DIEU ET LE MONDE
Vaste monde et large vie, vertueux eflort-s
de longues années; toujours chercher et
toujours fonder, ne finir jamais, polir sou--
vent ; garder l'ancien avec fidélité, accueil--
lir le nouveau avec bienveillance ; une
pensée sereine et des intentions pures : eh
bien, on avance du moins de quelques pasl
Proœmium.
Au nom de Celui qui se créa lui-même, de toute éternité en fonction créatrice; en son nom, qui crée la foi, la confiance, l'a-mour, l'activité, la force ; au nom de Celui qui, si souvent nommé, est resté toujours inconnu dans son essence :
Aussi loin que l'oreille, aussi loin que l'œil puisse atteindre, tu ne trouves que le connu qui lui ressemble, et le vol enflammé de ton esprit, si haut qu'il s'élève, a bien assez du symbole, as-sez de l'image ; tu es attiré, entraîné, ravi ; où que tu t'avances, le chemin et le lieu se parent ; tu ne comptes plus, tu ne calcules plus le temps, et chaque pas est l'immensité.
Que serait un Dieu qui donnerait seulement l'impulsion du de-hors; qui ferait tourner l'univers en cercle autour de son doigt? Il lui sied de mouvoir le monde dans l'intérieur, de porter la nature en lui, de résider lui-même dans la nature, si bien que ce qui vit et opère et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa. force, de son esprit.
Dans l'intérieur est aussi un univers : de là l'usage louable des peuples, que chacun nomme Dieu, et même son Dieu, ce qu'il connaît de meilleur, lui abandonne le ciel et la terre, le craigne et, s'il est possible, l'aime.
L'Ame du monde
Dispersez-vous de ce saint banquet dans toutes les régions. Élancez-vous avec enthousiasme, à travers les zones les plus voisines, dans l'univers et le remplissez !
Déjà vous bercez dans des lointains immenses l'heureux songe des dieux, et vous brillez, astres nouveaux, parmi les astres, vos frères, dans les champs semés de lumière.
Puis vous courez, puissantes comètes, dans des espaces tou-jours plus grands ; le labyrinthe des soleils et des planètes en-trecoupe votre carrière.
Vous vous emparez brusquement des terres informes, et vous déployez votre jeune force créatrice, afin qu'elles s'animent, qu'elles s'animent de plus en plus, dans leur vol mesuré.
Et, faisant votre période, vous produisez dans les airs émus les fleurs diverses ; vous imposez à la pierre, dans tous ses abî-mes, ses formes permanentes.
Alors, avec une audace divine, tout s'efforce de se surpasser ; l'eau stérile veut verdoyer et chaque grain de poussière s'anime.
Ainsi, par une lutte amicale, vous dissipez la nuit des vapeurs humides; puis les vastes plaines du paradis resplendissent, émaillées des plus riches couleurs.
Bientôt s'éveille, pour contempler la douce lumière, une mul-titude aux mille formes, et vous êtes saisis d'étonnement dans les campagnes heureuses, premier couple d'amants !
Bientôt s'apaise une ardeur sans bornes dans l'échange déli-cieux des regards, et vous recevez avec reconnaissance la plus belle vie, qui émane de l'être universel et que vous lui rendez.
L'Individu et le tout.
Pour se retrouver dans l'infini, l'individu s'évanouit volon-tiers. Là se dissipe tout ennui. Au lieu du brûlant désir, de la 1. Le point de départ de cette pièce est pris dans la philosophie de Schelling. fimg-u('use volonté, au lieu des fatigantes exigences, du rigou-reux devoir, s'abandonner est une jouissance.
Ame du monde, viens nous pénétrer! Et la noble fonction de nos forces sera de lutter nous-mêmes avec l'esprit de l'uni-vers. De bons génies, qui nous aiment, nous conduisent douce-ment , instituteurs sublimes, vers Celui qui crée et créa tout.
Et, pour transformer la création, afin qu'elle ne se retranche pas dans l'immobilité, opère l'action éternelle vivante. Ce qui n'était pas veut maintenant prendre l'être comme purs soleils, comme terres colorées, et ne doit jamais rester en repos.
