‹ Œuvres de Goethe. Tome 1Chapitre 61 sur 109 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Que pas une heure ne t'échappe inutile ; mets à profit ce qui t'arrive : le chagrin est lui-même une part de la vie, et les Xénies doivent le recueillir. Tout mérite l'étude et la rime, si l'on sait bien le démêler.

Dieu vous garde tous, mes frères, des ites et des iens! Je suis cosmopolite, je suis Weimarien. Je me suis fait accueillir de cette noble société par ma culture : si vous l'entendez mieux, allez vous pourvoir ailleurs.

« Où veux-tu te rendre? » A Weimar-Iéna1 la grand'ville, qui, d'un bout à l'autre, renferme beaucoup de bonnes choses.

Vous ne me dites rien de nouveau. J'étais imparfait sans doute; ce que vous blâmez en moi, sots imbéciles, je le connais mieux que vous.

« Mais dis-moi pourquoi tu ne veux pas entendre parler de tes adversaires? » Mais dis-moi si, dans ton chemin, tu poses le pied a la place immonde?

LE JUIF. Ils ne cessent de faire des chaussées, tant qu'à la fin, à cause des droits de barrage, personne ne pourra voyager.

L'ÉTUDIANT. Il en ira de même des sciences : chacune fait le supplice de son homme.

« Qu'est-ce donc que la science? » Ce n'est que la moelle de la vie. La vie, vous ne la produisez pas : il faut que la vie com-mence par donner la vie.

« Comment s'y prend-on pour bâtir un théâtre? » En vérité, je le sais parfaitement. On parque ensemble les matières les plus combustibles, et d'abord elles sont en flammes. 1. Goethe se plaît à ne faire qu'une cité de ces deux villes voisines, dans lesquelles était alors concentré le mouvement littéraire et scientifique de l'Al-lemagne. 380 PENSÉES. i

« Pourquoi donc cela offre-t-il tant d'attraits à la foule? Pour-quoi court-elle encore au théâtre ? » C'est pourtant quelque chose de plus que si l'on regardait tout uniment par la fenêtre.

Le Dictionnaire de la Conversation est bien nommé, car, si la conversation est ennuyeuse, chacun peut s'en servir comme de conversation.

Comment pourrions-nous guérir? Nous n'avons trouvé ni le dedans ni le dehors.

Qu'avons-nous donc trouvé là? Nous ne savons ni le dessus ni le dessous.

Avec ces formes versatiles, la parole semble ne faire que se jouer; mais une parole agit puissamment, quand la pensée est féconde.

Si les friands vident ta corbeille, garde quelque chose dans ta poche.

Si tu ne veux pas que les choucas t'assiégent de leurs cris, ne sois pas la boule d'un clocher.

On habille les morts de leur vêtement d'honneur, et l'on ne songe pas qu'on sera bientôt soi-même embaumé; on contemple des ruines comme un objet pittoresque, et l'on ne sent pas qu'on sera tout à l'heure une ruine.

Et qu'importe, hélas! où nos amis pourrissent, sous des co-lonnes de marbre ou sous le libre gazon?

Lors même que le jour lui fait la moue, que le vivant prenne soin de laisser à ses amis des dons qui jamais ne pourrissent.

« N'as-tu pas considéré toutes ces choses? Elles sont pourtant dans les statuts de notre compagnie. » J'aurais bien voulu vous satisfaire, mais cela n'aurait abouti à rien. Je suis toujours aussi éloigné de vous, je vous hais, Cyclopes et dévoreurs de syllabes ! Je n'ai rien appris de vous : vous saviez toujours mieux l'affaire.

La jeunesse est oublieuse à cause des intérêts partagés; la vieillesse est oublieuse par défaut d'intérêts.

« Brise sur-le-champ avec ce drôle ; il t'a joué un tour de fri-pon : comment peux-tu vivre avec lui? » Je ne saurais faire un effort de plus : je l'ai excusé, je ne lui ai pas pardonné!

« Ne fais pas ainsi la grimace. Pourquoi es-tu si rassasié du monde? » Chacun ne sait pas ce qui l'avoisine et l'entoure.

« Comment dois-je enseigner à mes enfants à cribler l'inutile et le dommageable? Veuille me l'apprendre. » Apprends-leur, du ciel et de la terre, ce qu'ils ne comprendront jamais.

Ne blâme donc pas! Pourquoi donc blâmer? Une lanterne à la main, tu es sur la trace d'un homme qu'on ne trouve jamais: à quoi bon te mettre en peine de le chercher?

Il ne faut jamais insulter les méchants ; ils feront figure à côté des bons, mais les bons sauront de qui ils doivent se gar-der soigneusement.

On dit qu'il y avait des hommes dans les âges primitifs, et qu'ils vivaient avec les bêtes. »

Mon ami, un coquin est toujours un coquin, à pied, à cheval en voiture : ne te fie donc jamais à un coquin ni à la pénitence d'un coquin.

Suis-je épris d'une chose, je me dis que le monde me suivra, mais quelle horreur j'éprouve, si des coquins veulent se joindre à moi!

