‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 58 sur 109 · MÊLÉE AVEC LES PROPHÉTIES DE BACIS · texte numérisé non relu

MÊLÉE AVEC LES PROPHÉTIES DE BACIS

Nous avons été peut-être trop antique : voici maintenant des leçons plus modernes.

« Tu étais autrefois si éloigné de l'ostentation : où l'as-tu ap-prise à un tel excès? » C'est en Orient que j'ai appris l'ostenta-tion; mais, depuis que je suis de retour dans l'Occident, j'ai 1. Voyez page 155. trouvé et je trouve, pour me tranquilliser, des Orientaux par centaines.

Et ce que pensent les hommes m'est indifférent ; je voudrais seulement m'accorder avec moi-même. Mais nous sommes deux, et, dans le mouvement de la vie, nous sommes un ICI, un LÀ. L'un aime à demeurer, l'autre voudrait courir. Cepen-dant il est aussi un moyen de s'entendre avec soi-même : après un joyeux examen, une action rapide.

Et si parfois l'action amène tout autre chose, hâtons-nous de saisir le bien qui nous arrive à l'improviste.

Ce que vous pensez ou penserez ne me regarde point; bonnes gens, âmes d'élite, ce que vous voulez, je l'ai fait en partie. Il reste beaucoup à faire. Puisse aucun ne rester oisif! Ce que j'en dis est un aveu, pour votre instruction et la mienne. Le monde devient tous les jours plus vaste et plus grand : que votre con-duite soit aussi plus parfaite et meilleure (il faudrait dire meilleure et plus parfaite), et chacun sera mieux accueilli.

Comme l'étoile, sans hâte mais sans trêve, que chacun se meuve autour de son fardeau.

Je suis d'humeur joyeuse, innocente et sereine, et je pourrais commettre une faute sans être coupable.

Oui, la véritable voie, c'est de ne pas savoir ce qu'on pense, lorsqu'on pense : tout vient comme par grâce.

« D'où vient que l'on souffre tant de maux, et cela sans péché ? Personne ne veut nous entendre ! * Dès que la force active disparaît, tout est prébende et rien ne vit plus.

« Il y a bien des choses que nous ne pouvons comprendre. » Vivez toujours, les choses s'arrangeront.

« Comment peux-tu te posséder si bien? » Ce que je blâme, il me faut l'admettre.

« Bacis est ressuscité ! Oui, en tout pays, ce me semble. Il a partout plus d'autorité qu'ici, dans ces courtes sentences.

Dieu fit l'homme à son image, puis il descendit lui-même ici-bas, homme doux et bon.

Un peuple barbare avait essayé de se faire des dieux, mais les maudits étaient plus affreux que des dragons.

Qui voudrait porter plus loin l'outrage et la moquerie? Dieu se transformerait en monstres 1

Je ne veux donc, une fois pour toutes, souffrir aucune bête dans la salle des dieux. Les odieuses trompes d'éléphants, les nœuds de serpents entrelacés, la tortue primitive, enfoncée dans le marais du monde, vingt têtes de rois sur un seul tronc. c'est de quoi nous réduire au désespoir, si le pur Orient ne les. engloutit pas.

L'Orient les a dès longtemps engloutis : Kalidasa 1 et d'autres y sont parvenus ; avec la grâce du poëte, ils nous ont délivrés de la prêtraille et des monstruosités. Je voudrais moi-même vivre aux Indes, si seulement il n'y avait pas eu de sculpteurs. Que veut-on de plus aimable? Sacountala, Nala, appellent le baiser, et Mega-Dhouta, le messager des nues, qui ne l'adresse pas volontiers aux âmes fraternelles ?

« Ce que les gens guéris apprécient, le fer, avec les ma-nières de le mettre en œuvre, veux-tu le fuir et le haïr ab-solument? » Dieu m'ayant élevé dans l'échelle de l'humanité, je ne veux pas laisser les stupides éléments agir sur moi à rebours. f?

Quand, à ma grande surprise, le nombril m'aurait dit à l'oreille de faire le moulinet, de me tenir sur la tête, cela pour-rait passer pour de joyeux bambins, mais nous en restons à la vieille coutume de tenir, si possible, la tête haute.