FI faut qu'il se meuve, qu'il agisse en créant, qu'il se forme d'abord, puis se transforme ; s'il semble se reposer un moment, ce n'est qu'une apparence. L'essence éternelle se meut sans cesse en toutes choses, car tout doit tomber dans le néant, s'il veut persister dans l'être.
Testament.
Aucun être ne peut tomber dans le néant ; l'essence éternelle ne cesse de se mouvoir en tous ; attachez-vous à la substance avec bonheur. La substance est impérissable, car des lois con-servent les trésors vivants dont l'univers a fait sa parure. La vérité était trouvée depuis longtemps ; elle a réuni les nobles esprits ; l'antique vérité, sachez la saisir. Fils de la terre, rendez grâce au sage qui lui apprit à circuler autour du soleil, et prescrivit à sa sœur la route qu'elle doit suivre.
Et maintenant portez votre vue au dedans de vous-mêmes : vous y trouverez le centre dont aucun esprit ne saurait douter. Vous n'y manquerez pas de règle, car la conscience indépendante est un soleil pour votre jour moral.
Vous devez ensuite vous fier aux sens ; leurs impressions ne sont jamais fausses, si votre raison vous tient éveillé. D'un vif regard, observez avec joie, et marchez avec fermeté comme avec souplesse, à travers les campagnes de la terre féconde.
Usez modérément de l'abondance ; que la raison soit partout présente, quand la vie jouit de la vie ; ainsi le passé est stable, l'avenir est déjà vivant, le moment est l'éternité.
Et, si vous avez enfin réussi à vous persuader pleinement que ce qui est fécond est seul véritable, vous sondez la provi-dence universelle; elle gouvernera selon ses vues; associez-vous au petit nombre.
Et comme de tout temps le philosophe, le poëte, suivant sa propre volonté, produisit en silence une œuvre favorite, vous viserez à la faveur la plus belle, car pressentir ce que sentiront les nobles âmes est la vocation la plus digne d'envie.
Parabase
Voici bien des années que mon esprit, avec joie, avec zèle, s'était efforcé de rechercher, de découvrir, comment la nature vivante opère dans la création : et c'est l'éternelle unité qui se manifeste sous mille formes; le grand en petit, le petit en grand, toute chose selon sa propre loi ; sans cesse alternant, se maintenant, près et loin, loin et près; formant, transformant.... Pour admirer je suis là !
La métamorphose des plantes.
Ma bien-aimée, il te confond, le mélange infini des fleurs qui peuplent en foule ce jardin; tu entends beaucoup de noms, et, avec leurs sons barbares, l'un chasse l'autre de ton oreille. Toutes les formes sont semblables et aucune n'est pareille à l'autre : ainsi l'ensemble décèle une secrète loi, une sainte énigme. Oh! si je pouvais, mon amie, t'en livrer d'abord le mot heureusement! Observe la plante dans sa naissance; comme, conduite par degrés, elle se forme peu à peu en fleurs et en fruits. Elle se développe de la semence, aussitôt que le sein mystérieusement fécond de la terre fait doucement passer le germe à la vie, et confie d'abord à l'action de la lumière sacrée, incessamment mobile, la frêle structure des feuilles naissantes. La force sommeillait simple dans la semence; comme un type naissant, renfermés en eux-mêmes, demeu-raient pliés sous l'enveloppe, feuilles, racines et germe, demi-formés, incolores; la graine sèche renferme et garde une tran-quille vie; elle surgit, s'élance, se fiant à l'humidité propice, et se dégage aussitôt de la nuit qui l'environne; mais la forme 1. Ce terme appartient proprement à l'histoire de la comédie grecque, et dÚ-signe un discours que le poëte adressait, par forme de digression, aux specta-teurs. C'est donc ici une sorte d'Avis au lecteur. de la première apparition reste simple, et, même parmi les plantes, se remarque aussi l'enfant. Aussitôt