« Ils te maltraitent soir et matin : ne veux-tu pas leur dire un mot? » La raison de commerce Successeurs de feu X et Ce, a tou-jours du crédit.

« Pourquoi ne pas riposter à Kotzeboue, qui lance pour te nuire des traits acérés? » J'observe en silence, avec une ma-ligne joie , comme cet ennemi se détruit lui-même.

La fraternité de gazette comment peut-elle se former, si ce n'est pour se jouer des bourgeois?

Pardonnez au médecin ! car il faut qu'il vive, lui et ses en-fants. La maladie est un capital : qui voudrait le diminuer?

« Nous avons fait parade honnêtement de nos petits mé-rites, et, ce que nous avons donné au public, il l'a toujours payé. »

La piété oblige beaucoup, mais l'impiété plus encore.

Tu peux voir des gens entendus se tromper : je veux dire dans les choses qu'ils n'entendent pas.

L'essieu est exposé à bien des chocs; il ne remue pas.... et il se brise enfin.

Que les feux de la Saint-Jean ne soient pas interdits ! que cette 'réjouissance ne soit jamais abolie! On usera toujours des balais et l'on fera toujours des enfants. Tu peux toujours louer le mauvais : tu en recevras sur-le-champ la récompense. Tu surnages dans ton bourbier et tu es le patron des bousilleurs.

Insulter a ce qui est bon?... Tu peux l'essayer : cela te réus-sira avec de l'effronterie, mais, si les gens le remarquent, ils te fouleront dans la boue comme tu le mérites.

Tout gredin de cette espèce est exécuté par le suivant : sois honnête à chaque heure et nul ne te peut rien.

Viens çà, nous nous mettons à table. Qui donc une pareille folie pourrait-elle émouvoir? Le monde se décompose comme un poisson pourri : nous ne voulons pas l'embaumer.

Qu'un homme sage me dise ce que signifie ce micmac? Cette conduite équivoque ne peut ni profiter ni plaire.

Vous nous observez d'un regard oblique, vous vous penchez en avant, en arrière, et vous entassez ligne sur ligne. Eh bien! tiraillez l'oreille du pauvre lecteur avec un moulinet de phrases fleuries : vous ne tenez pas votre homme au piége. Mes-sieurs W., K., Fr.', avec leurs coups de bec, produiront de l'effet quelque temps encore.

Le sec versificateur ne sait que blâmer; oui, qui ne peut ho-norer ne- peut ennoblir.

« Laisse donc aussi ces gens tranquilles : tu es d'ailleurs si doux dans tes jugements!... » Qu'ils n'insultent pas les mauvais poëtes, puisqu'ils ne sont pas beaucoup meilleurs.

Tu entends, il est vrai, ton avantage; mais tu ne sais pas faire place nette : tu sèmes la haine et l'antipathie, et elles germe-ront aussi.

Quelqu'un veut-il prendre des habitudes, que ce soient celles du bon et du beau. Ne faites que le bien : le méchant finit par plier, il finit par servir.

Il suffit que l'on se baisse un peu, pour que, d'un saut léger, le diable s'élance d'abord sur les épaules du diable.

N'insultez pas au mauvais drôle qui s'efforce avec ardeur de se tourner tantôt comme ceci tantôt comme cela; s'il tire le diable par la queue, il lui en reste un poil dans les mains. Si fort que cela répugne, si fort que cela pue (on ne peut toujours 1. Peut-être Woltmann, Kotzeboue et Fries. le savoir), peut-être, si la chance est bonne, cela passera-t-il pour du muse.

« La lune doit être dans l'almanach, mais on ne l'aperçoit pas dans les rues. Pourquoi la police n'y prend-elle pas garde? » Mon ami, ne juge pas si vite : tu te donnes un air singulièrement sage et clairvoyant, quand il fait nuit dans ta cervelle.

0 critiques du jour, critiques pourfendeurs, ne pourfendez pas tout si menu ; car, en vérité, le plus mauvais poëte serait encore votre maître.

Je ne suis point choqué qu'il se trouve en cette situation, mais, pour dire que je m'en réjouis, il me faudrait mentir. Avant de comprendre, je parlais librement, et, maintenant que je comprends bien des choses, pourquoi hésiterais-je à parler, pour nous indiquer une route nouvelle ?

C'est encore le vieux fatras; devenez donc plus habiles! Ne foulez pas toujours la même place, allez en avant 1

Il se fait maintenant beaucoup de cures miraculeuses, qui me sont suspectes, je l'avoue franchement; la nature et l'art font de grands miracles, et puis il ne manque pas de fripons.

Vivre avec de tels hommes n'est pas fort pénible en vérité : ils te comprendront fort bien, pourvu que tu les mystifies.

0 monde, devant ton gouffre horrible, la bonne volonté elle-même s'anéantit : si la lumière brille sur un fond noir, on n'aperçoit plus la lumière.

