‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 59 sur 109 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Continuez d'être favorables à Bacis : le mot le plus profond du devin n'est souvent qu'une charade.

Veux-tu te produire comme poëte? Ne chante ni les héros III les bergers. Voici Rhode : danse, mon ami1! et vite un poëme sur l'occasion !

On glose sur la personne, on raisonne sans gène : mais qu'avez-vous donc qui vous plaise que votre chère personne, comme qu'elle soit? Qui a quelque valeur attende et se taise : le succès viendra sans bruit. Qu'on se présente comme on vou-dra, la personne finit par prévaloir.

« Qu'appelles-tu donc péché? » Comme tout le monde, ce que je trouve qu'on ne peut s'empêcher de faire.

Si Dieu m'avait voulu autrement, il m'aurait bâti autrement, 1. Selon le proverbe : llie llhodus, hie salta. mais, en me donnant un talent, il m'a confié beaucoup. Je remploie à droite et à gauche ; je ne sais ce qui en résultera : quand cela ne profitera plus, il m'avertira.

A la table de notre père céleste, on mange de bon appétit et l'on boit rondement, et bons et méchants sont repus, quand il . faut dire : JACET ECCE TIBULLUS.

Ne me dites pas que je dois loger ici : je suis ici plus seul que ; dehors.

; La véritable conversation ne se soutient ni tôt ni tard : dans la jeunesse, on est monotone ; dans la vieillesse, on se répète.

« Vieille lune, en parcourant tes phases tu as bien reculé ! » Les amis, et même les maîtresses, n'ont plus à la fin que des phrases.

Tu t'es livré dans tes Xénies au travail le plus ennuyeux du monde. Celui qui écrivit Werther à XXII ans, comment peut-il porter la vie à LXXII ?

: Nous commençons par chanter pleins d'allégresse : « Le cerf s'élance librement à travers les bois.... gare! gare!... » mais déjà l'affaire paraît difficile; le cerf devient un cerf L : il a plus de cors à porter ! Dans la forêt de la vie et dans les ombres du fourré, il ne sait plus où donner de la tête; il finit par de-venir un cerf LL : que Dieu préserve nos vieux jours !

Avez-vous bien réfléchi à tout cela? Si la journée est bien rem-plie, il n'en est point de trop. L'esprit et le sentiment sont nobles et grands; mais, dans l'occasion, l'absurde même vous réjouit.

Si tu faillis, que cela ne t'afflige pas; la faute conduit à l'amour. Si tu ne peux te délivrer de ta faiblesse, tu pardon-neras aux autres volontiers.

La jeunesse est fort surprise, quand les fautes portent pré-judice; elle se recueille, elle songe à se repentir : dans la vieil-lesse, plus d'étonnement ni de repentir.

« Comment pourrai-je vivre avec plaisir et longtemps? » Aspire toujours à ce qu'il y a de plus excellent : beaucoup de choses excellentes agissent, que l'on ne connaît pas, et auxquelles le temps et l'éternité n'assignent aucune limite1.

1. Ici, deux pensées intraduisibles, parce qu'elles jouent sur des expressions sans équivalents dans notre langue.

L'amour et la haine écrits sur parchemin, voilà ce qu'on hait et ce qu'on aime aujourd'hui : d'où viendraient donc l'amour et la haine, s'ils n'étaient pas de toute antiquité?

Ne dites rien à demi ; compléter, quelle peine ! Mais ne dites rien grossièrement : le vrai veut une expression pure.

« Ne t'éloigne pas sans retour; apaise-toi dans notre société. » Tout est encore comme il était, seulement plus embrouillé, et tout ce qu'on tient pour important repose sur des pieds débiles.

Ce qui me console dans cette extrémité, c'est que les gens habiles trouvent leur pain ; que les hommes de courage main-tiennent le pays ; que les jolies filles serrent le nœud étroite-nient : si les choses continuent de la sorte, le monde ne sau-rait périr.

« Comment peux-tu te plaire encore dans ce monde, puisque déjà tu connais tout? » Je m'y trouve fort bien. La plus sotte-chose qui arrive ne me fâche point, parce que je la connais.. Telle ou telle pourrait m'affliger, si je ne les avais déjà mises en vers.

Je voyais le lac tout uni, étendu en épaisse bouillie : une-pierre lancée dedans ne pouvait produire aucune onde. Je voyais une mer furieuse; soulevée, mugissante, elle battait le rivage : la roche, en s'écroulant, n'y laissait non plus au-cune trace.

Trois siècles sont passés et ils ne reviendront pas; ils ont emporté, sans gêne, du mal et du bien aussi. Cependant il vous est demeuré de l'un et de l'autre une abondante mesure. Délivrez-vous de la dépouille morte! Aimons la vie !