après, une autre impulsion succède et renouvelle toujours, nœuds sur nœuds échafaudée, la première figure : non pas toujours pareille, il est vrai; car la feuille suivante se développe toujours, tu le vois, avec une forme diverse, plus étendue, plus dentelée, plus dé-coupée en pointes et en lobes, qui, soudés auparavant, repo-saient dans l'organe inférieur. C'est ainsi seulement que la plante arrive à sa plus haute perfection, qui, dans mainte es-pèce, excite ton étonnement. Déployée en nervures et en dente-lures sans nombre, sur la feuille vigoureuse et luxuriante, la richesse de la végétation semble être libre et infinie : cepen-dant la nature, de ses mains puissantes, arrête la croissance, et la mène doucement à un état plus parfait. Elle conduit plus modérément la séve, étrécit les vaisseaux, et la forme annonce d'abord des effets plus délicats. L'essor des parties extérieures se réduit peu à peu, et les côtes de la tige achèvent de se for-mer : mais soudain s'élève, sans feuilles, le pédoncule délicat, et une merveilleuse image attire l'observateur. Des folioles, en nombre fixe ou indéterminé, se disposent en cercle, chacune à côté de sa pareille; serré autour de l'axe, se distingue le calice protecteur, qui laisse sortir, pour leur développement suprême, les pétales colorés. Ainsi triomphe la nature dans sa haute et complète manifestation; elle montre membre à membre, avec ordre étagé. C'est toujours avec une surprise nouvelle que tu vois, sur la tige, la fleur se balancer au-dessus du frêle échafaudage des feuilles changeantes. Mais cette magnificence est l'augure d'une création nouvelle. Oui, la feuille colorée sent la main divine et se replie soudain ; les formes les plus délicates se produisent deux à deux, destinées à s'unir; les voilà secrète-ment assemblés, les couples charmants ; ils se rangent nom-breux autour de l'autel sacré; Hymen arrive à tire-d'ailes, et des émanations exquises, puissantes, répandent un doux par-fum qui anime tout alentour. Alors se séparent et s'enflent sou-dain des germes innombrables, tendrement enveloppés dans le sein maternel des fruits turgescents. Ici la nature clôt le cercle de son éternelle activité, mais un nouveau s'enlace d'abord au précédent, afin que la chaîne se prolonge à travers tous les âges et que l'ensemble vive comme l'individu. Tourne à présent, ô mon amie, tes regards vers cette foule bigarn'e, qui ne s'agite plus confusément devant ton esprit. Chaque plante t'annonce les lois éternelles ; chaque fleur te parle un langage de plus en plus distinct. Mais, si tu déchiffres ici les caractères sacrés de la déesse, tu les vois ensuite partout, même quand le trait est changé : que la chenille rampe lente-ment; que le papillon voltige empressé; que l'homme lui-même change artistement la figure naturelle. Oh! songe aussi comme, du germe de la connaissance, se forma chez nous peu à peu la douce habitude ; l'amitié se développa avec force dans notre sein, et l'amour produisit enfin des fleurs et des fruits. Songe avec quelle variété la nature, déployant mille formes tour à tour, les a prêtées à nos sentiments ! Jouis aussi du jour présent! L'amour sacré aspire à la suprême jouissance de senti-ments pareils, de vues pareilles, sur les choses, afin que, dans une harmonieuse contemplation, le couple s'unisse, et trouve le monde supérieur.
Epirrhêma t.
Dans la contemplation de la nature, vous devez toujours considérer l'individu comme un ensemble; rien n'est dedans, rien n'est dehors, car ce qui est dedans est dehors. Comprenez ainsi sans retard le mystère saint et manifeste.
Prenez plaisir à l'apparence vraie, à l'amusement sérieux ; nulle chose vivante n'est jamais une, elle est plusieurs toujours.
lia métamorphose des animaux.