Les Allemands sont de bonnes gens. Chacun dit : « Je ne veux que le bien, et le bien doit surtout s'entendre de ce que nous estimons, mes compères et moi : le reste est une en-nuyeuse affaire, et" franchement je l'estime fort peu. » Je n'ai rien contre la multitude, mais, si elle se trouve une fois dans l'embarras, elle ne manque pas d'appeler les fripons, les tyrans, pour chasser le diable.

Depuis soixante années, je vois les hommes se tromper gros-sièrement et je me trompe fort bien comme eux, et, comme ce sont labyrinthes sur labyrinthes, où trouverez-vous une Ariane ?

CI Jusqu'où cela ira-t-il encore ? Tu tombes bien souvent dans les choses abstruses : nous ne pouvons te comprendre. » C'est de quoi je fais pénitence : c'est un de mes péchés. Regardez-- 1. Le poëte indien, auteur de Sacountala et de Mega-Dhnuta. moi comme un prophète.... Beaucoup penser, sentir davantage et peu parler. 1 j Ce que je voulais dire, la censure ne me le défend pas. Dites l toujours sagement ce qui profite à chacun, ce que vous devez j faire, vous et les autres ; vous aurez, je vous l'assure, assez de i choses à dire pour nous occuper longtemps.

I 0 douce liberté de la presse! Enfin nous sommes contents. Elle fait tapage de foire en foire, in dulci jubilo. Venez, impri-mons tout, agissons sans relâche, mais qu'il ne souffle mot, celui qui ne pense pas comme nous!

La sainte liberté de la presse, quelle utilité, quels fruits, quel avantage vous offre-t-elle ? Vous en avez la démonstration certaine : un profond mépris de l'opinion publique. Tout le monde ne peut tout endurer; l'un élude ceci, l'autre cela. Pourquoi ne le dirais-je pas? Les idoles indiennes me font hor-reur. Il ne peut rien arriver de plus effroyable aux hommes que de voir l'absurde incarné.

On peut dire beaucoup de sottises, on peut même en écrire, sans que ni le corps ni l'âme soient tués ; tout reste comme au-paravant ; mais la sottise exposée devant nos yeux a un pouvoir magique : parce qu'elle tient les sens enchaînés, l'esprit de-meure esclave.

Je ne veux pas non plus les ménager, ces folles excavations de grottes, ces fouilles sombres de Troglodytes, jeu ridicule de mufles et de boutoirs, absurde fabrique d'ornements : c'est une jolie architecture ! Que nul ne les prenne pour modèles, ces temples d'éléphants et de grotesques. Ils se raillaient de saintes rêveries ; on ne sent là ni Dieu ni la nature.

Je les ai bannis pour jamais ; mon anathème frappe les dieux à plusieurs têtes, tels que Vichnou, Cama, Brahma, Siva, et même le singe Hannemann. Et l'on veut que le Nil m'intéresse ! Les dieux à tête de chien sont en grande estime ! Oh ! si je pou-vais expulser de mes salles Isis et Osiris !

| Poëtes, mes amis, modérez-vous sans tarder : ils finiront par énerver Shakspeare lui-même.

Soyez francs et hardis dans l'exposition : si vous n'avez rien à exposer, supposez quelque chose.

Ce qui arrive à l'un arrive à l'autre; personne de si savant qui ne dût voyager, et un pauvre diable arrive aussi de place en place ; les femmes savent ce qui lui est bon ; le flot suit le flot.

« J'entre en campagne 1 Comment se conduit le héros? » Avant la bataille, magnanime ; après la victoire, compatissant ; avec les belles, amoureux. Si j'étais soldat, telles seraient mes maximes.

« Donne-nous une règle pour la conduite du citoyen ? » Ici bas, en temps de paix, que chacun balaye devant sa porte ; en guerre, si l'on est vaincu, que l'on s'accommode avec la troupe.

Si le jeune homme est absurde, il tombera dans de longues peines : le vieillard ne doit pas être absurde, parce qu'il n'a pas longtemps à vivre.

« Pourquoi nous as-tu appelés absurdes? Il n'y a d'absurde que le pédant. » Mais, si je veux vous appeler pédants, il faut d'abord que je puisse me recueillir.

Titius, Caius, que tout le monde connaît..., mais, quand j'ai bien observé la chose au grand jour, l'un touche l'autre de si près, qu'à la fin nous sommes tous des pédants.