Rien de plus délicat que le passé : touchez-le comme un fer ardent, car il vous avertira soudain que vous vivez aussi dans une époque brûlante.

Trois cents ans sont devant la porte, et qui apprendrait toute leur histoire apprendrait, sans plus, ce que nous avons appris en trente ans.

L'amour et la passion peuvent s'envoler, mais la bienveillance triomphera toujours.

« Tu nous quittes, chère âme ! Quel bien nous est ravi ! » Lors même que je ne vous manquerai plus, vous me regretterez toujours. Un homme austère, qui a perdu l'usage des larmes, peut se croire un héros, mais, s'il soupire, s'il frémit au dedans de lui-même, qu'un Dieu lui donne.... de pleurer !

« Tu nourris la pensée de l'immortalité : peux-tu nous dire tes raisons ? » Fort bien ! ma raison principale, c'est que nous ne pouvons nous en passer.

L'esprit saisit et médite quelque chose ; la plume vite s'exerce sur ce thème : une image fugitive est saisie, mais elle ne se laisse pas fixer.

Notre plus vertueux effort ne réussit que dans un moment d'oubli : la rose pourrait-elle fleurir, si elle connaissait la ma-gnificence du soleil?

S'il n'y avait pas du soleil dans notre œil, jamais il ne pour-rait voir le soleil : si la force propre de la divinité ne résidait pas en nous, comment le divin pourrait-il nous ravir ?

Quelques choses qui s'offrent à toi dans mille volumes, comme fable ou comme vérité, tout cela n'est qu'une tour de Babel, si l'amour ne le relie pas.

La meilleure chose du monde nous laisse ingrats : santé sans argent est presque maladie.

Heureux qui, suivant le droit sentier, se case dans la retraite! Dans le monde on ne danse qu'autant que la fortune joue du violon.

Salomon, tu te trompes ! Tout n'est pas vanité ! Au vieillard lui-même restent le vin et la bourse.

En tous lieux on boit de bon vin ; tout vase suffit au buveur ; mais, pour boire avec volupté, je me souhaite une belle coupe grecque.

Artistes, n'offrez à l'œil que de riches couleurs, de purs con-tours, et, pour satisfaire les âmes, que votre pensée, que votre œuvre, soient saines.

Fuyez les lieux où la ténébreuse ignorance aime à s'égarer, accueille avec ardeur ce qu'elle ne comprend pas ; où les rêves de la frayeur se glissent, s'enfuient, étonnés, et où s'étendent au loin des espaces immenses.

Bannissez de vos toiles la verdure limoneuse de l'enfer de Dante ; conviez à la source claire l'heureux naturel et le travail.

Ainsi donc, mes chers fils, tenez ferme dans votre position, car le bon, l'aimable, le beau, sont la vie même pour le lien de la vie.

« Ne songes-tu pas aussi à faire un testament ? » Point du tout ! En se séparant de la vie, il faut se séparer de jeunes et vieux, qui suivront tous de tout autres voies.

« Ainsi ce que nous entendons, ce que nous lisons de toi, a donc coulé de ton cœur ? » Serait-il défendu de plaisanter sur ce qui nous chagrine ?

Ils se traitent les uns et les autres d'égoïstes, et pourtant chacun ne veut que sustenter sa vie, Si tel et tel sont égoïstes, songe que tu l'es toi-même. Tu prétends vivre à ta manière, eh bien, veille toi-même à tes intérêts ! Alors vous posséderez le secret de vous aider tous les uns les autres, mais ne laissez pas s'in-troduire parmi vous celui qui fait tort aux autres pour être quelque chose.

Un jeu si embrouillé me trouble véritablement : les hommes sont en si grand nombre et le jour est si long !

Voilà soixante et seize ans écoulés : il serait temps, ce me semble, de vivre en paix; chaque nouveau jour devient plus sage malgré lui; Amour triomphe ainsi que Mars le guerrier.

Que laisseront-ils enfin subsister, ces balais importuns ? Au-jourd'hui affirme obstinément que hier n'a pas existé.

Si des hostilités surviennent, reste tranquille, reste silen-cieux, et, si les gens te nient le mouvement, promène-toi de-vant leur nez.

Je vous dirais volontiers en confidence une chose bien vieille. L'évidence serait facile à reconnaître, si le temps ne se consumait pas lui-même, et, enseignant sans cesse, n'instruisait peu. Qui est le sage ? Qui est le fou? Tous tant que nous sommes, nous demeurons tels qu'auparavant.

c( Qu'as-tu donc? Tu n'es pas inquiet et tu n'es pas non plus tranquille : tu me sembles chanceler, comme si tu allais tomber dans un sommeil magnétique. » Le vieillard sommeille ainsi que l'enfant, et, en hommes, que nature nous a faits, nous dor-mons tous ensemble sur des volcans.

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