Si vous osez, ainsi préparé, franchir le dernier degré de ce sommet, donnez-moi la main, et portez un libre regard sur le vaste champ de la nature. La déesse dispense de toutes parts les riches dons de la vie; mais sans éprouver, comme les femmes mortelles, aucun souci pour la subsistance de ses en-fants. Cela ne lui sied point, car elle a établi de deux façons la loi suprême : elle a borné chaque vie; elle lui a donné des besoins mesurés, et a répandu sans mesure des dons faciles à 1. Ce qu'on ajoute au discours. Dans le théâtre antique, certaine partie du cnant des chœurs. C'est ici une sorte d'épilogue. trouver; elle favorise doucement les joyeux efforts de ses en-fants pour subvenir à leurs besoins divers. Sans l'avoir appris d'un maître, ils prennent l'essor selon leur destinée. Chaque animal est son but à lui-même; il sort parfait du sein de la nature, et produit des enfants parfaits. Tous les membres se façonnent d'après les lois éternelles, et la forme la plus bizarre conserve en secret le type primitif. Ainsi chaque bouche est habile à prendre la nourriture convenable au corps, que les mâchoires soient faibles, soient édentées ou pourvues de dents puissantes ; dans chaque circonstance, un organe ap-proprié procure aux autres membres la nourriture. Les pieds aussi, qu'ils soient longs, qu'ils soient courts, se meuvent con-stamment dans une parfaite harmonie avec l'instinct de l'ani-mal et ses besoins. Ainsi une santé pure et parfaite est trans-mise par la mère à chacun de ses enfants, car tous les membres vivants, sans se contredire jamais, concourent ensemble à la vie. Ainsi la conformation détermine le genre de vie de l'animal, et le genre de vie réagit puissamment sur toutes les formes. Ainsi se montre permanente la structure organisée, qui se plie au changement par des agents extérieurs. Mais, à l'intérieur, la force des plus nobles créatures se trouve circonscrite dans le cercle sacré de l'organisation vivante. Nulle divinité n'étend ces limites; la nature les respecte : car c'est seulement dans cette mesure que le parfait était possible.
Toutefois, à l'intérieur, un esprit semble lutter violemment et voudrait briser le cercle, pour donner le libre choix aux formes comme à la volonté: mais, ce qu'il essaye, il l'essaye en vain. En effet il se porte vers tels ou tels membres ; il les doue puissamment; mais en revanche d'autres membres déjà lan-guissent ; l'effort de la prépondérance détruit toute beauté de la forme et tout mouvement pur. Si tu vois donc quelque avan-tage particulier accordé à une créature, demande d'abord où elle souffre ailleurs de quelque défaut, et cherche avec un esprit investigateur, tu trouveras aussitôt la clef de toute or-ganisation. Ainsi nul animal dont la mâchoire supérieure est toute armée de dents ne porta jamais de cornes sur le front. Il est donc absolument impossible à la mère éternelle de for-mer le lion cornu, quand elle y emploierait toutes ses forces, parce qu'elle n'a pas assez de matière pour planter au complet les rangées des dents et faire aussi pousser des bois et des cornes.
Que cette idée de puissance et de bornes, d'arbitraire et de lois, de liberté et de mesure, d'ordre mobile, d'avantages et de défauts, que cette belle idée te charme! La sainte Muse te la présente avec harmonie, t'instruisant avec une douce con-trainte. Le penseur moraliste, l'homme actif, l'artiste créateur, ne saurait s'élever à une plus haute pensée; le souverain qui mérite de l'être ne jouit que par elle de sa couronne. Réjouis-toi, chef-d'œuvre de la nature : tu te sens capable de concevoir après elle la plus sublime pensée à laquelle, en créant, elle s'éleva. Ici, arrête-toi et tourne tes regards en arrière ; exa-mine, compare, et reçois par la bouche de la Muse l'aimable et parfaite certitude que tu vois, que tu ne rêves point.
Antépirrhêmal.
Observez donc, d'un regard modeste, le chef-d'œuvre de l'ouvrière éternelle; comme une pression du pied fait mouvoir des fils sans nombre. Les navettes passent et repassent, les fils se croisent et cheminent, un choc produit mille combinaisons; et cela, elle ne l'a point amassé en mendiant, elle l'a ourdi de toute éternité, afin que le Maître éternel puisse avec confiance passer la trame.
Paroles primitives.
(Poésie orphique'.)
AA1MQN. — GÉNIE.
Comme dans le-jour qui t'a donné au monde le soleil était là pour saluer les planètes, tu as aussitôt grandi sans cesse, d'après la loi selon laquelle tu as commencé. Telle est ta des-tinée, tu ne peux t'échapper à toi-même ; ainsi parlaient déjà les sibylles, ainsi les prophètes; aucun temps, aucune puis-sance, ne brise la forme empreinte, qui se développe dans le cours de la vie.
1. C'est la contre-partie de l'épirrhêma, placé à la suite de la Métamorphose des plantes.
2. On trouvera, à la suite des Pensées de Goethe, un commentaire qu'il a donné lui-même sur ces strophes.
T'YXH. — L'ACCIDENTEL.