J'estime avoir gagné beaucoup d'oser être pédant tout à mon aise.

Si tu fais tes affaires, et si tu les fais bien, tiens ferme et fais honneur à ton état ; mais, si tu tiens les autres pour mau-vais, te voilà toi-même un pédant!

Ce qu'on pense est indifférent, mais non pas ce qu'on fait : si l'on réussit, c'est bien; si l'on échoue, c'est toujours mal.

D'année en année, il faut apprendre beaucoup de choses étran-gères : efforce-toi, quelle que soit ta vie, de rester toujours toi-même.

Si je connaissais le chemin du Seigneur, je le suivrais de grand cœur en vérité ; si l'on me conduisait dans la maison de la vérité, bon Dieu! je n'en sortirais plus.

« Louange, honneur, à tes paroles ! Nous voyons que tu es un sage. » Il semble que ce soit d'hier, parce que c'est d'au-jourd'hui.

Je voudrais vous faire la plus précieuse confidence : il fau-drait d'abord regarder dans votre miroir ;

Si, à cette vue, vous êtes resté joyeux, comme la fiancée avec sa belle parure, demandez-vous si vous pouvez sourire de bon cœur à tout ce que vous voyez.

Avez-vous menti en paroles ou par écrit, c'est un poison pour vous et pour les autres.

X ne s'est jamais occupé de la vérité ; il l'a trouvée dans la contradiction : maintenant il croit mieux savoir tout, il le sait autrement.

« Tu n'as pas raison ! » Cela peut être, mais, de le dire, cela n'importe guère : ayez plus raison que moi, ce sera quelque chose.

Ils arrivent de tous côtés, du nord, de l'est, du sud, de l'ouest, et d'autres plages encore, et accusent celui-ci et celui-là de n'avoir pas fait leur volonté; et ce qu'ils ne veulent pas souffrir, les autres doivent le haïr également. Mais pourquoi m'affliger, moi vieillard, de ce qu'on n'aime pas ce que j'aime ?

Et cependant il est quelque chose de constamment aimable et dans les discours et dans les pensées, de même que nous fai-sons plus de cadeaux aux belles femmes qu'aux laides.

Il reste donc quelque chose à quoi nous rendons hommage, quand même nous ne le comprenons pas bien ; nous le recon-naissons, nous l'excusons, nous ne pouvons nous en séparer.

« Parle, cette vérité, qui nous importune, comment pourrions-nous la coucher dans la bière, si bien qu'elle ne s'en relevât jamais ? » La peine ne sera pas grande chez les Allemands pour la société polie : voulez-vous être délivrés à jamais de la vérité, étoufl'ez-la avec des mots.

Il faut répéter sans cesse : « Ce que je dis, je le pense. » Si je blesse tel ou tel, qu'il me blesse à son tour ouvertement.

Je l'apprends par la gazette!... Dans un lieu honorable et respecté, celui-ci, par son langage violent, empêche celui-là de s'arranger à son gré.

Ce que l'un veut arranger, l'autre ne veut pas le souffrir ; deçà, delà, il faut disputer : c'est l'esprit du temps.

La vieillesse me fait-elle faux bond ? Reviens-je à l'enfance ? Je ne sais qui extravague, des autres ou de moi.

« Dis-nous d'où vient qu'en certains cas tu es tout à fait incon-solable ? » C'est que tous les hommes se travaillent à refaire ce qui est fait. ! « Et quand ce qu'on aurait à refaire serait peirt-être fait aussi, je te le demande sur l'honneur, par où commencerions-nous? »

Retourner une chose ne mène pas loin : nous mettons tout bonnement les bas à l'envers et nous les portons ainsi.

Et, s'ils doivent retourner le faux, ils recommencent sur nouveaux frais; ils laissent toujours dormir le vrai, et s'ima-ginent qu'avec le faux les choses iront aussi bien.

Et puis de nouveau l'on s'arrête, et l'on se demande pour-quoi cela ne veut pas non plus aller.

Que personne n'accoure à la précipitée, même avec les plus .beaux présents : les Allemands ont-ils à témoigner leur recon-naissance, ils veulent qu'on leur en laisse le temps.

L'habileté, même quand elle est fausse, agit de jour en jour, de maison en maison; l'habileté, quand elle est véritable, agit dans tous les siècles.

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