mer.