Cependant autour de la rigoureuse limite circule avec grâce un élément mobile, qui chemine avec nous et autour de nous : on ne reste pas solitaire, on se forme en société, et l'on agit volontiers comme un autre agit : dans la vie, ce sont tantôt des chutes, tantôt des rechutes; c'est un jeu frivole, qui se joue jus-qu'au bout; déjà le cercle des ans s'est arrondi en silence; la lampe attend la flamme qui embrase.
EPQ2. — AMOUR.
Cette flamme ne tarde pas!... Il se précipite du ciel, où il s'était envolé de l'antique désert; il approche, balancé sur ses ailes aériennes, autour du front et du sein, tant que dure le jour de printemps; puis il semble fuir, il revient de sa fuite, et dans la souffrance naît une volupté douce et inquiète à la fois.... Bien des cœurs se dissipent dans l'universel, mais le plus noble se voue à l'unité.
ANAfKH. — NÉCESSITE. ^ [
C'est donc toujours comme les étoiles le voulaient : condition -et loi et tout désir ne sont qu'une volonté, parce que nous étions liés, et que, devant la volonté, se tait la fantaisie. Ce qu'on aime le plus est repoussé loin du cœur ; volonté et caprice se plient à la rigoureuse contrainte. Nous sommes donc libres en apparence, et, après maintes années, plus gênés encore que nous ne le fûmes au commencement.
EAITIS. — ESPÉRANCE.
Mais la porte maudite de ces barrières, de ces murs d 'aira.iii, voit tomber ses verrous, bien qu'elle se dresse avec la persis-tance des rochers antiques. Une déesse prend sa course légère et sans entraves ; de la voûte des nues, de la brume, de la triste pluie, elle se lève pour nous, créature ailée qui nous donne des ailes. Vous la connaissez bien, elle voltige à travers toutes les zones : un coup d'aile.... et derrière nous les âges!
Atmosphère.
« Que le monde est grand et spacieux! Que le ciel est vaste et sublime ! Il me faut tout saisir du regard, mais je ne puis bien le concevoir. »
Pour te retouver dans l'infini, commence par séparer et puis rassemble. C'est pourquoi ma chanson ailée rend grâce à l'homme qui a séparé les nuages.
Souvenir d'honneur à Howard >.
Si la déesse Camarupa 2, auguste et sublime, planant dans le's airs, passe, légère ou pesante, rassemble les plis de son voile ou les disperse, se plaît au changement de formes, tantôt de-meure immobile, tantôt s'évanouit comme un songe, nous sommes saisis d'étonnement et nous en croyons à peine nos yeux.
Maintenant se déploie avec audace la force de sa propre créa-tion , qui façonne l'indéfini en chose finie ; ici menace un lion, là flotte un éléphant, le cou d'un chameau, tourné vers le dra-gon; une armée s'avance, mais elle ne triomphe pas : la force la brise contre des roches escarpées; le plus fidèle messager des nues se dissipe lui-même, avant d'atteindre les lointains auxquels on aspire.
Mais Howard, avec un pur sentiment, nous offre le précieux avantage de leçons nouvelles : ce qui ne peut se saisir, ce qui ne peut s'atteindre, lui, le premier, il s'en empare, il s'en rend maître; il détermine l'indéterminé, il le circonscrit, il le dénomme exactement.... Honneur à toi!,.. En voyant les va-peurs monter, former des masses, s'éparpiller, tomber, que le monde reconnaissant se souvienne de toi !
Stratus.
Lorsque, du tranquille miroir des eaux, un brouillard s'é-lève et se déploie en plaine tout unie, la lune, associée à l'on-doyant phénomène, paraît comme un fantôme créant des fan-- 1. Physicien et météorologiste anglais.
2. Dans la mythologie indienne, la déesse qui préside aux nuages. tômes : alors, ô nature, nous sommes tous, nous l'avouons, des enfants amusés et réjouis! Puis, s'il s'élève contre la mon-tagne , assemblant couches sur couches ; il assombrit au loin la moyenne région, disposé à tomber en pluie comme à monter en vapeur.
Cumulus.