Nous nous unirons à toi, non pas avec amour, mais avec respect seulement.... 0 soleil, si tu produisais ton effet sans briller!...

Ils honoreraient volontiers le grand homme, si seulement il était en même temps un coquin.

Tel homme en raclant du violon imagine d'abord qu'il s'est fait un établissement; dans les sciences naturelles aussi, il exercè ses faibles moyens, et il croit être sur le violon, un deuxième, un troisième Orphée. Chacun mène l'archet hardi-ment, tente l'aventure, et cela ne produit à la fin qu'une mu-sique de chat.

Tout le monde veut parler, chacun veut marcher : moi seul je ne dois ni parler ni marcher.

Ils se préparent depuis longtemps un mauvais morceau : nous en rions, nous qui savons mieux l'affaire.

C'est là un des vieux péchés : ils imaginent que de calculer ce soit inventer;

Et qu'ayant eu si bien la raison pour eux, leur déraison est la raison même;

Et que leur science étant exacte, aucun d'eux n'a l'esprit tortu.

Il ne faut pas rire, il ne faut pas se séparer des autres! Ils veulent tous faire ce qu'ils ne savent pas.

Si tu le tiens, c'est beau sans doute, mais il faut aussi le com-pî-endre : pouvoir est le grand point, pour que vouloir fasse quelque chose.

Ci-gît le plus méchant poëte ! Dieu nous garde qu'il res-suscite !

Si j'avais attendu pour naître que l'on m'eût octroyé la vie, je ne serais pas encore au monde, ainsi que vous pouvez le comprendre, en voyant comme ils se démènent, ceux qui, pour sembler quelque chose, voudraient bien me nier.

Le monde a beau rejeter ta doctrine, quelques disciples sau-ront l'apprécier, qui seront enflammés de ton esprit, si tu es méconnu de la foule.

On demande bien une rime pure, mais une pensée pure, !e plus noble de tous les dons, vaut à mes yeux toutes les rimes.

Chasser du vers les aimables trochées, y coudre, à leur place, de lourds spondées, jusqu'à ce qu'enfin le vers soit forgé, sera toujours un supplice pour moi. Laissez les rimes couler douce-ment, laissez-moi jouir du chant, jouir des regards qui me comprennent.

« Tu te moques des gens in petto, toi qui parais si calme. Dis franchement à la canaille ce que tu penses d'elle. » J'ai trouvé avec fatigue et travail ce que je cherchais : peu m'importe qu'on sache que je maudissais la populace.

1Ies travaux m'ont pourvu en suffisance, si fort que la con-tradiction s'agite : ils ont dénaturé mes pensées et disent qu'ils m'ont réfuté.

Silence ! seulement jusqu'à demain matin, car nul ne sait bien ce qu'il veut. Quel vacarme! Quelle fatigue! Moi je m'as-sieds d'abord et je sommeille doucement. Toutes les opinions ne peuvent s'accorder, parcc^ue le phé-nomène ne se produit plus.

Reuchlin !... qui voudrait se comparer à cet homme, mer-veille de son temps ? Sa vie fut entremêlée aux affaires des princes et des villes; il expliqua l'Écriture sainte; cependant les cagots se remuèrent : ils savent si bien noircir toutes choses! Ils trouvent tout, par-ci, par-là, aussi stupide, aussi absurde qu'eux-mêmes. La même chose m'arrivera : je suis sous le toit; je laisse pleuvoir : « Car, pour me défendre à mon tour contre l'obscure moinerie, qui se tourmente pour me nuire, les Ulric Hutten 1 et les François de Sickingen* ne me manque-ront pas. »

Ils épiloguaient sur l'apprenti, maintenant ils épiloguent sur le voyageur3 : l'un s'instruisit tôt et tard, l'autre est tout de même. Tous deux agissent dans une belle sphère, avec force, avec enjouement, avec délicatesse. Que chacun apprenne à sa manière ; que chacun voyage à sa façon.

Non, cela ne m'affectera point; je le tiens pour un don du ciel. Aurai-je plus mauvaise opinion de moi, parce que j'ai des ennemis ?

Pourquoi je suis royaliste?... C'est fort simple : comme poëte , j'ai trouvé la gloire , libres voiles, libre pavillon ; mais j'ai dû tout faire moi-même ; je n'ai pu consulter personne. Le vieux Fritz4 aussi savait agir, et nul ne se permettait de lui dire un mot.

cc Ils ne t'ont point donné leur suffrage; ils ne t'ont jamais goûté! » S'ils avaient pu me juger, je ne serais pas l'homme que je suis.

On travaille de toutes parts à propager la déraison : elle abuse un moment, mais on ne tarde pas à voir combien elle est mauvaise.

« Que veut ce second voyageurs, qui nous arrive de Quedlin--

1. Ulric de Hutten défendit Reuchlin contre les théologiens de Cologne.

2. Seigneur souabe, chez qui Hutten trouva son dernier asile en Allemagne, avant de se réfugier en Suisse.

3. Allusion aux Ahnées d'apprentissage et aux Années de voyage de Wilhelm Meister.

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