Et si l'imposante masse est appelée dans les hauteurs de l'atmosphère, le nuage s'arrête en sphère magnifique; il an-nonce, dans sa forme décidée, la puissance d'action, et, ce que vous craignez et même ce que vous éprouvez, comme en haut est la menace, en bas est le tremblement.
Cirrus.
Mais la noble impulsion le fait monter toujours davantage. Une facile et divine contrainte est sa délivrance. Un amas de nuages se disperse en flocons pareils à des moutons bondis-sants , multitude légèrement peignée. Ainsi, ce qui doucement ici-bas prit naissance, là-haut s'écoule enfin sans bruit dans le giron et dans la main du Père.
Nimbus.
Et ce qui s'est amassé là-haut, attiré par la force de la terre, se précipite aussi avec fureur en orages, se déploie et se dis-perse comme des légions. Destinée active et passive de la terre! Mais élevez vos regards avec l'image : la parole des-cend, car elle décrit; l'esprit veut monter où il demeure éter-nellement.
Bon à observer.
Et quand nous aurons distingué, nous devrons prêter à la chose séparée les dons de la vie et jouir d'une vie con-tinuée.
Si donc le peintre, le poëte, familiarisé avec l'analyse de Howard, aux heures du matin ou du soir, contemple et observe l'atmosphère,
Il laisse subsister le caractère, mais les mondes aériens lui donnent les tons suaves, nuancés, pour qu'il les saisisse, les sente et les exprime.
De quoi il s'agit.
(Au chromatiste '.)
Si tu approches de nous la nature, en sorte que chacun en puisse profiter, tu n'as rien inventé de faux, tu t'es assuré la faveur des hommes.
Pouvez-vous morceler la lumière, en dégager couleur après couleur, ou faire d'autres jongleries, polariser des globules, tellement que l'auditeur, saisi d'effroi, soit comme stupéfié? Non vous ne réussirez pas, vous ne nous mettrez pas de côté : avec ardeur, comme nous avons commencé, nous voulons par-venir au but.
Usage reçu.
Les prêtres chanteront la messe, et les ministres prêcheront; avant tout, chacun se déchargera de son opinion, et mettra sa joie dans la paroisse qui se rassemble autour de l'officiant et, dans l'ancien comme dans le nouveau, bégaye des paroles au hasard : laissez-moi donc aussi annoncer les couleurs à ma façon, sans blessures, sans cicatrices, avec le plus véniel des péchés.
Loi du sombre.
Amis, fuyez la chambre obscure, où l'on vous déchiquète la lumière et où, l'on se courbe, avec la plus pénible souffrance, devant des images faussées. De superstitieux admirateurs, il en fut assez de nos jours. Dans les cerveaux de vos maîtres laissez fantômes, prestige et tromperie.
Lorsque, dans les jours sereins, vos regards se lèvent vers le ciel bleu; lorsqu'au souffle du siroc, le char du soleil se couche dans la pourpre enflammée, vous rendez honneur à la nature, joyeux, la vue saine, le corps sain, et vous reconnaissez la base générale, éternelle, de la doctrine des couleurs.
Sans doute!
(Au physicien '.)
« Pans l'intérieur de la nature.... » 0 Philistin 1 « Ne pénètre aucun esprit créé. » Veuillez donc ne pas rappeler cette parole 1. C'esl-à-dire au physicien qui s'occupe des couleurs. 2. C'est Albert de Haller que Goethe a en vue.
à moi et à mes frères ! Nous pensons qu'à chaque place, nous
sommes dans l'intérieur. « Heureux celui à qui elle montre
seulement la coquille ! » Voilà les discours que j'entends ré--
péter depuis soixante ans ! Je les maudis, mais tout bas; je me
dis mille et mille fois : Elle donne tout en abondance et volon-tiers ; la nature n'a ni amande ni coquille ; elle est toutes choses à la fois. Examine-toi avant tout, pour savoir si tu es fj amande ou coquille.
Ultimatum.
Donc, je le dis pour la dernière fois, la nature n'a ni amande, r ni coquille : examine-toi avant tout, pour savoir si tu es ? amande ou coquille.
« Nous te connaissons, fripon que tu es ! Tu ne fais que des farces ; mais devant notre nez beaucoup de portes sont closes. »
Vous suivez une trace trompeuse : ne croyez pas que je ba-dine. L'amande de la nature n'est-elle pas dans le cœur de l'homme ?
Les sages et les gens.
ÉPIMÉNIDE. Venez, frères, rassemblez-vous dans le bois. Déjà le peuple nous assiège ; il afflue du nord, du sud, de l'ouest et de l'est. Il souhaite fort qu'on l'instruise, mais sans qu'il lui en coûte aucune peine. Je vous en prie, tenez-vous prêts à le se-moncer vertement.
LES GENS. Holà, rêveurs , il s'agit de nous répondre aujour-d'hui nettement, et non avec des formes obscures. Parlez! le monde est-il de toute éternité?
ANAXAGORE. Je le crois, car tout le temps où il n'aurait pas encore été,... c'eût été dommage.
LES GENS. Mais est-il menacé de ruine?
ANAXIMÈNE. Probablement, mais je n'en suis pas fâché; car, pourvu que Dieu demeure éternellement, les mondes ne man-queront pas.
LES GENS. Mais qu'est-ce que l'infini ?
PARMÉNIDE. A quoi bon te tourmenter ainsi? Rentre en toi-même. Si tu n'y trouves pas l'infini dans l'esprit et la pensée, on iie peut rien pour toi.
LES GENS. Où pensons-nous et comment pensons-nous ?
DIOGÈNE. Cessez donc d'aboyer! Le penseur pense de la tête aux pieds, et, aussi vite que l'éclair, se montre à lui le quoi, le comment, le mieux.
LES GENS. Est-ce qu'une âme habite vraiment en moi ?
MIMNERME. Demande-le à tes hôtes. Car, vois-tu, je te l'a-voue, la substance aimable et ravie qui rend heureux elle-même et les autres, je l'appellerais volontiers une âme.
LES GENS. Pendant la nuit, le sommeil se répand-il aussi sur elle?
PÉRIANDRE. Elle ne peut se séparer de toi. 0 corps, ceci est ton affaire. As-tu bien pris soin de toi, elle goûte un repos qui la restaure.
LES GENS. Qu'est-ce donc que cette chose qu'on nomme esprit?
CLÉOBULE. Ce qu'on appelle ordinairement esprit répond, mais n'interroge pas.
LES GENS. Explique-moi ce que c'est qu'être heureux?
CRATÈS. Vois l'enfant nu, il n'hésite point; il s'élance dehors avec son denier, et connaît fort bien le gîte des petits pains, je veux dire la boutique du boulanger.
LEs GENS. Dis-moi, qui prouvera l'immortalité?
ARISTIPPE. Il file le vrai fil de la vie, celui qui vit et laisse vivre ; qu'il tourne toujours, qu'il torde ferme, le bon Dieu dé-videra.
LES GENS. Vaut-il mieux être fou que sage?
DÉMOCRITE. Cela s'entend bien aussi. Si le fou se croit assez sage, le sage lui laisse sa croyance.
LES GENS. Le hasard et l'illusion règnent-ils seuls ?
ÉPICURE. Je reste dans mon ornière. Force le hasard à t'être favorable, laisse l'illusion réjouir tes yeux : tu trouveras profit et plaisir dans tous deux.
LES GENS. Notre libre arbitre est-il mensonge ?
ZENON. Il ne s'agit que d'essayer. Persiste dans ta volonté, et, quand même tu finirais par succomber, cela ne signifie pas grand'chose.
LES GENS. Suis-je né méchant?
PELAGE. On peut bien te souffrir; cependant tu as apporté du sein de ta mère un lot insupportable, c'est de questionner sot-tement. LES GENS. L'instinct du perfectionnement est-il notre apa-nage ?
PLATON. Si le perfectionnement n'était pas le plaisir du monde, tu ne ferais pas de questions. Tâche d'abord de vivre avec toi, et, si tu ne peux te comprendre toi-même, ne tour-mente pas les autres.
LES GENS. Mais l'égoïsme et l'argent dominent! ÉPICTÈTE. Laisse-leur le butin. Tu ne dois pas envier au monde ses jetons.
LES GENS. Eh bien, avant que nous soyons séparés pour jamais, dis-moi ce qui a droit de nous plaire.
LES SAGES. Pour moi, la première loi du monde est de fuir les questionneurs.
ri
[texte manquant]